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LE PRÉSAGE ET LE RÊVE

I. Le fantôme messager

 

Énée fait à Didon le récit de ses aventures; il vient de raconter comment le cheval de bois est entré dans Troie. La nuit est tombée; les Grecs sortent du cheval, massacrent les sentinelles et ouvrent les portes aux leurs.

Tempus erat quo prima quies mortalibus aegris
incipit et dono divum gratissima serpit.
In somnis ecce ante oculos maestissimus Hector
visus adesse mihi largosque effundere fletus
raptatus bigis, ut quondam aterque cruento
pulvere perque pedes traiectus lora tumentes.
Ei mihi, qualis erat ! quantum mutatus ab illo
Hectore qui redit exuvias indutus Achilli,
vel Danaum Phrygios iaculatus puppibus ignes !
Squalentem barbam et concretos sanguine crines,
vulneraque illa gerens, quae circum plurima muros
accepit patrios. Ultro flens ipse videbar
compellare virum et maestas expromere voces :
" O lux Dardaniae, spes o fidissima Teucrum,
quae tantae tenuere morae? Quibus, Hector, ab oris,
exspectate, venis ? Ut te post multa tuorum
funera, post varios hominumque urbisque labores,
defessi aspicimus ! Quae causa indigna serenos
foedavit vultus ? Aut cur haec vulnera cerno ?"
Ille nihil, nec me quaerentem vana moratur;
sed graviter gemitus imo de pectore ducens :
"Heu ! fuge, nate dea, teque his, ait, eripe flammis.
Hostis habet muros; ruit alto a culmine Troia.
Sat patriae Priamoque datum : si Pergama dextra
defendi possent, etiam hac defensa fuissent.
Sacra suosque tibi commendat Troia Penates;
hos cape fatorum comites, his moenia quaere,
magna pererrato statues quae denique ponto."
Sic ait, et manibus vittas Vestamque potentem
aeternumque adytis effert penetralibus ignem.

VIRGILE, Enéide, 2, 268-297.

divum = deorum
serpere,o,serpsi,- : ramper, se glisser lentement
maestus,a,um : abattu, affligé
Hector,oris : Hector (fils de Priam, le meilleur défenseur de Troie)
visus (est)
raptare,o,avi,atum : entraîner, emporter
biga,ae : le char à deux chevaux
traicere,io,ieci,ectum : traverser, transpercer
lorum,i : la lanière, la courroie
lora : acc. complément de traiectus. accusatif de la chose revêtue (RIEMANN, 133 a 2 note 1 p.223)
ei (interj.) : oh là !
quantum : adv. exclamatif
exuviae,arum : les dépouilles (enlevées à l'ennemi)
exuvias : acc. plur. complément de indutus voir la note concernant lora
Achilles,is ou i : Achille (héros grec de la guerre de Troie)
Danai,um : les Grecs
Phrygii,orum : les Troyens
iaculari,or,atus sum : lancer
squalere,eo : être hérissé, sale, négligé
barba,ae : la barbe
concrescere,o,crevi,cretum : pousser dru, durcir
plurima : attribut de quae
compellare,o,avi,atum + acc. : adresser la parole à
expromere,o,prompsi,promptum : faire sortir
Dardania,ae : la Dardanie, Troie
Teucri,crorum : les Troyens
Teucrum = Teucrorum
defessus,a,um : fatigué, lassé
serenus,a,um : serein
foedare,o,avi,atum : souiller
vultus : plur. poétique : les traits (du visage)
ille nihil (respondet)
gemitus ducere : pousser des gémissements
imus,a,um = infimus; superlatif de inferus
culmen,inis : le faîte, le sommet
Priamus,i : Priam (roi de Troie)
Pergama,orum : Pergame (forteresse de Troie)
hac (dextra) : Hector parle de sa propre main qu'il montre à Énée
Penates,ium : les Pénates (dieux de la maison et de l'Etat)
pererrare,o,avi,atum : parcourir en tous sens, longuement
vitta,ae : la bandelette (portée par les victimes des sacrifices ou les prêtres)
Vesta,ae : Vesta (la déesse du feu); le feu (ici, le poète parle de la statue)
adytum,i : le sanctuaire (partie la plus secrète d'un édifice sacré)
effert (mihi)

penetralis,is,e : placé dans l'endroit le plus retiré
 C'était l'heure qui apporte aux hommes éprouvés le premier sommeil,
un don des dieux les pénétrant de sa bienfaisante douceur.
Voilà que, en songe, sous mes yeux, je crois voir Hector,
infiniment triste, versant d'abondantes larmes; comme naguère
traîné par un attelage, il était noir de sang et de poussière,
avait les pieds gonflés par la courroie qui les déchirait.
Hélas dans quel état il était ! Il était bien différent
du brillant Hector revenant chargé des dépouilles d'Achille,
ou qui avait lancé les traits phrygiens sur les navires des Danaens !
La barbe hirsute, et les cheveux collés par le sang,
il portait la marque des blessures nombreuses reçues
près des murs de sa patrie. En pleurs moi aussi, je crus bon
d'adresser le premier au héros ces paroles pleines de tristesse :
'Ô lumière de la Dardanie, très ferme espoir des Troyens,
quels obstacles t'ont retenu ? De quels rivages arrives-tu,
Hector si longtemps attendu ? Après la mort de tant des tiens,
après les épreuves diverses de nos hommes et de la cité,
dans quel état te découvrent nos yeux épuisés ? Quel outrage indigne
a souillé ton visage serein ? Pourquoi toutes ces blessures ?'
Et lui, sans perdre un instant pour répondre à mes vaines questions,
exhalant de sa poitrine un profond gémissement, dit :
"Hélas, fils de déesse, fuis; arrache-toi à ces flammes.
L'ennemi tient nos murs; de toute sa hauteur Troie s'écroule.
On en a assez fait pour la patrie, pour Priam : si un bras pouvait
défendre Pergame, le mien aussi l'aurait défendue.
Troie te confie ses objets sacrés et ses Pénates; prends-les
pour compagnons de ton destin; cherche-leur des remparts majestueux,
que tu établiras enfin, après tes errances à travers les mers". Ainsi parla-t-il,
et dans ses mains il tenait Vesta la puissante et ses bandelettes,
et sa flamme éternelle, retirées des profondeurs du sanctuaire.

Commentaire :

     Enée est à Carthage; il fait à Didon le récit de ses aventures. Il vient de raconter comment les Grecs sont entrés dans Troie.

     L'extrait comporte quatre parties :

1. une courte introduction : Enée dort (268 - 269);

2. l'apparition d'Hector (270 - 279);

3. les paroles d'Enée (279 - 286);

4. la réponse d'Hector (287 - 297).

     1. Les deux vers d'introduction ont évidemment pour fonction de faire passer le lecteur d'un lieu à un autre; ce qui précède décrit l'entrée furtive des Grecs dans Troie et leurs premiers succès. La scène se transporte maintenant chez Enée, où tout est encore tranquille (1). Il faut remarquer la portée générale des vers 268 - 269 : ils ne sont rien d'autre que l'indication d'une heure (tempus), habituellement bienfaisante, puisqu'elle est celle du sommeil profond. Or, cette présentation générale est en contradiction avec les circonstances particulières dans lesquelles sont plongés les personnages du poème : cette heure (ordinairement agréable) est dans le cas présent celle où se déclenche la catastrophe et le sommeil réparateur devient ici facteur d'aggravation de la situation. En effet, les Troyens n'auraient pas dû dormir, mais au contraire veiller pour ne pas se laisser surprendre. Le "don des dieux" lui-même subit ce renversement de situation : le cadeau divin est ici source de catastrophes et sans doute, preuve de malveillance.

    2. Il plane sur la nature du rêve une ambiguïté : s'agit-il d'un phénomène irréel ou comporte-t-il une part de réalité matérielle ? Enée dort, c'est certain : il signale que la venue d'Hector a lieu in somnis et plus loin, il dira qu'il se sort du sommeil (2), mais Hector se manifeste ante oculos (3), expression qui se comprendrait mieux pour quelqu'un qui a les yeux ouverts, donc qui perçoit (peut-être avec une certaine imprécision) une réalité (4).

     Pourquoi Virgile a-t-il choisi Hector comme porteur du message à Enée (5) ? En effet, on aurait pu imaginer ici une intervention de Vénus, par exemple (6). A coup sûr, le personnage d'Hector est symbolique, mais ce symbole reste implicite et apparemment opaque pour Enée, puisqu'il réagit par des questions. Si Hector était apparu ensanglanté sans rien dire, le rêve d'Enée aurait dû être classé dans la catégorie des rêves symboliques; mais Enée ne se livre pas à une telle interprétation et ne comprendra le rêve que quand Hector lui adressera la parole. L'essentiel réside bien dans ce qu'Hector dit, plus que dans les associations symboliques que son personnage pourrait susciter.

     De quoi Hector est-il le symbole ? Il est le héros pourvu de toutes les qualités morales et guerrières, et cependant vaincu dans une guerre qu'il n'a pas voulue; sa mort est aussi le début de la fin pour Troie qui a perdu avec lui son meilleur défenseur. Le corps ensanglanté d'Hector signifie à lui seul que l'heure de la fin de Troie a sonné. Le rappel d'Hector victorieux (274 - 276) sert d'ailleurs à démontrer a contrario que ces moments glorieux appartiennent au passé.

     On verra aussi que le symbolisme du personnage d'Hector ne contient pas tout le message du rêve.

     3. La réponse d'Enée, à y regarder de près, est très curieuse : il s'exprime comme s'il ignorait le sort d'Hector et comme s'il croyait qu'Hector, après s'être longuement absenté, revenait à Troie dans un état dont Enée ne semble pas connaître la cause. Or, il est impensable qu'il n'ait pas assisté à la mort d'Hector et aux péripéties qui l'ont suivie. De plus, en 272 - 273, il fait clairement allusion à la profanation du corps d'Hector par Achille. Comment expliquer cette incohérence ?

     Enée raconte à Didon les faits tels qu'il les voit au moment où il en fait la narration, et non tels qu'il les a vécus. Autrement dit, il a vu dans son rêve un Hector qu'il n'a pas reconnu au moment même, mais après coup, il s'est rendu compte que cet Hector inconnu n'était rien d'autre que l'Hector vaincu. 

     4. Hector ne répond pas aux questions d'Enée pour deux raisons :

          a) Les questions d'Enée sont inutiles (éveillé, il se souviendra de la mort d'Hector).

          b) Le temps presse.

     Hector va alors révéler son message à Enée : il le fait brièvement (toujours l'urgence) :

a) Troie est prise.

b) Il ne faut pas songer à la défendre.

c) Il faut qu'Enée emporte les objets sacrés et les Pénates ...

d) et qu'il leur trouve un refuge au-delà des mers.

     Remarquons que les points a) et b) ne font qu'exprimer par des mots le symbolisme dont le personnage d'Hector est porteur et qu'Enée n'a pas compris. Les points c) et d)relèvent de la consigne (cape, quaerere) et de la prédiction (statues).

     Enfin, Hector remet à Enée les bandelettes sacrées, la statue de Vesta et le feu de la cité qu'il apporte des profondeurs du sanctuaire. Il est évident que cette dernière donnée relève de la désinvolture avec laquelle le rêve traite l'espace. La transmission des objets sacrés est elle aussi symbolique, car, à son réveil, Enée ne sera pas en leur possession. Mais très peu de temps après, le geste d'Hector s'accomplira dans la réalité par l'intermédiaire de Panthoos(v. 318 - 320).

     Ainsi, les symboles apparaissent bien comme fort secondaires : ils ne font pas l'objet d'une interprétation, ni même d'une tentative d'interprétation (le personnage d'Hector) ou sont d'une grande limpidité et immédiatement réalisés dans des modalités fort proches de ce qui a été vu en rêve (la transmission des Pénates).

(1) Sa maison est écartée - voir v. 2, 299 - 300
(2) excutior somno - v. 302
(3) La même expression est utilisée dans le même contexte (vision en rêve) en 3, 150 et 7, 420; on la trouve aussi en 2, 773 où Énée voit apparaître le fantôme de Créuse, mais il est éveillé; enfin, ante oculos s'emploie pour des visions qui n'ont rien de surnaturel (1, 114; 2, 531; 11, 311; 11, 887; 12, 638). Toutes ont cependant un caractère dramatique (naufrage, morts).
(4) Il est intéressant de comparer avec 5, 721 - 745 où Énée voit apparaître Anchise, porteur d'un message de la part de Jupiter; rien ne dit qu'Énée est endormi, mais l'apparition a lieu de nuit et la structure de l'épisode est identique à celle des rêves repris en annexe. De plus, l'apparition est exprimée par visus (est), comme c'est le cas pour Hector (2, 271), les Pénates (3, 150), Mercure (4, 557) et le Tibre (8, 33). Je ne pense pas cependant que l'apparition d'Anchise soit un songe que Virgile aurait oublié de signaler, mais cela démontre que dans l'Énéide, il n'y a pas de différence profonde entre les apparitions "surnaturelles" qui ont lieu dans le sommeil et celles qui ont lieu pendant la veille. Voir infra le commentaire de 4, 554 - 572.
(5) Hector ne dit pas qu'il vient de la part d'une autorité supérieure, comme le feront les Pénates (3, 154 - 155), Anchise (5, 726) ou Allecto (7, 428), mais on peut supposer que le sauvetage d'Énée ne se fait pas sans une quelconque participation de Jupiter. Si Hector ne la mentionne pas, c'est peut-être par manque de temps.
(6) Cette intervention se produira d'ailleurs un peu plus loin (588 -620) et le sens du message est grosso modo le même : Troie est prise, il faut fuir, une nouvelle patrie est promise à Énée.


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