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LA TRAGÉDIE DU CHEVAL

III. Laocoon

Primus ibi ante omnes, magna comitante caterva,
Laocoon ardens summa decurrit ab arce,
et procul : " O miseri, quae tanta insania, cives ?
Creditis avectos hostes ? aut ulla putatis
dona carere dolis Danaum ? sic notus Ulixes ?
Aut hoc inclusi ligno occultantur Achivi,
aut haec in nostros fabricata est machina muros
inspectura domos venturaque desuper urbi,
aut aliquis latet error : equo ne credite, Teucri.
Quidquid id est, timeo Danaos et dona ferentes."
Sic fatus, validis ingentem viribus hastam
in latus inque feri curvam compagibus alvum
contorsit. Stetit illa tremens uteroque recusso
insonuere cavae gemitumque dedere cavernae,
et, si fata deum, si mens non laeva fuisset,
impulerat ferro Argolicas foedare latebras,
Troiaque nunc staret, Priamique arx alta maneres
!

VIRGILE
, Enéide, 2, 40-56
caterva,ae : la foule
Laocoon,ontis : Laocoon (prêtre d'Apollon à Troie)
insania,ae : la folie
avehere,o,vexi,vectum : emmener, détourner
Achivus,i : l'Achéen, le Grec
fabricare,o,avi,atum : fabriquer
machina,ae : l'engin, la machine
inspectura : partic. futur de inspicere,io
desuper (adv.) : sur, au-dessus
Teucri,orum : les Troyens
compages,is : l'assemblage, la jointure
alvus,i (fém.) : le ventre, les intestins
ferus,i : l'animal
contorquere,eo,torsi,tortum : tourner, lancer
curvam compagibus alvum : le ventre du cheval, arrondi par le travail des menuisiers
recutere,io,cussi,cussum : faire rebondir, ébranler
insonare,o,sonui : résonner
insonuere/ dedere : 3e pers. du pluriel du pft.
deum = deorum
fuisset : S. : fata et mens. Le verbe s'accorde avec le sujet le plus proche
laeva fuisset : attribut des deux sujets mais avec des sens différents : 1) opposé, contraire; 2) stupide, aveuglé

impulerat : S. : Laocoon irréel à l'indicatif entouré d'un verbe subordonné au subj. plus-que-parfait (fuisset) et de deux verbes principaux au subj. imparfait (staret, maneret) exprimant l'irréel
RIEMANN, Syntaxe latine, ch. 160, p. 283 : "cet indicatif donne à l'expression bien plus de force et de vivacité en représentant l'action comme réellement accomplie".

impellere : ici, avec prop. inf.
Argolicus,a,um : argien (de la ville d'Argos, en Grèce); = grec
foedare,o,avi,atum : souiller, flétrir, dévaster
latebra,ae : la cachette


Lors, en tête d'une importante troupe qui l'escorte,
Laocoon dévale, tout excité, du sommet de la citadelle, et de loin s'écrie :
'Malheureux, quelle est cette immense folie, mes amis ?
Croyez-vous les ennemis partis ? Pensez-vous que des Danaens
un seul présent soit exempt de pièges ? Ne connaissez-vous pas Ulysse ?
Ou bien des Achéens sont enfermés et cachés dans ce cheval de bois,
ou bien cette machine a été fabriquée pour franchir nos murs,
observer nos maisons, et s'abattre de toute sa hauteur sur la ville,
ou bien elle recèle un autre piège : Troyens, ne vous fiez pas au cheval.
De toute façon, je crains les Danaens, même porteurs de présents.'
Et cela dit, de toutes ses forces il fait tournoyer une longue pique
vers le flanc du monstre et son ventre courbe fait de poutres jointes.
Elle s'y fiche en vibrant, les côtés en sont ébranlés,
tandis que résonnent et gémissent ses profondes cavernes.
Sans les arrêts des dieux, sans l'aveuglement de nos esprits,
il nous eût poussé à profaner de nos lances les cachettes des Argiens,
Troie maintenant serait debout, et tu subsisterais, altière citadelle de Priam !

 

Commentaire :

     Cet extrait est constitué de trois volets : discours, action, commentaire du narrateur.

1. Discours

     Le discours de Laocoon reprend la grille de lecture n° 2, mais en l'approfondissant, c'est-à-dire que Laocoon va au-delà de la simple suspicion et décortique le plan des Grecs.

          a) Les Grecs ne sont pas partis (il répond par là à ce qu'ont cru les Troyens dès le début - v. 25).

          b) L'offrande cache un piège.

          c) C'est Ulysse qui est à l'origine du stratagème (même si l'Enéide n'en dit rien, la tradition attribuait à Ulysse l'idée du cheval; voir QUINTUS, v. 25 - 47).

          d) Laocoon émet ensuite quelques hypothèses sur ce qu'est vraiment le cheval :

               1) un camouflage pour des soldats;

               2) une tour roulante;

               3) un autre piège non défini (aliquis error).

     La grille de lecture de Laocoon est extrêmement complète et correcte dans sa plus grande partie, puisque seules les hypothèses 2) et 3) ne se vérifieront pas. D'autre part, l'ordre dans lequel les hypothèses sont présentées incite à penser que c'est la première (c'est-à-dire la bonne) qui a sa préférence.

     On peut considérer également que l'avertissement inutile est lui aussi un des ressorts de la tragédie (6).

2. Action

     Laocoon lance alors son javelot sur le cheval : ce geste signifie que pour lui, le cheval n'a rien de sacré. La suite est d'une importance capitale : insonuere cavae gemitumque dedere cavernae (les profondes cavernes ont résonné et rendu un gémissement). On peut se demander ce que désigne exactement gemitus : si c'est le bruit sourd rendu par le coup, il y a une sorte de pléonasme avec insonuere. A mon sens, il est préférable de donner à gemitus son sens habituel de gémissement émis par un être humain, ici un soldat caché à l'intérieur du cheval. Ainsi, le geste de Laocoon démontre la justesse de l'hypothèse 1) : le cheval est creux (insonuere) et il est occupé (gemitum). 

, mais en l'approfondissant, c'est-à-dire que Laocoon va au-delà de la simple suspicion et décortique le plan des Grecs.

          a) Les Grecs ne sont pas partis (il répond par là à ce qu'ont cru les Troyens dès le début - v. 25).

          b) L'offrande cache un piège.

          c) C'est Ulysse qui est à l'origine du stratagème (même si l'Enéide n'en dit rien, la tradition attribuait à Ulysse l'idée du cheval; voir QUINTUS, v. 25 - 47).

          d) Laocoon émet ensuite quelques hypothèses sur ce qu'est vraiment le cheval :

               1) un camouflage pour des soldats;

               2) une tour roulante;

               3) un autre piège non défini (aliquis error).

     La grille de lecture de Laocoon est extrêmement complète et correcte dans sa plus grande partie, puisque seules les hypothèses 2) et 3) ne se vérifieront pas. D'autre part, l'ordre dans lequel les hypothèses sont présentées incite à penser que c'est la première (c'est-à-dire la bonne) qui a sa préférence.

     On peut considérer également que l'avertissement inutile est lui aussi un des ressorts de la tragédie (6).

2. Action

     Laocoon lance alors son javelot sur le cheval : ce geste signifie que pour lui, le cheval n'a rien de sacré. La suite est d'une importance capitale : insonuere cavae gemitumque dedere cavernae (les profondes cavernes ont résonné et rendu un gémissement). On peut se demander ce que désigne exactement gemitus : si c'est le bruit sourd rendu par le coup, il y a une sorte de pléonasme avec insonuere. A mon sens, il est préférable de donner à gemitus son sens habituel de gémissement émis par un être humain, ici un soldat caché à l'intérieur du cheval. Ainsi, le geste de Laocoon démontre la justesse de l'hypothèse 1) : le cheval est creux (insonuere) et il est occupé (gemitum). 

3. Commentaire du narrateur

     Enée exprime alors le regret que les Troyens n'aient pas suivi le conseil de Capys; ce sont les destins des dieux et l'aveuglement des hommes qui en sont responsables, le deuxième pouvant être le produit des premiers.

 

(6) Voir le personnage de Cassandre ou encore Oedipe averti qu'il tuera son père et épousera sa mère.    


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