Le temps des généraux : Pompée

Conjuration de Catilina

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63 - 62
Conjuration de Catilina
Un personnage déroutant

CICERON : M. Tullius Cicero fut avocat, homme politique, écrivain. Durant les dernières années de sa vie, aigri par son divorce et par sa mise à l'écart de la vie politique, Cicéron va se consacrer à la rédaction d'ouvrages théoriques sur l'art oratoire et sur la philosophie. Au fil de ses lectures, Cicéron choisit son bien où il le trouve ; il est en philosophie, un représentant de l'éclectisme.

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Description par Cicéron.
12 Habuit ille permulta maximarum non expressa signa sed adumbrata virtutum. Utebatur hominibus improbis multis; et quidem optimis se viris deditum esse simulabat. Erant apud illum illecebrae libidinum multae; erant etiam industriae quidam stimuli ac laboris. Flagrabant vitia libidinis apud illum; vigebant etiam studia rei militaris. Neque ego umquam fuisse tale monstrum in terris ullum puto, tam ex contrariis diversisque et inter se pugnantibus studiis cupiditatibusque conflatum. 13 (...) Illa vero, iudices, in illo homine admirabilia fuerunt, comprehendere multos amicitia, tueri obsequio, cum omnibus communicare quod habebat, servire temporibus suorum omnium pecunia, gratia, labore corporis, scelere etiam, si opus esset, et audacia, versare suam naturam et regere ad tempus atque huc atque illuc torquere ac flectere, cum tristibus severe, cum remissis iucunde, cum senibus graviter, cum iuventute comiter, cum facinerosis audaciter, cum libidinosis luxuriose vivere. 14 (...) Me ipsum, me, inquam, quondam paene ille decepit, cum et civis mihi bonus et optimi cuiusque cupidus et firmus amicus ac fidelis videretur.

CICÉRON, pro Caelio, 12 - 14  vocabulaire

Il y eut en lui beaucoup de signes pas vraiment manifestes, mais comme atténués des vertus les plus hautes. Il s'entourait d'innombrables vauriens et pourtant il feignait d'être dévoué aux meilleurs de nos concitoyens. On trouvait chez lui beaucoup de penchants aux plaisirs; on y trouvait aussi des incitants à l'activité et à la peine. Chez lui, les vices du plaisir étaient éclatants, le goût pour la vie militaire se manifestait avec force. Et à mon avis, il n'y eut jamais sur terre un tel prodige gonflé de passions et de désirs contraires, opposés et contradictoires.
Voici ce qui chez cet homme, messieurs, fut matière à étonnement : il savait séduire bien des gens par l'amitié, les protéger par son empressement, partager avec tout le monde ce qu'il possédait, voler au secours de ses partisans par l'argent, l'influence, l'effort physique, même le crime, s'il le fallait, et l'audace, retourner et diriger son caractère au gré des circonstances, le tordre et le plier comme ceci ou comme cela, manifester de la sévérité aux tristes, de l'enjouement aux bons vivants, du sérieux aux vieillards, de la camaraderie aux jeunes, de l'audace aux criminels et du vice aux débauchés.
Même moi, oui, moi, il a failli me berner puisque je le croyais bon citoyen, amoureux de la vertu, un ami sûr et fidèle.

CICÉRON, pro Caelio, 12 - 14

texte pris sur le site nimispauci

IV.

Nous pouvons maintenant remettre Catilina dans cette société pour laquelle il était fait. Il nous sera plus facile de comprendre ce que Cicéron et Salluste nous disent de lui. La première fois qu'il en est question chez Cicéron, c'est dans une lettre à Atticus où il annonce à son ami qu'il se propose de défendre Catilina, son compétiteur, accusé de concussion (Cic., Ad. Att ., 1, 2. - Cicéron a-t-il défendu Catilina ? Fenestella l'affirme, mais Asconius le nie, et les raisons qu'il donne paraissent très justes. Il ne me semble pas douteux que, s'il l'avait défendu, il n'aurait éprouvé aucun scrupule à l'avouer, puisque c’était son opinion qu'il ne faut pas laisser ses amis sans, défense, même s'ils sont coupables. (Pro Sulla, 30 .), et laisse entendre que, dans les élections pour le consulat, qui sont prochaines, il songe à faire campagne avec lui. Il y eut donc un temps où Cicéron se serait fort bien accommodé de l'avoir pour collègue ; c'est ce qui est fait pour nous surprendre. Quoi qu'il en soit, l'affaire manqua, puisque, dans un discours prononcé devant le Sénat pendant sa candidature, et dont nous avons des fragments, il attaque son rival avec violence. Ces attaques sont reproduites et aggravées dans les Catilinaires. Cependant on a remarqué que, dans ces discours mêmes, c'est-à-dire au plus fort de la lutte, il tient à mêler aux invectives les plus passionnées contre Catilina quelques appréciations plus favorables. Dans la première, la plus cruelle de toutes, en accusant sa scélératesse, il loue son énergie. (Cicéron, Catilinaires, I, 10). Quand il se félicite, dans la seconde, de l'avoir forcé à s'éloigner de Rome, il fait remarquer que c'est un grand succès, car lui seul, parmi les conjurés, était redoutable (Cicéron, Catilinaires, II, 5). Dans la troisième, l'éloge de l'habileté de Catilina sert à mettre en relief la maladresse de ses associés. "On voit bien qu'il n 'était pas avec eux ; ce n'est pas lui qui aurait laissé passer l'occasion favorable, il était trop habile pour se laisser prendre comme ils l'ont fait !" (Cicéron, Catilinaires, III, 7) Mais voici qui est plus grave. Cinq ans plus tard, quand l'affaire est refroidie, Cicéron défend Coelius auquel on reproche d'avoir été trop lié avec Catilina ; il l'en excuse en disant que Catilina en a séduit bien d'autres, qu 'il avait l'apparence des qualités les plus belles, s'il n'en avait pas la réalité. "Je ne crois pas, dit-il, qu'il ait jamais existé un prodige pareil, un composé de passions si diverses, si contraires, et plus faites pour se combattre." (Cicéron, pro Caelio 6) Rien, dans ce passage du Pro Caelio, ne contredit formellement les accusations des Catilinaires ; les gens ne sont pas rares chez lesquels un peu de bien se mêle à beaucoup de mal. Cependant cette façon plus clémente de parler de lui, cette part plus large faite à ses bonnes qualités, pouvait troubler le jugement des lecteurs de Cicéron, et ils devaient se demander lequel des deux Catilina, celui des Catilinaires ou celui du Pro Caelio, était le véritable, lorsque parut le livre de Salluste. Il contenait un portrait du personnage qui dut sembler aussitôt le définitif. Il y était traité d'une façon plus impitoyable encore que Cicéron ne l'avait fait dans ses discours les plus violents ; et, comme l'auteur promettait d'être impartial, et qu'il n'avait aucune raison de ne pas l'être, que la lutte était finie depuis plus de vingt ans et les passions éteintes, Salluste entraîna l'opinion vers la sévérité. Catilina devint alors pour tout le monde le type accompli du conspirateur. Virgile le précipite sans hésiter dans les enfers, place auprès de lui les Furies, et l’attache à un roc, comme Prométhée :
et te, Catilina, minaci
Pendentem scopulo, Furiarumque ora trementem !
(Virgile VIII, 668).
Je n'ai aucune intention d'en appeler de ce jugement ; personne, dans l'antiquité, ne l’a jamais contesté. Ce qu'on peut faire, c'est d'étudier d 'aussi près que possible les renseignements qui nous sont donnés, de les rapprocher, de les expliquer, et d'essayer d'en tirer, s'il se peut, une figure vivante.

Salluste a bien raison de commencer son portrait de Catilina en disant qu'il était d 'une noble maison, car sa naissance peut servir à nous faire comprendre son caractère. La gens Sergia, à laquelle il appartenait, était, comme on disait alors, une famille troyenne, c'est-à-dire qu'elle prétendait descendre d’un des compagnons d'Énée. Il comptait un héros parmi ses aïeux ; son arrière-grand-père, Sergius Silus, fut blessé vingt-trois fois pendant la guerre contre Annibal, et, ayant perdu sen bras droit dans une bataille, se fit faire une main de fer et continua à combattre. Mais ni cette grande naissance, ni ces exploits ne profitèrent à cette branche des Sergii ; nous savons qu'elle resta pauvre et qu'aucun d'eux ne parvint dans la suite au consulat. Sans doute ils trouvaient qu'on les payait mal de leurs services, et il était naturel que leur pauvreté et l'oubli où on les laissait leur aigrît le coeur et les disposât à la révolte. Cependant ils n'avaient pas perdu leur rang dans l'aristocratie romaine. Catilina conservait des relations étroites avec les plus grands seigneurs. C'est à Lutatius Catulus, un des chefs du parti, que sa dernière lettre est adressée, et il le traite comme un ami familier. Au moment où ses affaires étaient le plus embarrassées, il avait une maison au Palatin, dans le quartier des nobles et des riches, et la nécessité de vivre avec tous ces grands personnages devait lui rendre sa situation plus pénible. Certaines paroles qui lui échappent dans les circonstances les plus graves de sa vie montrent qu'il avait gardé tout l'orgueil de sa naissance. C'est sur elle surtout qu'il s'appuie, quand il est accusé, pour attester son innocence, et il ne souffre pas que l'on compare un patricien comme lui à Cicéron, un citoyen de la veille, tout fraîchement débarqué de sa petite ville. Dans cette lettre à Catulus, dont je viens de parler, où il déclare qu'il a pris les armes parce qu'on lui a refusé ce qui lui était dû, il emploie ce mot de dignitas, cher aux aristocrates romains, et dont César, un autre grand seigneur révolté, se sert aussi clans une circonstance semblable. La race, chez lui, se reconnaît partout : dans ses vices comme dans ses qualités, il n'y a rien de médiocre et de mesquin. "C'était, dit Salluste, un esprit vaste, qui méditait sans cesse des projets excessifs, incroyables, gigantesques" (Sall ., Catit., 5 , vastus animus immoderata, incredibilia, nimis alta semper cupiebat.). Qu'il devait mépriser son rival Cicéron, qui lui semblait sans doute le type accompli de l’honnête bourgeois ! Il y avait de la crânerie dans ses violences ; il agissait volontiers au grand jour et il ne lui déplaisait pas de braver l'opinion (Cic ., pro Murena, 25 : atque ille, ut semper fuit apertissimus, non se purgavit, sed indicavit atque induit). Peut-être ne lui a-t-on reproché tant de crimes que parce qu'il a dédaigné, par une sorte de forfanterie, de prendre la peine de s'en défendre.

Que faut-il penser de tous ces crimes dont on l'accuse? Il y en a tant, et ils sont si abominables, qu’on n'a pu s'empêcher de concevoir quelques doutes sur leur réalité. On s'est dit que beaucoup de ces accusations, celles surtout qui incriminent sa vie privée, ont probablement leur origine dans les procès qu'il a eus à soutenir. On sait que les avocats de Rome n'hésitaient guère à charger les gens qu'ils poursuivaient de crimes imaginaires. Ils en avaient pris l'habitude dans ces écoles de déclamation, où ils s'exerçaient à l'art de parler. On leur apprenait à se servir de ce qu'on appelait des couleurs, c'est-à-dire d'une certaine manière de présenter les faits les plus insignifiants, qui les faisait paraître coupables, et même au besoin à glisser parmi ces faits habilement dénaturés quelques mensonges utiles. Comme ils avaient vu ce moyen réussir à l'école, ils continuaient à l’employer au barreau. Ils ne prenaient même pas toujours la peine d'inventer un crime nouveau, créé tout exprès pour la circonstance et approprié au personnage ; il y en avait qui servaient pour toutes les occasions. Quand la cause semblait un peu maigre et ne fournissait pas assez à l'éloquence de l'avocat, il ne se faisait aucun scrupule d'y joindre une bonne accusation d'assassinat. "C'était devenu une habitude," (Consuetudinis causa . Ailleurs (Pro Murena, 5), les inventions de ce genre lui paraissent un procédé ordinaire, une loi de l’accusation, lex accusatoria) nous dit simplement Cicéron. Et par exemple Clodia, qui ne trouvait pas que ce fût assez de reprocher à Caelius, son amant, d'avoir accepté d'elle de l'argent et de ne pas le lui rendre, l'accuse par surcroît d'avoir essayé de l'empoisonner. Rappelons à ce propos que ni les Grecs ni les Romains n'ont connu ce que nous appelons le ministère public, qui représente l'État, et qui aurait pu rétablir la vérité. Tout le monde était libre d'en accuser un autre, et il pouvait dire contre lui ce qui lui plaisait ; des deux côtés la passion parlait seule et pouvait tout se permettre. Ce qui rendait cet abus moins grave, c'est qu'en général on n'était pas dupe de ces mensonges, on ne prenait pas à la lettre ces accusations furibondes, qui venaient de provoquer de si beaux mouvements d'éloquence, et audace des avocats était corrigée par l'incrédulité du public. Cependant cette habitude malsaine pouvait avoir deux dangers : le premier, c'est qu'à force de parler de ces crimes, on affaiblissait l'horreur qu'ils doivent inspirer ; en affirmant qu'ils avaient été souvent commis, on pouvait amener à les commettre, et voilà peut-être une des raisons pour lesquelles ils devinrent si répandus dans cette société. L'autre danger, c'est que, dans bien des cas, ceux qui avaient intérêt à croire à ces accusations les tenaient pour vraies sans se donner la peine d'en vérifier l'exactitude, et il a pu se faire ainsi qu'après avoir couru dans le monde, elles se soient glissées dans l'histoire. C'est ce qui est arrivé peut-être pour Catilina, comme pour beaucoup d'autres. On l'accuse d'avoir assassiné son beau-frère, probablement par complaisance pour sa soeur, qui ne pouvait pas souffrir son mari ; d'avoir tué sa femme, pour en prendre une autre, son fils, dans l'intérêt d'une marâtre, qui ne voulait entrer que dans une maison vide d'héritiers (Ce dernier crime est le plus affreux de ceux qu'on reproche à Catilina. Cicéron y fait allusion dans la première Catilinaire (6), Salluste dit qu'on s'accorda à l’en accuser, pro certo creditur (Catil., 15). Cependant ce n'était peut-être qu'une de ces accusations banales, dont je viens de parler, qui étaient passées des écoles dans le barreau, et dont on se servait sans scrupule à l’occasion. Je remarque qu'elle se retrouve parmi les crimes dont on accusait Cluentius. (Cicéron, Pro Cluentio, 9) . Tous ces crimes sont possibles dans l’état où se trouvait alors la société romaine, et la moralité de Catilina ne les rend pas invraisemblables ; mais, comme ils sont de ceux que le public ne connaît que par des indiscrétions privées ou des bavardages malveillants, quand ils n'ont pas été l'objet d'une enquête sérieuse, il nous est aussi difficile, à la distance où nous en sommes, de les démentir que de les affirmer. Ce qu'on peut dire, c'est qu'ils sont fidèlement rapportés par tous les écrivains anciens qui se sont occupés de la conjuration. Mais qu-est-il besoin de nous attarder sur des faits que nous n'arriverons jamais à bien connaître ? Il y en a d'autres qui se sont passés au grand jour, sur les places publiques, dans les rues de Rome, et à propos desquels aucun doute n’est possible. Ceux-là nous permettent de juger Catilina en toute sûreté de conscience. Il devait avoir à peu près vingt-cinq ans lorsque, Sylla ramena de l'Orient ses légions pour reconquérir le pouvoir que Marius lui avait ôté. Nous ne sommes pas surpris de trouver Catilina dans son parti : c'était d'abord celui où l'appelait sa naissance ; mais il avait d'autres raisons de le choisir. Son père ne lui avait laissé qu'un grand nom ; il devait être pressé d'y joindre une fortune. Or personne n'ignorait que Sylla était d'une libéralité sans mesure pour ceux qui se dévouaient à le servir. Il s'attachait les officiers et les soldats qui l'avaient suivi dans l'Asie en fermant les yeux sur leurs désordres et leurs rapines ; on revenait toujours riche des campagnes qu'on avait faites avec lui. A Rome et dans l’Italie, les profits devaient être bien plus grands encore. Les guerres civiles sont toujours des guerres sans pitié, et Sylla n'était pas d'humeur à épargner ses ennemis. Marius, du reste, lui en avait donné l'exemple ; seulement, comme il était un homme d'ordre, il procéda avec plus de régularité. Il se fit dûment autoriser par une loi à tuer tous ceux qu'il voudrait (Cicéron, de legibus, I, 15), et Catilina, qu'il avait sans doute appris à connaître, fut choisi pour être l'un de ses exécuteurs des hautes oeuvres. La besogne était bien payée, ce qui du reste était aisé au dictateur, puisqu'il rémunérait les bourreaux avec l'argent des victimes. Les biens des proscrits étaient confisqués et devaient se vendre à l'encan (sub hasta) au profit de l'État. Mais on ne laissait pas assister tout le monde aux enchères ; ceux-là seuls qu'on voulait favoriser pouvaient approcher de la lance auprès de laquelle se tenait le commissaire chargé de la vente, en sorte qu'ils avaient ce qui leur convenait au prix qu'ils voulaient donner. C'est ainsi, disait-on, que Crassus avait commencé son immense fortune. Catilina dut y faire aussi de beaux bénéfices ; mais il ne ressemblait pas à Crassus, et l'argent ne lui tenait guère entre les mains. Il méritait bien d'avoir sa part des dépouilles et s'était fort consciencieusement acquitté de la tâche que Sylla lui avait donnée. Nous savons les noms de plusieurs de ses victimes, qui appartenaient à des familles connues. Parmi ces noms se trouve celui de Marius Gratidianus, originaire d'Arpinum, parent du grand Marius et de Cicéron. C'était un personnage si aimé du peuple qu'on lui avait élevé des statues dans certaines places de Rome et que les gens du quartier leur rendaient un culte (Sa popularité venait surtout de ce qu’étant préteur il avait fait un édit pour défendre d'émettre des monnaies fourrées dont les régimes précédents avaient fort abusé) Condamné à mourir, il fut traîné devant le tombeau de Catulus auquel on voulait offrir une victime humaine. Là, on lui brisa les jambes, on lui trancha les mains, on lui arracha les yeux. "On voulait, dit Sénèque, le tuer plusieurs fois de suite". (Sénèque, De ira, III, 8). Puis, quand on lui eut coupé la tête, Catilina la prit dans ses mains et la porta toute dégoûtante de sang du Janicule au Palatin, où Sylla l'attendait. On pense bien que cette exécution fit grand bruit et qu'on ne l'oublia pas : aussi se demande-t-on avec surprise comment il s'est fait que ce souvenir, qui était resté dans toutes les mémoires, n'ait pas nui davantage à Catilina. Il a conservé jusqu'à la fin d'honorables amitiés ; il a été candidat aux glus hautes fonctions publiques, et les a souvent obtenues. Quand des censeurs un peu plus sévères que les autres entreprirent de nettoyer le Sénat où beaucoup de gens indignes s'étaient glissés à la faveur des troubles civils, et en firent sortir soixante-quatre sénateurs à la fois, Catilina n'était pas du nombre. Après la mort du dictateur, sous la pression de César, quelques proscripteurs connus, le centurion L . Luscius, L . Bellienus, d'autres encore, qui avaient touché le prix convenu pour chaque tête coupée, et dont on retrouva les quittances sur les registres publics, car tout se faisait régulièrement sous Sylla, furent poursuivis et condamnés ; il ne fut pas question de Catilina. C'est seulement un peu plus tard, quand il venait d'échouer au consulat, qu'un homme important du parti aristocratique, L . Lucceius, pensa que l'occasion était bonne pour le traduire devant les tribunaux chargés de punir les assassins (quaestio de sicariis). L'attaque dut être vive : Lucceius passait pour un excellent orateur. Cependant elle ne réussit pas, et Catilina fut acquitté. Cicéron n'y pouvait rien comprendre, quand il voyait que des accusés qui niaient leurs crimes ou tentaient d'en atténuer la gravité étaient rigoureusement punis, et qu'on épargnait Catilina qui était bien forcé d'avouer les siens, puisqu'ils avaient eu Rome entière pour témoin, et qui sans doute ne prenait pas la peine de s'en excuser. Il faut croire que c'était son audace même qui faisait son impunité. Cette sanglante promenade, dont on se souvenait avec effroi, lui avait créé une sorte de prestige, qui le mettait à part des autres. Cette fois encore, comme il arrive si souvent, les plus obscurs étaient frappés, et le plus grand coupable échappait. Faut-il penser aussi que ce prestige est pour quelque chose dans l'attrait qu'éprouvaient pour lui les femmes et les jeunes gens ? C'est bien possible. Nous aurons à parler plus tard de l'appui que les femmes donnèrent à sa conjuration ; elles ont aussi tenu une grande place dans sa vie privée. Celles qui furent le plus intimement liées avec lui portaient les plus beaux noms de Rome. Il y avait dans le nombre une vestale qui avait été choisie, comme elles l'étaient toutes, parmi les familles les plus illustres ; et, ce qui rend l'aventure plus piquante, c'est qu'elle était la propre soeur de Térentia, la femme de Cicéron (Dans la suite, Cicéron, qui ne voulait pas perdre un seul de ses arguments contre Catilina, lui rappela ce souvenir si délicat pour lui. Il le fit avec une adresse remarquable : "Ta vie, lui dit-il, a été si pleine de crimes, que ta présence a suffi, quoiqu'aucune faute n'ait été commise, pour souiller un lieu sacré (In toga cand ., Asconius, p . 92) . Le cas était grave : Catilina avait été trouvé dans sa chambre. Mais toute la noblesse de Rome s'intéressa pour elle ; Caton lui-même prit sa défense. Pison, qui était un orateur célèbre, prononça en sa faveur un discours qu'on admira beaucoup, et elle fut acquittée. Dans la vie dissipée qu'il mena, et qui était, il faut bien le dire, celle de la plupart des gens de son temps et de son monde, on nous dit qu'il trompa beaucoup de maris et fut quelquefois trompé lui-même (Cum deprehedebare in adulteriis, deprehendebas adulteros ipse (Cicéron, in toga cand. P. 93). Il avait été l'amant de la femme d'Aurelius Orestes, dont il épousa plus tard la fille, ce qui fit dire à Cicéron "que le même amour lui avait fourni à la fois un enfant et une épouse." Elle était riche et belle, mais Salluste ajoute, dans une de ces phrases impertinentes comme il sait les faire, que quand on avait parlé de sa beauté il ne restait plus rien à louer chez elle. Catilina paraît l’avoir beaucoup aimée. Lorsqu'il quitta Rome pour aller prendre le commandement des conjurés de l'Étrurie, il écrivit à Q . Catulus une lettre qui se terminait par ces mots : "Il ne me reste plus qu'à vous recommander Orestilla et à la confier à votre honneur. Protégez-la contre toute injure ; je vous en supplie au nom de vos enfants. Adieu." (Salluste, Catilinaires, 35). Tous les écrivains nous disent l'ascendant incroyable qu'il exerçait sur la jeunesse. Cicéron prétend qu'il était pour elle un véritable charmeur : juventutis illecebra fuit (Cicéron, Catilinaires, II, 4). On voit bien par où il devait la séduire ; il avait les qualités qui lui plaisent le plus, l'énergie, la résolution, la bravoure, une hardiesse que rien ne déconcertait. Personne ne supportait mieux les fatigues, la soif, les veilles, les privations, que cet ami des plaisirs faciles. Rien n'égalait l'agrément de son commerce et la souplesse de son caractère ; il s'accommodait à tout le monde et de toutes les circonstances, grave avec les gens sérieux, plaisantant volontiers avec les enjoués, il était prêt à tenir tête aux plus débauchés. Salluste et Cicéron sont d'accord à dire qu'il était la ressource de tous ceux qui avaient fait quelque mauvais coup ou qui voulaient tenter quelque méchante action. Il les prenait sous son patronage sans jamais s'enquérir de leur passé, et, une fois qu'il les avait accueillis, il ne les abandonnait plus. Il mettait à leur disposition sa fortune et son audace, il fournissait sans compter à leurs dépenses, il leur procurait des maîtresses, il leur choisissait des chevaux et des chiens ; il ne se les attachait pas seulement par la solidarité du plaisir, mais par celle du crime. Salluste prétend qu'il tenait chez lui une sorte d'école, où loin apprenait à porter de faux témoignages, à contrefaire des signatures, à se débarrasser par tous les moyens des gens qui gênaient, ou même de temps en temps de ceux qui ne gênaient pas, sans autre motif que de se faire la main. C'était pour Catilina une manière d'exercer ses gens et de les compromettre, pour qu'une fois entrés dans la bande il leur fût impossible d'en sortir. Ces jeunes gens formaient autour de lui une sorte de garde d'honneur, composée en général de fils de famille qui avaient perdu toute leur fortune, mais qui conservaient tous leurs vices. La verve de Cicéron est intarissable quand il les dépeint voltigeant sur le Forum ou assiégeant les alentours du Sénat. "Ils ruissellent de parfums, ils resplendissent de pourpre, ils suivent toutes les modes du jour ; les uns se font soigneusement épiler, les autres portent une barbe abondante et bien frisée ; ils sont vêtus de tuniques qui tombent sur leurs talons, ils ont des manches traînantes (Ces manches étaient un des signes distinctifs des jeunes débauchés. Virgile reproche à des gens qui n'étaient pas de véritables guerriers de n'avoir pas les bras nus et de nouer leurs couvre-chefs avec des mentonnières : Et tunicae manicas et habent redimicula mitrae (IX, 616}, leurs toges sont faites de tissus si légers qu'on dirait des voiles de femmes." Ces jolis garçons si gracieux, si délicats, sont en même temps des joueurs et des mignons ; ils n'excellent pas seulement à danser et à faire l'amour, au besoin ils versent le poison et manient le poignard. Cicéron témoigne pour eux une pitié ironique, quand il songe qu'ils vont partir en guerre et qu'ils se mettent à la suite de Catilina, pour faire campagne avec lui : "A quoi pensent ces malheureux ? Emmèneront-ils leurs maîtresses dans leur camp ? mais pourraient-ils s’en passer, surtout dans ces longues nuits d'hiver ? Et eux-mêmes, comment supporteront-ils les neiges et les frimas de l’Apennin ? Se croient-ils en état de braver les rigueurs de la saison parce qu'ils se sont accoutumés à danser tout nos dans les festins ?"
Ce tableau nous montre bien à qui nous avons affaire : pour beaucoup de ces jeunes gens la conjuration n'était qu'un coup de main de viveurs aux abois sous la conduite d'un ambitieux sans scrupule.

LA CONJURATION DE CATILINA PAR GASTON BOISSIER de l'Académie française, PARIS, LIBRAIRIE HACHETTE ET Cie, 79, BOULEVARD SAINT-GERMAIN, 1905.

ac, atque, conj. : et, et aussi
ad tempus
: selon les circonstances
admirabilis, e
: admirable
adumbro, as, are
: assombrir
amicitia, ae,
f. : l'amitié
amicus, a, um
: ami
apud,
prép+acc : près de, chez
atque,
inv. : et, et aussi (= ac)
audacia, ae,
f. : l'audace
audaciter,
adv. : audacieusement
bonus, a, um
: bon
civis, is,
m. : le citoyen
comiter
, gentiment, avec bienveillance, avec joie, avec entrain
communico, as, are
: mettre en commun, partager, prendre sa part de
comprehendo, is, ere, prehendi, prehensum
: saisir, prendre, comprendre
conflo, as, are
: gonfler
contrarius, a, um
: contraire, opposé
corpus, oris,
n. : le corps
cum,
inv. : conj., comme ; prép, avec
cupiditas, atis,
f. : le désir
cupidus, a, um
: désireux
decipio, is, ere, cepi, ceptum
: tromper, abuser
deditus, a, um
: livré à, adonné à une passion
diversus, a, um
: divers
ego, mei
: je
et,
conj. : et, aussi
etiam
, inv. : même
ex
, prép. : (+abl) hors de, de
exprimo, is, ere, pressi, pressum
: faire sortir en pressant, représenter, dessiner avec netteté
facinerosus, a, um
: criminel
fidelis, e
: en qui l'on peut avoir confiance, sûr, fidèle
firmus, a, um
: ferme, solide
flagro, as, are
: brûler
flecto, is, ere, flexi, flexum
: courber
gratia, ae,
f. : la grâce, la reconnaissance (gratias agere = remercier)
graviter
, inv. : lourdement, gravement
habeo, es, ere, bui, bitum
: avoir, considérer comme
homo, minis,
m. : l'homme, l'humain
huc,
adv. : ici (question quo)
ille, illa, illud :
ce, cette
illecebra, ae,
f. : l'attrait, le charme
illuc,
adv. : là (question quo)
improbus, a, um
: malhonnête
in,
prép. : (acc. ou abl.) dans, sur, contre
industria, ae,
f. : l'activité ; de, ex - : volontairement
inquam,
v. : dis-je
inter,
prép : (acc) parmi, entre
ipse, ipsa, ipsum
: même (moi-même, toi-même, etc.)
iucundus, a, um
: agréable
iudex, icis,
m. : le juge
iuventus, tutis,
f. : la jeunesse
labor, oris,
m. : la peine, la souffrance, le travail pénible
libidinosus, a, um
: lascif, libidineux
libido, dinis,
f. : le désir, l'envie, la débauche
luxuriose,
adv. : de manière déréglée, voluptueusement
maximus, a, um
: superlatif de magnus, a, um : grand
militaris, e
: militaire
monstrum, i
, n. : tout ce qui sort de la nature, le monstre, la monstruosité
multus, a, um
: en grand nombre (surtout au pl. : nombreux)
natura, ae
, f. : la nature
neque
, inv : = et non
non,
neg. : ne...pas
obsequium, i
, n. : la complaisance, le respect
omnis, e
: tout
optimus, a, um
: très bon, le meilleur. superlatif de bonus
opus, operis,
n. : le travail (opus est mihi = j'ai besoin)
paene,
adv. : presque
pecunia, ae,
f. : l'argent
permultus, a, um
: souvent au pluriel : de très nombreux
pugno, as, are
: combattre
puto, as, are
: penser, considérer comme
quidam, quaedam, quoddam/quiddam
: un certain, quelqu'un, quelque chose
quidem,
inv. : certes (ne-) ne pas même
quisque, quaeque, quidque
: chaque, chacun, chaque chose
quod,
conj. : parce que; pronom relatif : que, ce que
quondam,
inv. : jadis, un jour
rego, is, ere, rexi, rectum
: commander, diriger
remitto, is, ere, misi, missum
: renvoyer, abandonner
res, rei
, f. : la chose
scelus, eris,
n. : le crime
se
, pron. réfl. : se, soi
sed
, conj. : mais
senex, senis,
m. : vieillard
servio, is, ire, ii ou ivi, itum
: être esclave
severe
, adv. : sévèrement
si,
conj. : si
signum, i,
m : le signe, l'enseigne, l'oeuvre d'art
simulo, as, are
: simuler
stimulus, i,
m. : l'encouragement
studium, ii
, n. : l'intérêt, la passion
sum, es, esse, fui
: être
suus, a, um
: adj. : son; pronom : le sien, le leur
talis, e
: tel ; ... qualis : tel.. que
tam,
inv. : si, autant
tempus, oris,
n. : le temps, le moment favorable
terra, ae
, f. : la terre
torqueo, es, ere, torsi, tortum
: tourmenter
tristis, e
: triste, morose
tueor, eris, eri, tuitus sum
: protéger
ullus, a, um
: un seul ; remplace nullus dans une tournure négative
umquam,
inv. : une seule fois ; avec une négation : jamais
utor, eris, i, usus sum
: utiliser
vero,
inv. : mais
versor, aris, ari, atus sum
: se trouver
videor, eris, eri, visus sum
: paraître, sembler
vigeo, es, ere, ui, -
: être fort
vir, i,
m. : l'homme
virtus, utis,
f. : le courage, l'honnêteté
vitium, ii,
n. : le vice, le défaut
vivo, is, ere, vixi, victum
: vivre
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