Le temps des généraux : Pompée

Conjuration de Catilina

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Conjuration de Catilina
Campagne éléctorale
La bible du candidat (5)

CICERON : M. Tullius Cicero fut avocat, homme politique, écrivain. Durant les dernières années de sa vie, aigri par son divorce et par sa mise à l'écart de la vie politique, Cicéron va se consacrer à la rédaction d'ouvrages théoriques sur l'art oratoire et sur la philosophie. Au fil de ses lectures, Cicéron choisit son bien où il le trouve ; il est en philosophie, un représentant de l'éclectisme.

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Chouchouter ses "amis", se faire bien voir par toute sa maisonnée.
V. Et petitio magistratuum divisa est in duarum rationum diligentiam, quarum altera in amicorum studiis, altera in populari voluntate ponenda est. Amicorum studia beneficiis et officiis et vetustate et facilitate ac iucunditate naturae parta esse oportet. Sed hoc nomen amicorum in petitione latius patet quam in cetera vita; quisquis est enim qui ostendat aliquid in te voluntatis, qui colat, qui domum ventitet, is in amicorum numero est habendus. Sed tamen qui sunt amici ex causa iustiore cognationis aut adfinitatis aut sodalitatis aut alicuius necessitudinis, iis carum et iucundum esse maxime prodest. Deinde ut quisque est intimus ac maxime domesticus, ut is amet et quam amplissimum esse te cupiat valde elaborandum est, tum ut tribules, ut vicini, ut clientes, ut denique liberti, postremo etiam servi tui; nam fere omnis sermo ad forensem famam a domesticis emanat auctoribus. Deinde sunt instituendi cuiusque generis amici: ad speciem, homines inlustres honore ac nomine (qui, etiam si suffragandi studia non navant, tamen adferunt petitori aliquid dignitatis); ad ius obtinendum, magistratus (ex quibus maxime consules, deinde tribuni pl.); ad conficiendas centurias, homines excellenti gratia. Qui abs te tribum aut centuriam aut aliquod beneficium aut habeant aut ut habeant sperent, eos prorsus magno opere et compara et confirma; nam per hos annos homines ambitiosi vehementer omni studio atque opera elaborarunt ut possent a tribulibus suis ea quae peterent impetrare; hos tu homines, quibuscumque poteris rationibus, ut ex animo atque [ex illa] summa voluntate tui studiosi sint elaborato. Quod si satis grati homines essent, haec tibi omnia parata esse debebant, sicuti parata esse confido. Nam hoc biennio quattuor sodalitates hominum ad ambitionem gratiosissimorum tibi obligasti, C. Fundani, Q. Galli, C. Corneli, C. Orchivi; horum in causis ad te deferendis quid tibi eorum sodales receperint et confirmarint scio, nam interfui; qua re hoc tibi faciendum est, hoc tempore ut ab his quod debent exigas saepe commonendo, rogando, confirmando, curando ut intellegant nullum se umquam aliud tempus habituros referendae gratiae; profecto homines et spe reliquorum tuorum officiorum et[iam] recentibus beneficiis ad studium navandumn excitabuntur. Et omnino, quoniam eo genere amicitiarum petitio tua maxime munita est quod ex causarum defensionibus adeptus es, fac ut plane iis omnibus quos devinctos tenes discriptum ac dispositum suum cuique munus sit; et quem ad modum nemini illorum molestus nulla in re umquam fuisti, sic cura ut intellegant omnia te quae ab illis tibi deberi putaris ad hoc tempus reservasse.

de petitione consulatus, V

  vocabulaire

V. Quand on se présente candidat à une fonction publique, il y a deux choses à faire : la première concerne l'attachement de ses amis, l'autre le suffrage populaire. La fidélité de ses amis doit être scellée par des services, des obligations, par la durée, par le bon caractère et le charme de ton tempérament. Mais ce mot "ami" a une connotation plus large lors d'une campagne électorale que dans la vie courante. Tout qui montre le moindre signe d'inclination pour toi, qui te rend visite, doit être considéré comme un ami. Cependant tes amis de toujours, ceux de ton sang ou de ta parenté, ceux de ton club, ceux qui ont des liens avec toi, ceux-là il faut absolument que tu les chérisses et que tu les cajoles. Ensuite tu dois faire de grands efforts pour que tes intimes et ceux qui te sont les plus attachés chez toi t'aiment et désirent vivement que tu aies la position la plus élevée possible : je veux parler des gens de ta tribu, de tes voisins, de tes clients et enfin de tes affranchis et même de tes esclaves : tout ce qu'on dit sur ta réputation émane de sources domestiques. En un mot, tu dois organiser tes amis de chaque classe; pour faire illusion, les gens remarquables par leur fonction ou leur nom (même si ils n'ont pas de réelle utilité, ils apportent quelque prestige à un candidat); pour garder tes droits, des magistrats (surtout des consuls puis des tribuns de la plèbe); pour engranger les voix des centuries, des gens de grande popularité. Ceux qui, par ton influence, gagnent ou espèrent gagner la voix d'une tribu ou d'une centurie, ou tout autre avantage, rassemble-les et assure-toi d'eux par tous les moyens possibles. Car durant ces dernières années les ambitieux se sont efforcés d'obtenir des membres de leur tribu l'aide qu'ils demandaient. Fais en sorte que, avec tous les moyens que tu trouves, que ces gens te soient attachés le plus solidement possible. Si, en effet, les hommes étaient aussi reconnaissants qu'ils doivent l'être, tout devrait bien aller : je suis persuadé que cela ira bien. Pendant ces deux dernières années tu as reçu le soutien de quatre clubs d'hommes influents pour les élections : ceux de C. Fundanius, Q. Gallius, C. Cornelius et C. Orchivius. Quand ils t'ont confié leur défense, je sais que les membres de leurs clubs t'ont accepté et l'ont confirmé : je le sais parce que j'y étais. C'est pourquoi, dans les circonstances actuelles, tu dois exiger d'eux leur dû en leur rappelant souvent, en leur demandant, en les houspillant et veillant à ce qu'ils comprennent bien qu'ils n'auront plus jamais d'autre occasion de montrer leur gratitude. Je ne puis douter que ces hommes, par espoir de vos services futurs et à cause des avantages récemment reçus, seront poussés à faire un effort actif. Et pour résumer, puisque ta candidature est surtout soutenue par cette catégorie d'amitiés que tu as gagnées comme avocat quand tu as défendu leur cause, fais en sorte que chez tous ceux qui te sont obligés, leur obligation soit clairement définie et déterminée. Comme tu ne leur a jamais rien demandé en retour, fais leur comprendre que tu as réservé à ce moment précis tout ce, qu'à ton avis, ils te doivent.

C. Fundaniius, défendu par Cicéron en 66, Q. Gallius, défendu par Cicéron pour ambitus en 64. C. Cornelius, questeur de Pompée, tribun du peuple en 67, défendu par Cicéron en 65. C. Orchivius, collègue de Cicéron à la préture en 66.

de petitione consulatus, V

CHAPITRE II

LE CONSULAT DE CICÉRON

V.

Aux calendes de janvier, il entra en fonctions comme consul. Le jour même de son installation, il eut à prendre la parole, dans le Sénat, contre un tribun du peuple, et cela dura jusqu'à la fin de décembre. Dans toute l'histoire de Rome, il n'y a pas de consulat aussi agité que celui de Cicéron. Il se divise en deux périodes : celle qui est la plus connue, et où il fut aux prises avec Catilina, n'a occupé que les derniers mois de l'année ; l'antre est remplie par des luttes de parole, qui n'ont pas eu autant de retentissement, mais qui n'ont guère moins d'importance.
Dès les premiers jours on s'aperçut bien que ses ennemis étaient décidés à ne lui laisser aucun repos ; l'éclat de son élection venait de prouver le pouvoir qu'il avait sur le peuple on voulait le lui faire perdre. La tactique, pour y réussir, consistait à le forcer à se mettre sans cesse en contradiction avec son passé : on proposait de nouveau d'anciennes lois, on reprenait d'anciens procès, pour qu'il fût amené à exprimer des opinions contraires à celles qu'il soutenait autrefois. On voulait montrer au peuple, et à plusieurs reprises, pour qu'il en fut bien convaincu, que son ancien défenseur avait abandonné sa cause. Les tribuns, Rullus, Labienus, mènent la campagne, mais on sent bien qu'ils prennent le mot d’ordre des chefs de la démocratie ; ils s'inspirent surtout de César, et le rôle qu' il y joue est précisément ce qui donne à ces débats leur véritable importance. C'est une raison d'insister sur ceux où sa main est visible. Il y en a un pourtant, dont il ne s'est probablement pas occupé, et que je ne voudrais pas omettre, parce qu'on y voit mieux qu'ailleurs peut-être la puissance que la parole de Cicéron exerçait sur les foules. Je veux parler de celui qui s'éleva au sujet de la loi Roscia et des privilèges qu'elle accordait aux chevaliers romains. Pendant longtemps il n'y avait pas eu de places réservées dans les théâtres de Rome, chacun prenait celle qui se trouvait libre à son arrivée. En 550, pendant le second consulat de Scipion l'Africain, on permit aux Sénateurs d'apporter leurs chaises curules dans l'orchestre et de l'occuper. Longtemps après, en 687, quatre ans avant le consulat de Cicéron, le tribun Roscius Otho fit voter une loi qui attribuait aux chevaliers (Il faut entendre ici le mot chevaliers au sens le plus large ; il s'agissait de tous ceux qui possédaient le cens équestre, c'est-à-dire 400 000 sesterces (environ 80 000 francs) de fortune. Mommsen pense que le privilège d'occuper les quatorze premiers gradins leur avait été attribué par C. Gracchus, que Sylla le leur avait enlevé, et que Roscius ne fit que le leur rendre) les quatorze premiers gradins. C’était pour eux plus qu'un agrément et il ne s'agissait pas seulement de leur donner le plaisir "d'entendre de plus près les drames larmoyants de Pupius ". Ils voulaient prendre une importance politique , ils prétendaient former un ordre intermédiaire entre le Sénat et le peuple ; la loi de Roscius donnait à cette prétention une sorte de consécration visible et officielle. Aussi fut-elle accueillie chez eux avec une grande faveur. Cicéron affirme que le peuple aussi en fut très satisfait, et même qu'il l'avait réclamée pour eux (Asconius, p. 78 : non solum accepit sed etiam efflagitavit). Tout ce qu'on peut admettre, c'est qu’il s'y résigna sans trop de mauvaise humeur les chevaliers étaient en ce moment très populaires ; Sylla les avait fort maltraités et ils profitaient de la réaction qui s'était faite contre le régime précédent. De plus, ils venaient d'aider Pompée, qui était alors l'idole du peuple, à obtenir la direction de la guerre contre les pirates, et le peuple leur en savait gré ; mais quatre ans plus tard les choses étaient changées. Cicéron, par son influence personnelle, avait rapproché les chevaliers du Sénat, et, en même temps le peuple s'était éloigné d'eux. Il arriva donc que l'ancien tribun, un jour qu'il venait prendre sa place au théâtre, fut outrageusement sifflé par la foule qui garnissait les gradins supérieurs ; les chevaliers ripostèrent par des applaudissements ; de là, on en vint aux injures, et des injures on allait passer aux coups, quand parut Cicéron qu'on était allé chercher en toute hâte. Sa présence calma le tumulte ; il fit signe de le suivre au temple de Bellone, où il prit la parole avec un si grand succès qu'en revenant au théâtre, dit Plutarque, les chevaliers et le peuple ne luttèrent plus entre eux qu'à qui applaudirait le plus chaleureusement l'ancien tribun (De ce discours, que Cicéron avait publié, avec les autres de son consulat, on. n'a conservé qu'une phrase, où il faisait honte à la foule d'avoir troublé une représentation où paraissait le grand acteur Roscius). C'est assurément l'un des plus grands triomphes de l'éloquence. On voudrait croire que Virgile y songeait quand, pour peindre les vents et les flots déchaînés qui se calment tout d'un coup à l'aspect du maître de la mer, il les compare à ce beau spectacle d'un peuple furieux dompté par un grand orateur (Virgile, Eneide, I, 151 : si forte virum quem conspexere, silent). Il est assez naturel de croire que cette protestation subite contre un privilège dont les chevaliers jouissaient tranquillement depuis quatre ans ne s'est pas produite toute seule et que le peuple y a été poussé par quelque agitateur ; mais ce ne doit pas être César : il a toujours ménagé les chevaliers. Leur alliance avec le Sénat ne devait pas lui inspirer de craintes. Il connaissait les gens de finance ; il était bien sûr qu'ils lui reviendraient, quand ils le verraient le plus fort, et c'est ce qui n'a pas manqué d'arriver.
Son intervention est, au contraire, visible dans une autre affaire qui fait moins d'honneur à Cicéron et dont il faut dire un mot, quoique son discours soit perdu. Sylla ne s'était pas contenté de proscrire ses ennemis, c'est-à-dire de prendre leur vie et leur fortune, il avait fait rendre une loi qui déclarait leurs enfants incapables d'occuper jamais aucune fonction publique. "Il est le seul, dit Salluste, qui ait décerné des peines contre des gens qui n'existaient pas encore et qui étaient plus sûrs d'être punis que d'arriver jamais à naître."( Salluste, Oratio Lepidi : solus omnium post memoriam hominum supplicia in post futuros composuit, quis prius injuria quam vita certa esset). Un tribun du peuple, dont le nom est inconnu, proposa que cette loi, la plus inhumaine peut-être de toutes celles de Sylla, fut abolie. Personne, à ce qu'il semble, ne devait moins s'y opposer que Cicéron. N'avait-il pas été le premier à flétrir, du vivant même du dictateur, ces horribles injustices (Cicéron attaque ces mesures odieuses, dans son discours pour Roscius d'Amérie (53), et les appelle une proscription plus cruelle encore que la première). Cependant il crut devoir combattre la proposition du tribun pour des raisons politiques, et il la fit échouer. Il a parlé plus tard de cette affaire avec quelque regret, plaignant le sort de ces pauvres jeunes gens "si pleins et de mérites et de courage" (Adolescentes fortes et bonos (In Piso, 2) qu'il avait combattus ; mais, au moment même, il le fit sans hésiter, revendiquant pour lui tout l'odieux de la mesure et uniquement préoccupé de sauver la réputation du Sénat. N’est-ce pas la preuve qu'il voulait tenir un engagement qu'il avait pris d'avance et sur lequel reposait son entente avec l'aristocratie? Quant à César, il n'y a guère de doute qu'il n'ait été l'instigateur du tribun. Il s'était promis de détruire tout ce qui restait du régime de Sylla, et plus tard, quand il fut le maître, il s'empressa de rendre aux fils des proscrits les droits qu'on leur avait ôtés. Nous avons l'heureuse chance d'avoir conservé la plus grande partie des discours prononcés par Cicéron dans deux autres affaires qui firent beaucoup de bruit, celle de la loi agraire de Rullus et le procès de Rabirius accusé de meurtre. Il nous est donc possible de donner plus de détails sur chacune d'elles ; on verra qu'elles le méritent.
Il est inutile de redire, à propos des lois agraires, ce que tout le monde connaît. Rappelons seulement qu'elles n'avaient pas à l'origine le caractère radical et socialiste qu'on leur a donné plus tard. Les Gracques, qui étaient des aristocrates et des gens riches, n'avaient pas l'idée de dépouiller ceux qui possèdent de leurs biens légitimes au profit de ceux qui n'ont rien, pour établir entre tous cette égalité chimérique dont Cicéron dit justement qu'elle serait la plus grande des injustices (ipsa aequitas iniquissima est) . Il s'agissait pour l'État de reprendre des terres qui lui appartenaient, qu'il avait cédées à bail à des personnages importants qui se les étaient peu à peu appropriés, et de les distribuer à des citoyens pauvres, afin de rétablir la classe rurale qui avait disparu. Ainsi entendue, la mesure était juste, utile à la république, et, en principe au moins, aucun esprit sage n'en pouvait contester l'opportunité. Mais toutes ces questions qui touchent à la propriété sont si délicates à soulever, si difficiles à résoudre, qu'en somme les lois agraires, par les haines, les discordes, les luttes civiles qui en furent la conséquence, n'ont guère eu d'autre résultat qui d'aggraver les misères qu'elles prétendaient soulager. Malgré tout elles sont restées jusqu'à la fin très populaires, et les agitateurs savaient bien qu'il suffisait d'en prononcer le nom pour entraîner la foule. Il y avait pourtant, dans cet engouement pour elles, un peu de tradition et d'habitude. Il est souvent arrivé qu'après avoir réclamé avec passion l'établissement de colonies nouvelles, on ne trouvait plus à Rome, si on les obtenait, le nombre de colons suffisants pour les peupler (C'est ce qui arrivait même longtemps avant les Gracques et dès les premières années de la république. Voy . Tite-Live, II, 9). C'est que, selon la très juste remarque de Mommsen, C. Cracchus avait fait adopter deux sortes de lois contradictoires et qui se détruisaient l'une l'autre. Tandis que les lois agraires, qui promettaient à chaque émigrant un domaine de 30 jugères (près de 8 hectares), avaient pour dessein de le ramener aux champs, les lois frumentaires, qui distribuaient au peuple de la ville le blé à vil prix ou pour rien, le retenaient à Rome, où elles lui rendaient la vie plus facile. Il y trouvait des agréments que la campagne ne pouvait pas lui donner, et, quand le moment de partir état venu, il ne se sentait plus le courage de quitter les flâneries du Forum ou du Champ de Mars, les représentations des théâtres, les courses du grand cirque, les combats de l'arène "pour aller cultiver les sables de Siponté ou les marais empestés de Salapia". Aussi, dans les derniers temps, ce furent surtout les soldats, au retour de leurs expéditions, qui profitèrent des colonies que les tribuns faisaient voter par le peuple. Comme ils n'avaient pas éprouvé les attraits de la grande ville et qu'ils aspiraient au repos, ils étaient. heureux d'accepter ce petit champ qu'on leur promettait. Sylla, quand il fut le maître, distribua à ceux qui l'avaient aidé à le devenir 120.000 lots de terre. Rullus, qui attacha son nom à la nouvelle loi agraire, n'était pas un démocrate de naissance. Il sortait de l'aristocratie, ou du moins, si l'on en croit Cicéron, il voulait le faire croire ; mais il pensa qu'il ferait plus vite son chemin dans le parti populaire. Il se fit donc nommer tribun du peuple, et aussitôt, pour qu'on ne pût pas s'y tromper, il affecta de prendre une attitude et un extérieur conformes à ses convictions nouvelles . "Il cherchait à se donner un air différent, un autre ton de voix, une nouvelle démarche. Il portait des vêtements plus négligés, il laissait pousser ses cheveux et sa barbe, il voulait qu'à le voir passer on reconnût un tribun féroce et que les honnêtes citoyens en fussent épouvantés ." (De leg. Agr. II, 5). Tous ces grands airs, dont Cicéron se moque, n'empochaient pas que la loi de Rullus ne fût en somme très sage et fort modérée. Elle évitait, autant que possible, toute spoliation et toute violence ; l'opération consistait en une série de ventes et d'achats fort habilement combinés ensemble. Comme il fallait avant tout se procurer de l'argent, on commençait par vendre ce qui n'avait pas été aliéné des anciennes conquêtes : c'était une sorte de liquidation générale de ce qui restait du domaine public. Le produit de ces ventes était employé à l'achat de terres en Italie, où l'on établirait des colonies pour les citoyens pauvres. Ces terres n'étaient pas enlevées de force à leurs possesseurs, comme il était arrivé trop souvent. On devait s'entendre avec ceux qui voulaient les vendre et les payer leur prix. Les colonies étaient placées dans des pays attrayants et fertiles, notamment en Campanie, et l'on profitait de l'occasion pour rendre ses droits municipaux à la ville de Capoue, à qui on les avait ôtés depuis la guerre d'Annibal. C'était réaliser un projet cher à la démocratie ; mais il semble qu'en même temps les auteurs de la loi avaient cherché à se concilier le parti contraire. Un article particulier déclarait que toutes les terres assignée depuis le consulat de Marius et de Carbon seraient définitivement acquises à leurs possesseurs au même titre que les biens patrimoniaux les plus légitimes ; de cette façon, on ratifiait d'un seul coup toutes les libéralités de Sylla, et l'on en garantissait à ceux qui en avaient profité la tranquille possession. La loi de Rullus était donc une transaction entre les parts qui cherchait à les accorder par des concessions réciproques et semblait de nature à établir la paix publique.
Pourquoi donc Cicéron s'est-il déclaré avec tant d'acharnement contre elle? (Il faut ajouter que l'opinion qu'il exprime sur les lois agraires dans le De officiis (II, 21) est assez sévère. Cependant il a fini par en présenter une lui-même pour gagner les soldats (Philip., V, 19).
Ici encore, ne faut-il pas soupçonner qu'il s'y était engagé d'avance? Mais outre cette raison générale que la politique du Sénat avait été toujours hostile aux lois agraires, ce qui semblait lui faire une obligation de combattre celle de Rullus, il faut dire qu'il avait, en ce moment, des .raisons particulières de s'en méfier. L'expérience lui avait appris que les lois de ce genre ne vont jamais sans quelques troubles, et la république lui semblait si malade qu'il craignait que la moindre agitation ne lui fût fatale. Enfin on doit reconnaître que, si, dans l'ensemble, la loi était habile et sage, elle contenait aussi quelques dispositions dont on pouvait abuser et que Cicéron a signalées avec une verve implacable. Mais, quoi qu'il prétende, ce n'est pas ce qui l'en a rendu l'ennemi ; il semble bien qu'avant même de la connaître, il était décidé à l'attaquer. C'est à peine s'il se donna le temps de l'étudier. Dès qu'il sut que Rullus l'avait fait afficher, il envoya en toute hâte plusieurs copistes pour la transcrire, et le 1er janvier, à la séance du Sénat où il fut installé, il était prêt à la combattre. L'affaire commença donc devant le Sénat ; mais elle devait se vider ailleurs. L'opinion du Sénat est faite ; il n'a pas besoin qu'on l'excite contre les lois agraires ; Cicéron sait bien que c'est le peuple qu'il lui faut gagner, et que ce sera plus difficile. Cependant, il ne doute pas du succès ; le triomphe de son élection l'a convaincu plus que jamais du pouvoir de son éloquence, et il compte sur elle pour réussir. D'un simple citoyen, elle a fait de lui un consul ; elle l'aidera à le maintenir à la place où elle l'a mis ; "la lumière éclatera tout d'un coup, quand la voix et l'autorité d'un consul se feront entendre" (de leg. Agr. I, 8). Aussi ne veut-il pas imiter ses prédécesseurs qui, une fois arrivés à la magistrature suprême, se reposent dans leur haute dignité et fuient les réunions populaires, de peur qu'on ne leur demande des comptes. Lui, veut garder ses communications avec le peuple ; il se mettra à la disposition de ceux qui voudraient l'interroger, et, pour commencer sans retard, il annonce que, dès le lendemain, il réunira l'assemblée au Forum ; puis, se tournant vers les Tribuns, il les somme de n'y pas manquer. "Je vous provoque, leur dit-il ; venez m'entendre ; je veux qu'entre nous le peuple romain décide." (De leg. Agr. : I, 7 : lacesso vos, in contionem voco, populo romano disceptatore uti volo). Le lendemain la foule était grande sur la place publique, le consul avait amené avec lui tout le Sénat, sans cloute pour s'en faire une protection - était-ce un moyen bien sûr de se défendre de la mauvaise humeur du peuple? - Malgré l'assurance de ses paroles de la veille et l'insolent défi qu'il adressait aux tribuns, il ne devait pas être tout à fait tranquille. La circonstance était grave ; il fallait qu'il fît connaître les raisons qu'il avait de combattre une loi tribunicienne, lui qui, jusque-là, les avait toujours soutenues. Il commença par promettre solennellement qu'il serait toujours un consul populaire et il répéta plusieurs fois cette promesse ; seulement il eut soin d'ajouter qu'on est véritablement populaire non pas quand on flatte les caprices du peuple, mais lorsqu'on sert ses intérêts, et c'est ce qu'il n'est pas toujours aisé de lui faire comprendre, car souvent il tient moins à ses intérêts qu'à ses caprices. Dans un de ces grands développements où il excelle, il s'engageait à lui assurer la paix, le repos, la liberté, qui étaient les biens véritables, ceux que les aïeux avaient eu tant de peine à conquérir et qu'il fallait à tout prix conserver. Je ne sais si ces explications étaient de nature à contenter la foule, mais elle avait pris tellement l'habitude de respecter son orateur et de se laisser entraîner à sa parole qu'elle les accepta sans murmure. Cet endroit périlleux franchi sans encombre, le reste lui devenait plus facile. La loi, nous l’avons vu, avait des imperfections dont il pouvait tirer un bon parti. Elle créait dix commissaires et leur attribuait des pouvoirs très étendus ; Cicéron en fait aussitôt des rois, d’insupportables despotes, d'abominables tyrans, auxquels le monde entier va être livré. Comme leurs fonctions consistaient surtout à vendre et à acheter et que des sommes considérables leur passaient par les mains, ils pouvaient être tentés d'en garder pour eux une partie ; - le peuple se laisse vite persuader que c'est une tentation à laquelle ceux qui manient la fortune publique ne résistent guère, - et Cicéron n'eut pas trop de peine à faire croire que la loi de Rullus n'était au fond qu'une large exploitation des conquêtes romaines, au profit de quelques politiques obérés. Enfin, pour ce qui regarde Capoue, où l'on va établir une colonie, il comprend sans doute qu'on trouve juste qu'après un si long temps on lui pardonne la trahison qu'elle a commise à l'époque des guerres puniques, mais n'est-il pas à craindre qu'elle use mal des droits qu'on lui aura rendus ? On connaît l'incurable vanité des Campaniens. Il semble à Cicéron voir déjà la colonie renaissante affectant des airs de capitale et cherchant à rivaliser avec Rome. Il la montre avec ses duumvirs, qu'elle appelle des préteurs, en attendant qu'elle ose les nommer des consuls, entourés de licteurs portant les faisceaux, de pontifes qui viennent immoler sur le forum les grandes victimes, et dé conseillers municipaux qu'on salue du titre de Pères conscrits . La populace de Rome aimait qu'on se moquât des villes du voisinage ; elle dut prendre autant de plaisir à ces tableaux de fantaisie de Cicéron que jadis elle en trouvait aux railleries de Plaute quand il plaisantait sur les barbarismes des Prénestins. Le peuple paraît donc avoir bien accueilli ce discours, malgré les raisons qu'il pouvait avoir de n'en être pas toujours satisfait. Cicéron affirme qu'il soutint l'orateur "par son approbation, ses gestes, ses acclamations" (Pro Rabirio, 12). Quand il eut fini de parler, personne ne se leva pour lui répondre. La cause semblait gagnée. Cependant les tribuns ne se tinrent pas pour vaincus, ils prirent leur revanche, non pas au Forum où ils étaient muets devant Cicéron, mais dans des réunions particulières qu’il ne fréquentait pas, et ce qui montre que ce fut avec quelque succès, c'est que le consul fut obligé de prendre encore deux fois la parole, et devant un auditoire qu'il sentait moins favorable. Cependant il reconquit encore son public, si bien que les tribuns n'osèrent pas exposer leur loi au vote populaire , et qu'elle fut définitivement retirée.
Il n'y a pas de doute qu' elle ne fût l'oeuvre de César qui pouvait seul y mettre tant de modération et d'esprit politique. Tous les historiens l'affirment, et Cicéron le laisse entendre, quand il dit que Rullus n'était qu 'un prête-nom, et que l' affaire avait été en réalité machinée par de plus grands personnages. Ce qui le prouve encore mieux, c'est qu'un des premiers soucis de César, pendant son consulat, fut de proposer une loi semblable à celle dont Cicéron n'avait pas voulu, et qui s’abstenait, comme elle, de toute mesure violente et révolutionnaire. II est assez curieux de constater que César semble avoir tenu quelque compte des observations de Cicéron à propos de la loi de Rullus. Les commissaires furent choisis avec soin, parmi les gens les plus honnêtes, et l'on en nomma vingt, au lieu de dix, pour les empêcher de prendre une importance exagérée. L'intervention de César est plus visible encore dans la dernière affaire dont il me reste à parler. Il s'agissait, cette fois, d'un événement lointain, mais dont le souvenir ne s'était pas effacé. En 654 - trente-six ans auparavant - un tribun du peuple, Saturninus, un préteur, Glaucia, tous deux en exercice, après une tentative de sédition qui n'avait pas réussi, s'étaient réfugiés au Capitole, dans le temple de Jupiter, et quoiqu'on leur eût accordé une sorte de capitulation, on les avait massacrés, quand ils en voulaient sortir. De ce drame sanglant, un acteur survivait, qu’on accusait d'y avoir pris une part importante, C. Rabirius. Il était vieux, infirme, solitaire, il n'avait rempli, depuis lors, aucune charge importante. Néanmoins César voulut qu'on fît sur lui un exemple qui effrayât ses ennemis. Le tribun du peuple Labienus, celui qui fut son plus brillant officier dans les Gaules, avant de devenir son plus cruel ennemi pendant la guerre civile, se chargea de poursuivre le vieillard et de l'accuser de l'assassinat d'un tribun. En réalité, l'assassin était un esclave, qu'on avait affranchi pour le récompenser ; mais Rabirius, jeune alors et partisan passionné du Sénat, s'était fait remarquer par ses violences. On disait qu'il avait porté dans un repas la tête de Saturninus et l'avait livrée aux insultes des convives. On ne l'avait pas oublié, il s'en était vanté peut-être, aussi mit-on à le poursuivre un acharnement extraordinaire. On ressuscita, à cette occasion, des formes anciennes de justice qui avaient cessé d'être en usage. Accusé de perduellio, c'est-à-dire d'un crime plus odieux encore que celui de lèse-majesté, il fut traduit devant deux duumvirs créés pour la circonstance, qui étaient précisément César et l'un de ses proches parents, et n'eut d'autre ressource que d'en appeler au jugement du peuple entier (provocatio} . Il fut défendu par les deux plus grands orateurs de Rome, Hortensius et Cicéron. Labienus, son accusateur, qui voulait se mettre à l’abri de l'éloquence de Cicéron, fit décider qu'on ne lui accorderait qu'une demi-heure pour son discours. Il pensait lui nuire ; peut-être, sans le vouloir, lui a-t-il rendu service. Il l'a forcé à s'enfermer plus étroitement dans son sujet, à supprimer les développements inutiles, à serrer de plus près ses raisonnements, ce qui fait que ce discours de Cicéron, dont il nous manque à peine quelques phrases, est l'un des meilleurs qui nous restent de lui. On n'a pas de peine à comprendre, en le lisant, l'intérêt qu'avait César à faire ce procès, et pourquoi il y attachait tant d'importance. Cicéron a raison de prétendre qu'il a d'autres desseins que de faire battre de verges et pendre un vieillard. Il en veut à ce droit que s'adjuge le Sénat d'investir les consuls de pouvoirs extraordinaires, et dont il a notamment usé pour perdre Saturninus et Glaucia. Les Romains avaient trop d’esprit politique pour ne pas comprendre qu'il y a des occasions où il faut donner une force particulière à l'autorité publique pour qu'elle puisse triompher de dangers exceptionnels . C'est pour cela qu'ils avaient créé la dictature. Quand, plus tard, la dictature cessa d'être en usage, peut-être à la suite de quelques abus de pouvoir, le mot disparut, mais on sentit bien qu'il fallait garder la chose. On imagina donc une formule par laquelle le Sénat entendait donner aux consuls les droits qu'avait possédés le dictateur. C'était une phrase très simple, qui, sans emphase, sans fracas, les chargeait d'empêcher que la république ne reçût quelque dommage : caveant consules ne quid detrimenti respublica capiat. Ce sénatus-consulte, dit Salluste, investit un magistrat des pouvoirs les plus étendus que la constitution romaine puisse lui conférer . Il lui permet de lever des troupes, de faire la guerre, de contraindre par tous les moyens les troyens et les alliés, d'exercer à Rome et à l'armée, dans sa plénitude, l’autorité civile et judiciaire. C'est, comme dit encore Salluste dans un autre passage, le sénatus-consulte suprême, au delà duquel il n'y a rien, senatusconsultum ultimum. Il est très naturel que le parti démocratique, celui qui fait les révolutions, n'ait jamais accepté de bon coeur ce moyen qu'on avait trouvé de les réprimer. César, qui prévoyait que le Sénat serait amené à user de cette arme contre lui, voulait d'avance la lui enlever. Cicéron, au contraire, qui allait s'en servir contre Catilina, tenait à la conserver. C'est donc autour de cette loi de salut public que tourne tout ce procès, Cicéron cherchant à la maintenir dans toute sa force et César voulant la déconsidérer par le supplice de Rabirius. Il est probable que cette fois l'affaire semblait mal tourner et que Rabirius courait beaucoup de risque d'être condamné, puisqu'un tribun, ami du Sénat, crut devoir employer un vieil artifice dont s'étaient servis, plus d'une fois, les aristocrates, quand l'issue d'un procès ou d'un vote leur semblait douteuse. Il fit abattre le drapeau qui flottait sur le Janicule ; ce qui forçait l'assemblée du peuple à remettre à plus tard ses délibérations. César ne crut pas devoir recommencer la lutte. Il jugea que l'effet était produit, et l’affaire fut abandonnée.
Telle fut la campagne que César mena contre Cicéron pendant les premiers mois du consulat. Il semble d'abord qu'elle lui ait assez mal réussi. Ni les enfants des proscrits ne furent rétablis dans leurs droits, ni la loi agraire ne fut votée, ni Rabirius ne fut puni. Mais était-ce vraiment une défaite pour César et tenait-il beaucoup à obtenir ce qu'il demandait? En réalité il voulait surtout poser des questions devant le peuple, se réservant de les résoudre quand il serait le maître, et nous avons vu qu'il les avait résolues. Ce qu'il désirait véritablement, c'était d'affaiblir la situation politique de Cicéron. Ce n'est pas qu'il eût pour lui, comme pour Caton, aucune aversion personnelle ; au contraire, il avait du goût pour son esprit, il admirait son talent, il aimait sa personne. Il n'est pas probable non plus qu'il le redoutât beaucoup ; il connaissait trop ses faiblesses pour en avoir grand'peur. Mais on peut penser qu'il était un peu inquiet de l'ascendant que cette grande parole exerçait sur le peuple : c'était son parti, et il ne voulait en partager la direction avec personne ; probablement aussi il ne lui plaisait pas d'entendre sans cesse, dans cette bouche éloquente, l'éloge de Pompée. Ils étaient alliés en ce moment, mais il est dans la nature qu'à la longue on se fatigue d'entendre louer même ses meilleurs amis avec cette intempérance. César a-t-il gagné quelque chose à harceler sans relâche Cicéron, comme il l'a fait pendant plusieurs mois? on peut le croire. Sans doute il lui a fourni l'occasion de faire admirer son éloquence ; mais en même temps il l'a forcé à manifester ses opinions nouvelles, ce qui devait finir par fâcher le peuple. Aussi à-t-on la preuve qu'à deux reprises cet auditoire accoutumé à l'applaudir lui a témoigné quelque mécontentement. Ce fut d’abord à propos de la loi agraire. La seconde fois qu'il eut à en parler au Forum, il nous dit qu'il s'aperçut bien que ses auditeurs ne lui étaient pas aussi sympathiques qu'auparavant ; il eut même à réprimer un murmure ; mais ce n'était encore qu'un murmure (strepitus). Les choses allèrent plus loin, dans le procès de Rabirius. Le crime qu'on poursuivait ayant trente-sis ans de date, pour en rafraîchir la mémoire, l'accusateur Labienus avait fait peindre un beau tableau qui représentait la mort de Saturninus et l'avait produit solennellement à sa péroraison. Cette exhibition accompagnée de paroles pathétiques devait avoir fort ému le peuple : aussi accueillit-il très mal Cicéron, lorsqu'au lieu d'excuser son client, qu'on accusait d'avoir assassiné le tribun, il déclara qu'il regrettait qu'il ne l'eût pas fait, et que ce serait un honneur pour lui, et non une honte, d'avoir délivré la république d’un de ses ennemis. A ce moment des cris se firent entendre dans l'assistance, et comme il répondait fièrement qu'il n'en avait pas peur, ils recommencèrent. "Taisez-vous, reprit-il ; cessez des clameurs qui attestent votre sottise et qui montrent bien votre petit nombre. (Quin continetis vocem, indicem stultitiae vestrae, testem paucitatis). (M. Aulard me rappelle à cette occasion un mot de Mirabeau qui peut présenter quelque analogie avec celui de Cicéron. Le 28 janvier 1791, l'Assemblée constituante délibérait sur un projet de loi qui lui était présenté par Le Chapelier, rapporteur du Comité de Constitution. Mirabeau combattit vivement ce projet et jura de n'y pas obéir s'il était adopté. Interrompu à ce moment par les murmures de l'extrême gauche (qui avait pour chefs Barnave, Adrien Duport et les Lameth}, il s'écria : Silence aux trente voix! voulant ainsi dire à ses adversaires qu’ils ne formaient qu'une minorité impuissante dans une Assemblée d'environ 1 200 députés). Le bruit cessa, et Cicéron put achever son discours ; mais ce qui prouve bien qu'il n'avait pas tout à fait reconquis son auditoire, c'est qu'on nous dit que les aristocrates redoutaient beaucoup que Rabirius ne fût condamné.
Avant tout, ce que cherchait César, et ce qui lui a merveilleusement réussi, c'était de fixer d’une manière plus nette et de rendre clair à tous les yeux son programme politique. Chacun des débats qu’il a soulevés marque un des points de ce programme. Détruire définitivement ce qui reste des lois de Sylla, punir les ennemis de la démocratie, venger les persécutions dont elle a souffert, en remontant aux plus anciennes, veiller au bien-être du peuple en reprenant les projets des Gracques, voilà quel serait son plan, s'il était appelé au pouvoir, et il ne le proclamait pas seulement par des promesses et des paroles, dont les candidats sont toujours prodigues, mais par des actes. Sans doute il travaillait depuis longtemps à se faire une grande position dans son parti, et il y était parvenu ; mais c'est seulement dans ces derniers mois qu'il en prit tout à fait la tête. Tout lui arrivait à la fois. Il venait d'être désigné préteur ; le poste de grand pontife étant devenu vacant, il y fut nommé, quoiqu'il eut pour concurrents les plus grands personnages de Rome, Servilius Isauricus et C . Lutatius Catulus, prince du Sénat.
Pompée pouvait revenir ; les. rangs étaient changés. La place qu'il occupait à la tête de la démocratie romaine était prise, et c'était lui qui allait être obligé, pour obtenir du peuple ce qu'il demandait, de réclamer l'aide de César.

LA CONJURATION DE CATILINA PAR GASTON BOISSIER de l'Académie française, PARIS, LIBRAIRIE HACHETTE ET Cie, 79, BOULEVARD SAINT-GERMAIN, 1905.

a, prép. : + Abl. : à partir de, après un verbe passif = par
ab
, prép. : + Abl. : à partir de, après un verbe passif = par
abs
, prép. : + abl. : par, de
ac
, conj. : et, et aussi
ad
, prép. : + Acc. : vers, à, près de

adfero, fers, ferre, attuli, allatum
: apporter
adfinitas, atis
, f. : le voisinage, la parenté
adipiscor, eris, i, adeptus sum
: atteindre, obtenir
aliqui, qua, quod
: quelque
aliquis, a, id
: quelqu'un, quelque chose

alius, a, ud
: autre, un autre
alter, era, erum
: autre de deux
ambitio, onis
, f. : 1. les tournées électorales 2. l'ambition 3. la pompe, le faste

ambitiosus, a, um
: qui enveloppe, ambitieux, désireux de plaire (ambitiosus, i, m. : celui qui poursuit les honneurs)
amicitia, ae
, f. : l'amitié
amicus, a, um
: ami (amicus, i, m. : l'ami)
amo, as, are
: aimer, être amoureux
amplissimus, a, um
: superlatif de amplus, a, um : ample, de vaste dimension
animus, i
, m. : le coeur, la sympathie, le courage, l'esprit

annus, i
, m. : l'année
atque
, conj. : et, et aussi
auctor, oris
, m. : 1. le garant 2. la source 3. le modèle 4. l'auteur, l'instigateur
aut
, conj. : ou, ou bien
beneficium, ii
, n. : 1. le service, le bienfait, la faveur 2. la distinction, les faveurs
biennium, i
, n. : l'espace de deux ans
C
, = Caius, ii, m. : abréviation.
carus, a, um
: cher
causa, ae,
f. : la cause, le motif; l'affaire judiciaire, le procès; + Gén. : pour
centuria, ae
, f. : la centurie
ceteri, ae, a
: pl. tous les autres
cliens, entis,
m. : le client
cognatio, ionis
, f. : le lien de sang, la parenté

colo, is, ere, colui, cultum
: honorer, cultiver, habiter
commoneo, es, ere, vi, otum
: 1. faire souvenir 2. avertir (de), conseiller (de)
comparo, as, are
: 1. accoupler, apparier, comparer 2. procurer, recruter, disposer, régler
conficio, is, ere, feci, fectum
: 1. faire (intégralement) 2. réaliser 3. réduire 4. venir à bout de 5. accabler, épuiser
confido, is, ere, confisus sum
: mettre sa confiance en, avoir confiance
confirmo, as, are
: affermir, confirmer, assurer
consul, is
, m. : le consul
Cornelius, i
, m. : Cornélius

cupio, is, ere, i(v)i, itum
: désirer
curo, as, are
: se charger de, prendre soin de (curatus, a, um : bien soigné)
debeo, es, ere, ui, itum
: devoir
defensio, ionis
, f. : la défense, la protection
defero, fers, ferre, tuli, latum
: 1. porter d'un lieu élevé dans un lieu plus bas, emporter 2. présenter, accorder 3. révéler 4. dénoncer
deinde
, adv. : ensuite
denique
, adv. : enfin
devincio, is, ire, vinxi, vinctum
: lier
dignitas, atis
, f. : la dignité, la considération, l'estime, le prestige, l'honorabilité
diligentia, ae
, f. : l'empressement, le zèle, le soin scrupuleux
discribo, is, ere, scripsi, scriptum
: répartir
dispono, is, ere, posui, positum
: disposer, arranger, régler
divido, is, ere, visi, visum
: diviser
domesticus, a, um
: privé, domestique
domus, us
, f. : la maison
duo, ae, o
: deux
ea
, 1. ablatif féminin singulier, nominatif ou accusatif neutres pluriels de is, ea, id (ce, cette, le, la...) 2. adv. : par cet endroit
elaboro, as, are
: travailler
emano, as, are
: couler de, découler de, se répandre, devenir public
enim
, conj. : car, en effet
eo
, 1. ABL. M-N SING de is, ea, is : le, la, les, lui... ce,..; 2. 1ère pers. sing. de l'IND PR. de eo, ire 3. adv. là, à ce point 4. par cela, à cause de cela, d'autant (eo quod = parce que)
eorum
, génitif masculin ou neutre pluriel de is, ea, id = d'eux, leur, leurs
eos
, acc. m. pl. de is, ea, id : les, ceux-ci, ces
et
, conj. : et. adv. aussi
etiam
, adv. : encore, en plus, aussi, même, bien plus
ex
, prép. : + Abl. : hors de, de
excellens, entis
: supérieur, distingué, éminent
excito, as, are
: exciter, réveiller, dresser, inciter
exigo, is, ere, egi, actum
: chasser, achever, réclamer
facilitas, atis
, f. : la facilité, la faculté, le bon caractère
facio, is, ere, feci, factum
: faire
fama, ae
, f. : la nouvelle, la rumeur, la réputation
fere
, adv. : presque
forensis, e
: de la publique, du forum, judiciaire
Fundanius, i :
Fundanius (nom d’homme)
Gallus, i
, m. : Gallus
genus, eris
, n. : la race, l'origine, l'espèce
gratia, ae
, f. : la grâce, la reconnaissance (gratias agere = remercier)
gratiosissimus, a, um
: superlatif de gratiosus, a, um : qui a du crédit, qui est en faveur
gratus, a, um
: agréable, reconnaissant
habeo, es, ere, bui, bitum
: avoir (en sa possession), tenir (se habere : se trouver, être), considérer comme

hic, haec, hoc
: adj. : ce, cette, ces, pronom : celui-ci, celle-ci
hic
, adv. : ici
homo, minis
, m. : l'homme, l'humain
honos, oris
, m. : l'honneur, l'hommage, la charge, la magistrature, les honoraires
hos
, accusatif masculin pluriel de hic, haec, hoc : ceux-ci, ceux, ...
iam
, adv. : déjà, à l'instant
iis
, datit ou ablatif pluriels de is, ea, id : le, la, les, lui... ce,..
ille, illa, illud
: adjectif : ce, cette (là), pronom : celui-là, ...
illustris, e
: évident, marquant, éclairé
impetro, as, are
: obtenir
in
, prép. : (acc. ou abl.) dans, sur, contre
instituo, is, ere, tui, tutum
: organiser, entreprendre
intellego, is, ere, lexi, lectum
: comprendre
intersum, es, esse, fui
: 1. être dans l'intervalle 2. être distant, différer (interest : il importe -mea,- tua, -) 3. participer à

intimus, a, um
: 1. ce qui est le plus intérieur, le fond de 2. intime
is
, nominatif masculin singulier de is, ea, id : ce, cette, celui-ci, il, 2ème personne sing. de eo, is, ire : aller
iucunditas, atis,
f. : le charme, l'agrément, la joie, le plaisir
iucundus, a, um
: agréable

ius, iuris
, n. : le droit, la justice
iustior, oris
: comparatif de iustus, a, um : juste
latius
, adv. : comparatif neutre ou adverbial de latus, a, um : large
libertus, i
, m. : l'affranchi
magistratus, us
, m. : la charge, la fonction publique, la magistrature
magnus, a, um
: grand
maxime
, adv. : surtout
modus, i
, m. : 1 - la mesure, la dimension, la proportion; l'étendue, l'extension; la quantité; la hauteur, la longueur; le contour, le tour, la circonférence. - 2 - la mesure (objet qui sert à évaluer les quantités). - 3 - la mesure, le rythme, la cadence (musicale, oratoire), la mélodie, le chant, le mode musical, la musique. - 4 - la mesure, la règle, la loi, la prescription; la juste mesure, la modération. - 5 - les bornes, les limites, la fin, le terme. - 6 - la manière, la façon, le procédé, la méthode, le genre, la sorte, le mode. - 7 - le mode, la forme (t. de gram.).
molestus, a, um
: pénible, difficile
munio, is, ire, ivi, itum
: fortifier, construire, abriter, protéger (munitus, a, um : défendu, fortifié, protégé)
munus, eris
, n. :1. l'office, la fonction 2. l'obligation, la charge 3. le produit 4. le service rendu 5. le don, le présent 6. le spectacle public, les combats de gladiateurs
nam
, conj. : de fait, voyons, car
natura, ae
, f. : la nature
navo, as, are
: faire avec soin, avec zèle
necessitudo, inis
, f. : la nécessité, l'obligation, le lien (d'amitié, de parenté,...)
nemo, inis
: personne
nomen, inis
, n. : 1. le nom, la dénomination 2. le titre 3. le renom, la célébrité (nomine = par égard pour, à cause de, sous prétexte de)
non
, neg. : ne...pas
nullus, a, um
: aucun
numerus,
i, m. : le nombre; sens partic. : la partie d'un tout, l'élément
obligo, as, are
: lier fortement , obliger, engager
obtineo, es, ere, tinui, tentum
: 1. tenir solidement 2. avoir en pleine possession 3. maintenir, conserver
officium, ii
, n. : 1. le service, la fonction, le devoir 2. la serviabilité, l'obligeance, la politesse 3. l'obligation morale
omnino
, adv. : complètement, tout-à-fait

omnis, e
: tout
opera, ae
, f. : le soin, l'effort (operam dare : se consacrer à)
oportet
, imp. : il faut
opus, operis
, n. : le travail (opus est mihi = j'ai besoin)
Orchiuus, i
, m. : Orchivus (nom d'homme)
ostendo, is, ere, tendi, tentum
: tendre, montrer
pario, is, ere, peperi, partum
: accoucher, produire, acquérir

paro, as, are
: préparer, procurer (paratus, a, um : prêt, préparé à, bien préparé, bien fourni)
pateo, es, ere, patui
: être ouvert (+ dat., à qqn), s'étendre largement (en parlant de l'étendue d'un pays) ; être à la disposition de (+ dat.). - patet + prop inf : il est évident que
per
, prép. : + Acc. : à travers, par
petitio, ionis
, f. : la candidature, la campagne électorale
petitor, oris
, m : 1. celui qui demande, le demandeur, le postulant 2. le candidat, le compétiteur 3. le demandeur en justice
peto, is, ere, i(v)i, itum
: 1. chercher à atteindre, attaquer, 2. chercher à obtenir, rechercher, briguer, demander
pl
, abréviation de plebis (de la plèbe)
plane
, adv. : vraiment, complètement, clairement

pono, is, ere, posui, situm
: 1. poser 2. déposer 3. placer, disposer 4. installer 5. présenter, établir
popularis, e
: qui a trait au peuple, qui vient du pays, indigène
possum, potes, posse, potui
: pouvoir
postremo
, adv. : enfin
profecto
, inv. : assurément, sûrement
prorsus
, adv. : en avant, directement, tout à fait, absolument
prosum, prodes, prodesse, profui
: être utile, servir
puto, as, are
: 1. élaguer, émonder, apurer 2. supputer 3. estimer, penser, croire 4. supposer
Q
, abr. pour Quintus
qua
, 1. ablatif féminin singulier du relatif. 2. Idem de l'interrogatif. 3. après si, nisi, ne, num = aliqua. 4. faux relatif = et ea 5. adv. = par où?, comment?
quae
, 4 possibilités : 1. nominatif féminin singulier, nominatif féminin pluriel, nominatif ou accusatif neutres pluriels du relatif = qui, que (ce que, ce qui) 2. idem de l'interrogatif : quel? qui? que? 3. faux relatif = et ea - et eae 4. après
si, nisi, ne, num = aliquae
quam
, 1. accusatif féminin du pronom relatif = que 2. accusatif féminin sing de l'interrogatif = quel? qui? 3. après si, nisi, ne, num = aliquam 4. faux relatif = et eam 5. introduit le second terme de la comparaison = que 6. adv. = combien
quarum
, 1. G. F. PL du relatif 2. idem de l'interrogatif ou de l'exclamatif 3. faux relatif = et earum 4. après
si, nisi, ne, num = aliquarum
quattuor
, adj. num. : quatre
quem
, 4 possibilités : 1. acc. mas. sing. du pronom relatif = que 2. faux relatif = et eum 3. après si, nisi, ne num = aliquem : quelque, quelqu'un 4. pronom ou adjectif interrogatif = qui?, que?, quel?
qui
, 1. nominatif masculin singulier ou nominatif masculin pluriel du relatif 2. idem de l'interrogatif 3. après si, nisi, ne, num = aliqui 4. faux relatif = et ei 5. interrogatif = en quoi, par quoi
quibus
, 1. datif ou ablatif pluriel du relatif 2. Idem de l'interrogatif 3. faux relatif = et eis 4. après si, nisi, ne, num = aliquibus
quicumque, quae-, quod- (-cun-)
: qui que ce soit, quoi que ce soit
quid
, 1. Interrogatif neutre de quis : quelle chose?, que?, quoi?. 2. eh quoi! 3. pourquoi? 4. après
si, nisi, ne num = aliquid
quisque, quaeque, quidque
: chaque, chacun, chaque chose
quisquis, quidquid ou quicquid
: quiconque
quod
, 1. pronom relatif nom. ou acc. neutre singulier : qui, que 2. faux relatif = et id 3. conjonction : parce que, le fait que 4. après si, nisi, ne, num = aliquod = quelque chose 5. pronom interrogatif nom. ou acc. neutre sing. = quel?
quoniam
, conj. : puisque
quos
, 1. accusatif masculin pluriel du relatif. 2. Idem de l'interrogatif. 3. après si, nisi, ne, num = aliquos. 4. faux relatif =
et eos
ratio, onis,
f. : l'évaluation d'une chose, sa nature, son espèce, sa manière d'être, ses modalités - le système, le procédé, la méthode, le plan
recens, entis
: frais, jeune, récent, dispos
recipio, is, ere, cepi, ceptum
: 1. retirer, ramener 2. reprendre 3. recevoir, accepter, admettre 4. se charger de
refero, fers, ferre, tuli, latum
: 1. reporter 2. porter en retour, rapporter (refert : il importe)
reliquus, a, um
: restant (in reliquum : pour l'avenir)
res, rei
, f. : la chose, l'événement, la circonstance, l'affaire judiciaire; les biens
reservo, as, are
: mettre de côté
rogo, as, are
: demander
saepe
, inv. : souvent
satis
, adv. : assez, suffisamment
scio, is, ire, scivi, scitum
: savoir
se
, pron. réfl. : se, soi
sed
, conj. : mais
sermo, onis
, m. : 1. l'entretien, la conversation 2. le dialogue, la discussion 4. le discours 5. la langue
servus, i,
m. : l'esclave
si
, conj. : si
sic
, adv. : ainsi ; sic... ut : ainsi... que
sicuti
, inv. : comme
sodalis, is
, m. : le compagnon, l'acolyte
sodalitas, atis
, f. : la camaraderie, la confrérie, le collège, le club politique
species, ei
, f : l'apparence, l'aspect
spero, as, are
: espérer
spes, ei
, f. : l'espoir
studiosus, a, um
: appliqué à, qui s'interesse à, appliqué à l'étude
studium, ii
, n. : 1. le zèle, l'ardeur 2. l'affection, l'attachement 3. l'intérêt, la passion, l'étude
suffrago, as, are
: voter pour, approuver
sum, es, esse, fui
: être
summus, a, um
: superlatif de magnus. très grand, extrême
suus, a, um
: adj. : son; pronom : le sien, le leur
tamen
, adv. : cependant
tempus, oris
, n. : 1. le moment, l'instant, le temps 2. l'occasion 3. la circonstance, la situation - la tempe
teneo, es, ere, ui, tentum
: 1. tenir, diriger, atteindre 2. tenir, occuper 3. tenir, garder 4. maintenir, soutenir, retenir 5. lier 6. retenir, retarder, empêcher
tribulis, e
: de la même tribu, pauvre, misérable
tribunus, i
, m. : le tribun ; tribunus pl. : le tribun de la plèbe
tribus, us
, m. : la tribu

tu, tui
: tu, te, toi
tum
, adv. : alors

tuus, a, um
: ton
umquam
, inv. : une seule fois ; avec une négation : jamais
ut
, conj. : + ind. : quand, depuis que; + subj; : pour que, que, de (but ou verbe de volonté), de sorte que (conséquence) adv. : comme, ainsi que
valde
, adv. : certainement, parfaitement
vehementer
, adv. : violemment, passionnément, beaucoup
ventito, as, are
: venir souvent
vetustas, atis
, f. : la vieillesse, la vétusté
vicinus, i
, m. : voisin
vita, ae
, f. : la vie

vito, as, are
: éviter
voluntas, atis
, f. : la volonté
texte
texte
texte
texte