Le temps des généraux : Pompée

Conjuration de Catilina

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63 - 62
Résumé des faits

EUTROPE : Eutrope, un sénateur probablement d'origine orientale, fut "maître du bureau de la mémoire" (magister memoriae) de l'empereur Valens (empereur d'Orient entre 364 - 368).C'est alors qu'il occupait cette charge qu'il écrivit un "Abrégé" (Breviarium) d'histoire romaine, depuis la fondation de Rome jusqu'à la mort de l'empereur Jovien (364).

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Un résumé très succinct.
M. Tullio Cicerone oratore et C. Antonio consulibus, anno ab Urbe condita DCLXXXIX, L. Sergius Catilina, nobilissimi generis vir, sed ingenii pravissimi, ad delendam patriam coniuravit cum quibusdam claris quidem, sed audacibus viris. A Cicerone Urbe expulsus est; socii eius deprehensi, in carcere strangulati sunt. Ab Antonio altero consule, Catilina ipse proelio victus est et interfectus.

(EUTROPE, 6, 12)

  vocabulaire

Sous le consulat de Cicéron l’orateur et de Caius Antonius, en l’an 689 de la fondation de Rome, Lucius Sergius Catilina, un homme de haute naissance mais d’esprit tout à fait dépravé complota pour détruire l’Etat avec quelques gens illustres mais audacieux. Il fut expulsé de la ville par Cicéron, des complices furent arrêtés, étranglés dans la prison. Sous le second consulat d’Antonius Catilina mourut au combat.

(EUTROPE, 6, 12)

La conjuration de Catilina vue par Plutarque (vie de Cicéron)

http://nimispauci.free.fr/Plutarque/PlutarqueCiceron.htm

X. Cependant le parti des nobles ne montra pas moins d'ardeur que le peuple pour le porter au consulat. L'intérêt public réunit, dans cette occasion, tous les esprits ; et voici quel en fut le motif. Le changement que Sylla avait fait dans le gouvernement, et qui d'abord avait paru fort étrange, semblait, par un effet du temps et de l'habitude, prendre une sorte de stabilité, et plaire assez au peuple. Mais des hommes animés par leur cupidité particulière, et non par des vues du bien général, cherchaient à remuer, à renverser l'état actuel de la république. Pompée faisait la guerre aux rois de Pont et d'Arménie, et personne à Rome n'avait assez de puissance pour tenir tête à ces factieux, amoureux de nouveautés. Leur chef était un homme audacieux et entreprenant, et d'uu caractère qui se pliait à tout ; c'était Lucius Catilina. À tous les forfaits dont il s'était souillé, il avait ajouté l'inceste avec sa propre fille, et le meurtre de son frère. Dans la crainte d'être traduit devant les tribunaux pour ce dernier crime, il avait engagé Sylla à mettre ce frère au nombre des proscrits, comme s'il eût encore été en vie. Les scélérats de Rome, ralliés autour d'un pareil chef, non contents de s'être engagé mutuellement leur foi par les moyens ordinaires, égorgèrent un homme et mangèrent tous de sa chair.
Catilina avait corrompu la plus grande partie de la jeunesse romaine, en lui prodiguant tous les jours les festins, les plaisirs, les voluptés de toute espèce, et n'épargnant rien pour fournir avec profusion à cette dépense. Déjà toute l'Étrurie et la plupart des peuples de la Gaule cisalpine étaient disposés à la révolte ; et l'inégalité qu'avait mise dans les fortunes la ruine des citoyens les plus distingués par leur naissance et par leur courage, qui, consumant leurs richesses en banquets, en spectacles, en bâtiments, en brigues pour les charges, avaient vu passer leurs biens dans les mains des hommes les plus méprisables et les plus abjects ; cette inégalité, dis-je, menaçait Rome de la plus funeste révolution. Il ne fallait pas, pour renverser un gouvernement déjà malade, que la plus légère impulsion que le premier audacieux oserait lui donner. Catilina, afin de s'entourer d'un rempart bien plus fort, se mit sur les rangs pour le consulat. Il fondait ses plus grandes espérances sur le collègue qu'il se flattait d'avoir : c'était Caïus Antonius, homme également incapable par lui-même d'être le chef d'aucun parti bon ou mauvais, mais qui pouvait augmenter beaucoup la puissance de celui qui serait à la tête de l'entreprise. Le plus grand nombre des citoyens honnêtes, voyant tout le danger qui menaçait la république, portèrent Cicéron au consulat ; et le peuple les ayant secondés avec ardeur, Catilina fut rejeté, et Cicéron nommé consul avec Antoine, quoique, de tous les candidats, Cicéron fût le seul né d'un père qui n'était que simple chevalier, et n'avait pas le rang de sénateur.
XII. Le peuple ignorait encore les complots de Catilina ; et Cicéron, dès son entrée dans le consulat, se vit assailli d'affaires difficiles, qui furent comme les préludes des combats qu'il eut à livrer dans la suite. D'un côté, ceux que les lois de Sylla avaient exclus de toute magistrature, et qui formaient un parti puissant et nombreux, se présentèrent pour briguer les charges ; et, dans leurs discours au peuple, ils s'élevaient avec autant de vérité que de justice contre les actes tyranniques de ce dictateur ; mais ils prenaient mal leur temps pour faire des changements dans la république. D'un autre côté, les tribuns du peuple proposaient des lois qui auraient renouvelé la tyrannie de Sylla ; ils demandaient l'établissement de dix commissaires qui seraient revêtus d'un pouvoir absolu, et qui, disposant en maîtres de l'Italie, de la Syrie et des nouvelles conquêtes de Pompée, auraient le pouvoir de vendre les terres publiques, de faire les procès à qui ils voudraient, de bannir à leur volonté, d'établir des colonies, de prendre dans le trésor public tout l'argent dont ils auraient besoin, de lever et d'entretenir autant de troupes qu'ils le jugeraient à propos. La concession d'un pouvoir si étendu donna pour appui à la loi les personnages les plus considérables de Rome. Antoine, le collègue de Cicéron, fut des premiers à la favoriser, dans l'espérance d'être un des décemvirs. On croit qu'il n'ignorait pas les desseins de Catilina, et qu'accablé de dettes, dont ils lui auraient procuré l'abolition, il n'eût pas été fâché de les voir réussir ; ce qui donnait plus de frayeur aux bons citoyens.
Cicéron, pour prévenir ce danger, fit décerner à Antoine le gouvernement de la Macédoine, et refusa pour lui-même celui de la Gaule, qu'on lui assignait. Ce service important lui ayant gagné Antoine, il espéra d'avoir en lui comme un second acteur qui le soutiendrait dans tout ce qu'il voudrait faire pour le salut de la patrie. La confiance de l'avoir sous sa main, et d'en disposer à son gré, lui donna plus de hardiesse et de force pour s'élever contre ceux qui voulaient introduire des nouveautés. Il combattit dans le sénat la nouvelle loi, et étonna tellement ceux qui l'avaient proposée, qu'ils n'eurent pas un seul mot à lui opposer. Les tribuns firent de nouvelles tentatives, et citèrent les consuls devant le peuple. Mais Cicéron, sans rien craindre, se fit suivre par le sénat ; et, se présentant à la tête de son corps, il parla avec tant de force que la loi fut rejetée, et qu'il ôta aux tribuns tout espoir de réussir dans d'autres entreprises de cette nature : tant il les subjugua par l'ascendant de son éloquence !
XIII. C'est de tous les orateurs celui qui a le mieux fait sentir aux Romains quel charme l'éloquence ajoute à la beauté de la morale ; de quel pouvoir invincible la justice est armée, quand elle est soutenue de celui de la parole. Il leur montra qu'un homme d'État qui veut bien gouverner doit, dans sa conduite politique, préférer toujours ce qui est honnête à ce qui flatte ; mais que dans ses discours, il faut que la douceur du langage tempère l'amertume des objets utiles qu'il propose. Rien ne prouve mieux la grâce de son éloquence que ce qu'il fit dans son consulat, par rapport aux spectacles. Jusqu'alors les chevaliers romains avaient été confondus dans les théâtres avec la foule du peuple ; mais le tribun Marcus Othon, pour faire honneur à ce second ordre de la république, voulut les distinguer de la multitude, et leur assigna des places séparées, qu'ils ont conservées depuis. Le peuple se crut offensé par cette distinction ; et lorsque Othon parut au théâtre, il fut accueilli par les huées et les sifflets de la multitude, tandis que les chevaliers le couvrirent de leurs applaudissements. Le peuple redoubla les sifflets, et les chevaliers leurs applaudissements. De là on en vint réciproquement aux injures, et le théâtre était plein de confusion. Cicéron, informé de ce désordre, se transporte au théâtre, appelle le peuple au temple de Bellone, et lui fait des réprimandes si sévères, que la multitude étant retournée au théâtre, applaudit vivement Othon, et dispute avec les chevaliers à qui lui rendra de plus grands honneurs.
XIV. Cependant laconjuration de Catilina, que l'élévation de Cicéron au consulat avait d'abord frappée de terreur, reprit courage ; les conjurés, s'étant assemblés, s'exhortèrent mutuellement à suivre leur complot avec une nouvelle audace, avant que Pompée, qu'on disait déjà en chemin, suivi de son armée, ne fût de retour à Rome. Ceux qui aiguillonnaient le plus Catilina, c'étaient les anciens soldats de Sylla, qui, dispersés dans toute l'Italie, et répandus, pour la plupart, et surtout les plus aguerris, dans les villes de l'Étrurie, rêvaient déjà le pillage des richesses qu'ils avaient sous les yeux. Conduits par un officier, nommé Mallius, qui avait servi avec honneur sous Sylla, ils entrèrent dans la conjuration de Catilina, et se rendirent à Rome, pour appuyer la demande qu'il faisait une seconde fois du consulat ; car il avait résolu de tuer Cicéron, à la faveur du trouble qui accompagne toujours les élections. Les tremblements de terre, les chutes de la foudre, et les apparitions de fantômes qui eurent lieu dans ce temps-là, semblaient être des avertissements du ciel sur les complots qui se tramaient. On recevait aussi, de la part des hommes, des indices véritables, mais qui ne suffisaient pas pour convaincre un homme de la noblesse et de la puissance de Catilina. Ces motifs ayant obligé Cicéron de différer le jour des comices, il fit citer Catilina devant le sénat, et l'interrogea sur les bruits qui couraient de lui. Catilina, persuadé que plusieurs d'entre les sénateurs désiraient des changements dans l'État, voulant d'ailleurs se relever aux yeux de ses complices, répondit très durement à Cicéron : « Quel mal fais-je, lui dit-il, si, voyant deux corps dont l'un a une tête, mais est maigre et épuisé, et l'autre n'a pas de tête, mais est grand et robuste, je veux mettre une tête à ce dernier ? » Cicéron, qui comprit que cette énigme désignait le sénat et le peuple, en eut encore plus de frayeur ; il mit une cuirasse sous sa robe, et fut conduit au champ de Mars, pour les élections, par les principaux citoyens, et par le plus grand nombre des jeunes gens de Rome. Il entr'ouvrit à dessein sa robe au-dessus des épaules, afin de laisser apercevoir sa cuirasse, et de faire connaître la grandeur du danger. À cette vue, le peuple indigné se serra autour de lui : et quand on recueillit les suffrages, Catilina fut encore refusé, et l'on nomma consuls Silanus et Muréna.
XV. Peu de temps après, les soldats de l'Étrurie s'étant rassemblés pour se trouver prêts au premier ordre de Catilina, et le jour fixé pour l'exécution de leur complot étant déjà proche, trois des premiers et des plus puissants personnages de Rome, Marcus Crassus, Marcus Marcellus et Scipion Métellus, allèrent, au milieu de la nuit, à la maison de Cicéron, frappèrent à la porte, et ayant appelé le portier, ils lui dirent de réveiller son maître, et de lui annoncer qu'ils étaient là. Ils venaient lui dire que le portier de Crassus avait remis à son maître, comme il sortait de table, des lettres qu'un inconnu avait apportées, et qui étaient adressées à différentes personnes ; celle qui était pour Crassus n'avait point de nom. Il n'avait lu que celle qui portait son adresse ; et comme on lui donnait avis que Catilina devait faire bientôt un grand carnage dans Rome, qu'on l'engageait même à sortir de la ville, il ne voulut pas ouvrir les autres ; et soit qu'il craignît le danger dont Rome était menacée, soit qu'il cherchât à se laver des soupçons que ses liaisons avec Catilina avaient pu donner contre lui, il alla sur-le-champ trouver Cicéron, avec Scipion et Marcellus. Le consul, après en avoir délibéré avec eux, assembla le sénat dès le point du jour, remit les lettres à ceux à qui elles étaient adressées, et leur ordonna d'en faire tout haut la lecture. Elles donnaient toutes les mêmes avis de la conjuration ; mais après que Quintus Arrius, ancien préteur, eut dénoncé les attroupements qui se faisaient dans l'Étrurie ; qu'on eut su, par d'autres avis, que Mallius, à la tête d'une armée considérable, se tenait autour des villes de cette province pour y attendre les nouvelles de ce qui se passerait à Rome, le sénat fit un décret par lequel il déposait les intérêts de la république entre les mains des consuls, et leur ordonnait de prendre toutes les mesures qu'ils jugeraient convenables pour sauver la patrie. Ces sortes de décrets sont rares : le sénat ne les donne que lorsqu'il craint quelque grand danger.
XVI. Cicéron, investi de ce pouvoir absolu, confia à Quintus Métellus les affaires du dehors, et se chargea lui-même de celles de la ville : depuis, il ne marcha plus dans Rome qu'escorté d'un si grand nombre de citoyens, que lorsqu'il se rendait sur la place, elle était presque remplie de la foule qui le suivait.
Catilina, qui ne pouvait plus différer, résolut de se rendre promptement au camp de Mallius ; mais, avant de quitter Rome, il chargea Marcius et Céthégus d'aller, dès le matin, avec des poignards, à la porte de Cicéron comme pour le saluer, de se jeter sur lui et de le tuer. Une femme de grande naissance, nommée Fulvie, alla la nuit chez Cicéron pour lui faire part de ce complot, et l'exhorta à se tenir en garde contre Céthégus. Les deux conjurés se rendirent en effet, dès la pointe du jour, à la porte de Cicéron ; et comme on leur en refusa l'entrée, ils s'en plaignirent hautement, et firent beaucoup de bruit à la porte ; ce qui augmenta encore les soupçons qu'on avait contre eux. Cicéron étant sorti, assembla le sénat dans le temple de Jupiter Stator, qu'on trouve à l'entrée de la rue Sacrée, en allant au mont Palatin. Catilina s'y rendit, dans l'intention de se justifier ; mais aucun des sénateurs ne voulut rester auprès de lui ; ils quittèrent tous le banc sur lequel il s'était assis. Il commença néanmoins à parler ; mais il fut tellement interrompu, qu'il ne put se faire entendre. Cicéron alors se lève, et lui ordonne de sortir de la ville. « Puisque je n'emploie, lui dit-il, dans le gouvernement que la force de la parole, et que vous faites usage de celle des armes, il faut qu'il y ait entre nous des murailles qui nous séparent. » Catilina sortit sur-le-champ de Rome, à la tête de trois cents hommes armés, précédé de licteurs avec leurs faisceaux ; on portait devant lui les enseignes romaines, comme s'il eût été revêtu du commandement militaire ; et il se rendit en cet état au camp de Mallius. Là, après avoir assemblé une armée de vingt mille hommes, il parcourut les villes voisines, pour les porter à la révolte. Cette démarche étant une déclaration formelle de guerre, le consul Antoine fut envoyé pour le combattre.
XVII. Ceux qui, corrompus par Catilina, étaient restés à Rome, furent assemblés par Cornélius Lentulus, surnommé Sura, afin de les encourager à suivre leur entreprise. C'était un homme de la plus haute naissance, mais que l'infamie de sa conduite et ses débauches avaient fait chasser du sénat ; il était alors préteur pour la seconde fois, comme il est d'usage pour ceux qui veulent être rétablis dans leur dignité de sénateur. Quant à l'originalité du surnom de Sura, on raconte que pendant qu'il était questeur de Sylla, ayant consumé en folles dépenses une grande partie des deniers publics, Sylla, irrité de ce péculat, lui demanda compte, en plein sénat, de son administration. Lentulus, s'avançant d'un air d'indifférence et de dédain, dit qu'il n'avait pas de compte à rendre, mais qu'il présentait sa jambe : ce que font les enfants, quand ils ont commis quelque faute en jouant à la paume. Cette réponse lui fit donner le surnom de Sura, qui, en latin, veut dire jambe. Cité un jour en justice, il corrompit quelques-uns de ses juges, et ne fut absous qu'à la pluralité de deux voix : «J'ai perdu, dit-il, l'argent que j'ai donné à l'un des juges qui m'ont absous, car il me suffisait de l'être à la majorité d'une voix.
Avec un tel caractère, Lentulus fut bientôt ébranlé par Catilina ; et des charlatans, de faux devins, achevèrent de le corrompre par les fausses espérances dont ils le berçaient. Ils lui débitaient des prédictions des livres sibyllins, et de prétendus oracles qu'ils avaient forgés eux-mêmes, et qui annonçaient qu'il était dans les destinées de Rome d'avoir trois Cornélius pour maîtres : «Deux, lui disaient-ils, ont déjà rempli leur destinée, Cinna et Sylla ; vous êtes le troisième que la fortune appelle à la monarchie ; recevez-la sans balancer, et ne laissez pas échapper, comme Catilina, l'occasion favorable qui se présente. »
XVIII. D'après ces hautes promesses, Lentulus ne forma plus que de vastes projets ; il résolut de massacrer tout le sénat, de faire périr autant de citoyens qu'il pourrait, de mettre le feu à la ville, et de n'épargner que les fils de Pompée, qu'il enlèverait et garderait chez lui avec soin, pour avoir en eux des otages qui lui faciliteraient sa paix avec leur père ; car c'était un bruit général, et qui paraissait certain, que Pompée revenait de sa grande expédition d'Asie. L'exécution de leur complot était fixée à une nuit des fêtes Saturnales. Ils avaient déjà caché dans la maison de Céthégus des épées, des étoupes et du soufre : ils avaient divisé la ville en cent quartiers, à chacun desquels était attaché un de leurs complices désigné par le sort, afin que le feu prenant à la fois en plusieurs endroits, la ville fût plus tôt embrasée. D'autres devaient être placés auprès de tous les conduits d'eau, pour tuer ceux qui viendraient en puiser.
Pendant qu'ils faisaient ainsi leurs dispositions, il se trouvait à Rome deux ambassadeurs des Allobroges, peuple durement traité par les Romains, et qui supportait impatiemment leur domination. Lentulus, persuadé que ces deux hommes pourraient leur être utiles pour exciter les Gaules à la révolte, les fit entrer dans la conjuration, et leur donna des lettres pour leur sénat, dans lesquelles ils promettaient aux Gaulois la liberté. Ils leur en remirent d'autres pour Catilina, qu'ils pressaient d'affranchir les esclaves, et de s'approcher promptement de Rome. Ils firent partir avec ces ambassadeurs un Crotoniate, nommé Titus, qu'ils chargèrent des lettres destinées à Catilina ; mais toutes les démarches de ces hommes inconsidérés, qui ne parlaient jamais ensemble de leurs affaires que dans le vin et avec les femmes, vinrent bientôt à la connaissance de céron, qui, opposant à leur légèreté une vigilance, un sang-froid et une prudence extrêmes, les observait sans cesse, et avait d'ailleurs répandu dans la ville un grand nombre de gens affidés pour épier tout avec soin, et venir lui rendre compte. Il avait même des conférences secrètes avec des personnes sûres, que les conjurés croyaient être leurs complices, et qui l'informèrent des relations que les conjurés avaient eues avec les ambassadeurs. Il mit donc des gens en embuscade pendant la nuit ; et les deux Allobroges étant secrètement d'intelligence avec lui, il fit arrêter le Crotoniate, et saisir les lettres dont il était chargé.
XIX. Cicéron, dès le matin, assembla le sénat dans le temple de la Concorde, fit la lecture des lettres qu'on avait saisies, et entendit les dépositions. Julius Silanus déclara que plusieurs personnes avaient entendu dire à Céthégus qu'il y aurait trois consuls et quatre préteurs d'égorgés. Pison, homme consulaire, fit une déposition à peu près semblable ; et Caïus Sulpicius, l'un des préteurs, qui fut envoyé dans la maison de Céthégus, y trouva une grande quantité d'armes et de traits, surtout d'épées et de poignards, fraîchement aiguisés. Le Crotoniate, sur la promesse de l'impunité que lui fit le sénat s'il voulait tout avouer, convainquit si bien Lentulus, qu'il se démit sur-le-champ de la préture, quitta, dans le sénat même, sa robe de pourpre, en prit une plus conforme à sa situation présente, et fut remis avec ses complices à la garde des préteurs, dont les maisons leur servirent de prison. Comme il était déjà tard, et que le peuple attendait en foule à la porte du sénat, Cicéron sortit du temple, et fit part à tous les citoyens de ce qui s'était passé. Le peuple le reconduisit jusqu'à la maison voisine d'un de ses amis, parce qu'il avait laissé la sienne aux femmes romaines, pour y célébrer les mystères secrets de la déesse qu'on appelle à Rome la Bonne-Déesse, et à qui les Grecs donnent le nom de Gynécée ; car tous les ans la femme ou la mère du consul font à cette divinité, dans la maison du premier magistrat, un sacrifice solennel, en présence des vestales.
Cicéron étant entré dans la maison de son ami, et n'ayant avec lui que très peu de personnes, réfléchit sur la conduite qu'il devait tenir envers les conjurés. La douceur de son caractère, la crainte qu'on ne l'accusât d'avoir abusé de son pouvoir, en punissant, avec la dernière rigueur, des hommes d'une naissance si illustre, et qui avaient dans Rome des amis puissants, le faisaient balancer à leur infliger la peine que méritait l'énormité de leurs crimes : d'un autre côté, en les traitant avec douceur, il frémissait du danger auquel la ville serait exposée ; les conjurés, comptant pour peu d'avoir évité la mort, s'irriteraient de la peine plus légère qu'on leur ferait subir ; et ajoutant à leur ancienne méchanceté ce nouveau ressentiment, ils se porteraient aux derniers excès de l'audace : il passerait lui-même pour un lâche dans l'esprit du peuple qui déjà n'avait pas une grande idée de sa hardiesse.
XX. Pendant qu'il flottait dans cette incertitude, les femmes qui faisaient le sacrifice dans sa maison virent le feu de l'autel, qui paraissait presque éteint, jeter tout à coup, du milieu des cendres et des écorces brûlées, une flamme brillante. Ce prodige effraya les autres femmes ; mais les vierges sacrées ordonnèrent à Térentia, femme de Cicéron, d'aller sur-le-champ trouver son mari, et de le presser d'exécuter sans retard les résolutions qu'il voulait prendre pour le salut de la patrie ; en l'assurant que la déesse avait fait éclater cette lumière si vive comme un présage de sûreté et de gloire pour lui-même. Térentia, qui naturellement n'était ni faible, ni timide, qui même avait de l'ambition, et comme le dit Cicéron lui-même, partageait plutôt avec son mari le soin des affaires publiques, qu'elle ne lui communiquait ses affaires domestiques, alla sans retard lui porter l'ordre des vestales, et le pressa vivement de punir les coupables. Elle fut secondée par Quintus, frère de Cicéron, et par Publius Nigidius, son compagnon d'étude dans la philosophie, et qu'il consultait souvent sur les affaires politiques les plus importantes.
Le lendemain on délibéra, dans le sénat, sur la punition des conjurés. Silanus opina le premier, et ouvrit l'avis de les conduire dans la Prison publique, pour y être punis du dernier supplice. Tous ceux qui parlèrent après lui adoptèrent son opinion, jusqu'à Caïus César, celui qui fut depuis dictateur. Il était jeune encore, et commençait à jeter les fondements de sa grandeur future ; déjà même, par ses principes politiques et par ses espérances, il se frayait insensiblement la route qui le conduisit enfin à changer la république en monarchie. II sut cacher sa marche à tout le monde ; Cicéron seul avait contre lui de grands soupçons, sans aucune preuve suffisante pour le convaincre. Quelques personnes assurent que le consul touchait au moment de la conviction, mais que César eut l'adresse de lui échapper. D'autres prétendent que Cicéron négligea et rejeta même à dessein les preuves qu'il avait de sa complicité, parce qu'il craignit son pouvoir, et le grand nombre d'amis dont il était soutenu ; car tout le monde était persuadé que ses amis parviendraient plus aisément à sauver César avec ses complices, que la conviction de la complicité de César ne servirait à faire punir les coupables.
XXI. Quand il fut en tour d'opiner, il dit qu'il n'était pas d'avis qu'on punît de mort les conjurés, mais qu'après avoir confisqué leurs biens, on mît leurs personnes dans telles villes de l'Italie que Cicéron voudrait choisir, pour les y tenir dans les fers jusqu'à l'entière défaite de Catilina. Cet avis, plus doux que le premier, et soutenu de toute l'éloquence de l'opinant, reçut encore un grand poids de Cicéron lui-même, qui, s'étant levé, embrassa dans son opinion la première partie de l'avis de Silanus et la seconde de celui de César. Ses amis, jugeant que l'opinion de César était la plus sûre pour le consul, parce qu'en laissant vivre les coupables il aurait moins à craindre les reproches, adoptèrent ce dernier avis ; et Silanus lui-même, revenant sur son opinion, s'expliqua, en disant qu'il n'avait pas entendu conclure à la mort, parce qu'il regardait la prison comme le dernier supplice pour un sénateur.
Quand César eut fini de parler, Catulus Lutatius fut le premier qui combattit son opinion ; et Caton, qui parla ensuite, ayant insisté avec force sur les soupçons qu'on avait contre César, remplit le sénat d'une telle indignation et lui inspira tant de hardiesse, que la sentence de mort fut prononcée contre les coupables. César s'opposa à la confiscation des biens, et représenta qu'il n'était pas juste de rejeter ce que son avis avait d'humain, pour n'en adopter que la disposition la plus rigoureuse. Comme le plus grand nombre se déclarait ouvertement contre son avis, il en appela aux tribuns, qui refusèrent leur opposition ; mais Cicéron prit de lui-même le parti le plus doux, et se relâcha sur la confiscation des biens.
XXII. Il se rendit alors, à la tête du sénat, aux lieux où étaient les complices ; car on ne les avait pas tous mis dans la même maison ; chaque préteur en avait un sous sa garde. Il alla d'abord au mont Palatin prendre Lentulus, qu'il conduisit par la rue Sacrée, et à travers la place, il était escorté des principaux de la ville qui lui servaient de gardes, et d'une foule immense de peuple qui, le suivant en silence, frissonnait d'horreur sur l'exécution qu'on allait faire. Les jeunes gens surtout assistaient, avec un étonnement mêlé de frayeur, à cette espèce de mystère politique que la noblesse faisait célébrer pour le salut de la patrie. Lorsqu'il eut traversé la place et qu'il fut arrivé à la prison, il livra Lentulus à l'exécuteur, et lui ordonna de le mettre à mort ; il y amena ensuite Céthégus et les autres conjurés qui subirent tous le dernier supplice. Cicéron, en repassant sur la place, vit plusieurs complices de la conjuration qui s'y étaient rassemblés, et qui, ignorant la punition des conjurés, attendaient la nuit pour enlever les prisonniers, qu'ils croyaient encore en vie. Cicéron leur cria à haute voix : Ils ont vécu ; manière de parler dont se servent les Romains, pour éviter les paroles funestes, et ne pas dire : Ils sont morts.
La nuit approchait, et Cicéron traversait la place pour retourner chez lui, non au milieu d'un peuple en silence et marchant dans le plus grand ordre, mais entouré de la multitude des citoyens, qui, confondus ensemble, le couvraient d'acclamations et d'applaudissements, et l'appelaient le sauveur, le nouveau fondateur de Rome. Toutes les rues étaient garnies de lampes et de flambeaux que chacun allumait devant sa maison ; les femmes éclairaient aussi du haut des toits pour lui faire honneur et pour le contempler, conduit en triomphe, avec une sorte de vénération, par les principaux personnages de Rome, qui tous avaient ou terminé des guerres importantes, ou donné à la ville le spectacle des plus magnifiques triomphes, ou conquis à l'empire romain une vaste étendue de terres et de mers. Ils marchaient à la suite de Cicéron se faisant mutuellement l'aveu que le peuple romain devait aux victoires d'une foule de généraux et de capitaines de l'or et de l'argent, de riches dépouilles, et une grande puissance ; mais que Cicéron était le seul qui eût assuré son salut et sa tranquillité ; en éloignant de sa patrie un si affreux danger. Ce qu'on trouvait de plus admirable, ce n'était pas d'avoir prévenu l'exécution d'un horrible complot, et d'avoir fait punir les coupables ; mais d'avoir su, par les moyens les moins violents, étouffer la plus vaste conjuration qui eût jamais été formée, et de l'avoir éteinte sans sédition et sans trouble. Car le plus grand nombre de ceux que Catilina avait rassemblés autour de lui n'eurent pas plutôt appris le supplice de Lentulus et de Céthégus, qu'ils abandonnèrent leur chef ; et lui-même ayant combattu contre Antoine avec ceux qui lui étaient restés fidèles, fut défait et périt avec toute son armée.

a, prép. : ab, prép. : (+abl) à partir de, après un verbe passif = par
ab
, prép. : ab, prép. : (+abl) à partir de, après un verbe passif = par
ad
, inv. : vers, à, près de
alter, era, erum
: l'autre (de deux)
annus, i
, m. : l'année
Antonius, ii
, m. : Antoine
audax, acis
: audacieux
C
, = Caius, ii, m. : abréviation.
carcer, eris
, m. : la prison
Catilina, ae
, m. : Catilina
Cicero, onis
, m. : Cicéron
clarus, a, um
: célèbre
condo, is, ere, didi, ditum
: cacher, enfermer, enterrer (condere urbem : fonder une ville)
coniuro, as, are
: conjurer, comploter
consul, is
, m. : le consul
cum
, inv. : conj., comme ; prép, avec
DCLXXXIX
: 689
deleo, es, ere, evi, etum
: détruire
deprehendo, is, ere, di, sum
: prendre par surprise
et
, conj. : et, aussi
expello, is, ere, puli, pulsum
: chasser
genus, eris
, n. : la race, l'origine, l'espèce
in
, prép. : (acc. ou abl.) dans, sur, contre
ingenium, ii
, n. : l'esprit, l'intelligence
interficio, is, ere, feci, fectum
: tuer
ipse, ipsa, ipsum
: même (moi-même, toi-même, etc.)
is, ea, id
: ce, cette
L
, abrév. : Lucius
M
, inv. : abréviation de Marcus
nobilissimus, a, um
: superlatif de nobilis, e : noble
orator, oris
, m. : l'orateur
patria, ae
, f. : la patrie
pravissimus, a, um
: superlatif de pravus, a, um : de travers, difforme; mauvais
proelium, ii
, n. : le combat
quidam, quaedam, quoddam/quiddam
: un certain, quelqu'un, quelque chose
quidem
, inv. : certes (ne-) ne pas même
sed
, conj. : mais
Sergius, i
, m. : Sergius
socius, ii
, m. : l'allié
strangulo, as, are
: étrangler
Tullius, i
, m. (M. -) : (Marcus) Tullius (svt. Cicéron)
urbs, urbis
, f. : la ville
vinco, is, ere, vici, victum
: vaincre
vir, i
, m. : l'homme
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