de Denis-Louis Colaux,10 août 2001

 

L'EVENEMENT BURVENICH

agrandir

"Il y a des yeux grands ouverts au secret des yeux fermés."
Yves BONNEFOY

"Chaque Oiseau A la couleur De son cri."
Malcolm de CHAZAL

Hormis les sporadiques plaisirs de la création avec lesquels on s’arrange dans l’intimité, je ne sais rien de plus exaltant, en art, que la découverte d’une nouvelle puissance de fascination. Je parle de la découverte et de la reconnaissance d’un artiste. Je viens, de la façon la plus inopinée qui soit, de vivre cette aventure de la découverte. Je parle de ce peintre, Laurence Burvenich, dont, il y a quelques heures, je découvrais une vingtaine d’huiles sur bois. Je rédige ma copie dans l’euphorie de la découverte, dans l’instant où l’exaltation ne peut s’offrir encore que sujette au frémissement.

La chose est advenue au Centre Culturel d’Hastière, dans la province de Namur.

J’étais venu là, intrigué par une affiche vue chez mon épicière (l’épicerie au secours de l’art; je suis saisi par le vertige !). Je n’ai pas le goût des expositions locales, je fuis, déguisé en courant d’air, les salons des barbouilleurs du dimanche et ces salles paroissiales où exposent les rapins occasionnels. Mais l’affiche donnait à voir une composition étonnante (le tableau intitulé Des hommes). Surmontant une certaine appréhension, je me suis laissé mener par la curiosité. Et je n’ai pas eu à regretter cette initiative. (D’ailleurs, cela finit par se savoir : le plus sûr fumier de la bêtise, son engrais d’élection, c’est l’incuriosité).

Bon, on entre dans la salle d’expo et, dans l’instant, quelque chose se produit. Tout de suite, en apercevant par la porte entrouverte deux ou trois tableaux, on laisse ses appréhensions sur le seuil, on s’abandonne au vrai pouvoir de captation que l’oeuvre exerce immédiatement. D’abord, des nus. Hommes, femmes. On demande à Laurence Burvenich ce qui l’attire dans
le nu ? Elle répond : Le langage du corps.

En réalité, c’est une question que je ne lui posais pas. Cette question est insérée dans le minuscule dossier de presse disponible sur place. Quand on demande quelque chose à Laurence Burvenich, elle répond assez précisément avec une lointaine voix flûtée. On devine, - derrière peut-être une certaine timidité et pris dans une réelle cordialité -, un caractère, une détermination, et, en vitrine de petites lunettes ovales, un bel oeil actif et pensant. Artiste, très artiste sans doute, polie, affable, respectueuse de l’interlocuteur mais peu douée pour mettre son oeuvre en évidence. Elle ne songe pas à se représenter, elle croit que la presse (les ploucs du journalisme de proximité, les enclumes du fait divers régional, le consortium des péquenots du terroir) est curieuse d’art, elle vend, en outre, ses perles à des prix dérisoires. J’espère qu’on va se presser de rendre justice à cette artiste et la sortir au plus vite de ce circuit misérabiliste dans lequel il serait scandaleux (le mot est minutieusement pesé !) qu’on la laissât végéter. Tout de même, ne forçons pas le trait, Burvenich n’est pas une inconnue, elle a pas mal exposé déjà. Entre 93 et 2000, elle participe à une vingtaine d’expositions, dont certaines d’une réelle qualité ( Hôtel de ville de Châtelet, Université Mons Hainaut, Musée des Beaux-Arts de Mons, Bruxelles...). N’empêche, on n’a à ce jour pas mis à sa disposition les moyens auxquels son talent lui donne droit. Pas d’angélisme, je sais qu’on ne se précipite pas pour secourir ou célébrer le talent. Pas d’angélisme mais pas de défaitisme non plus. Je veux croire encore à une solidarité sainte de l’artisanat. Ayant aperçu cette oeuvre, c’est devenu pour moi comme un devoir moral de témoigner d’elle.

Agrandir

"Le corps est une source inépuisable de couleurs, de formes, de positions et de mouvements. Le corps exprime des sensations et des émotions. Au peintre, les corps de différents modèles offrent une variation quasi infinie de possibilités. Chaque modèle prend instinctivement sa propre position, et en tant que peintre il faut à chaque reprise réfléchir aux solutions picturales adéquates." (Laurence Burvenich)

"Nu d'atelier" (huile sur bois).

Il n’est pas ici question d’exhiber des corps. Ce qui frappe, c’est d’emblée - il me faut bien le dire ainsi -, la densité poétique des compositions. Rien de proprement anatomique, on se sent dans le domaine de l’évocation. Ceci pourrait signifier qu’il y a dans la peinture de Burvenich, en guise de densité poétique, une façon d’illustrer l’invisible, de le faire apparaître et vibrer en même temps qu’une manière de diluer l’observable. Ce qui existe sur le panneau semble partagé entre l’essence et la substance.

"Remarquez toutefois que, de ma part, il n’y a aucun voyeurisme et qu’il n’y a pas non plus de connotations érotiques ou sexuelles." (Laurence Burvenich).

Je comprends qu’une oeuvre me captive quand elle m’incite à la parole, à l’écriture, à la création. Quand elle constitue pour moi le début d’une aventure intellectuelle et émotionnelle. Quand elle me mobilise. C’est le cas ici. Je sais qu’il faudra que j’écrive sur cette oeuvre, je comprends qu’elle a suscité en moi un désir d’expression. Je sens d’abord qu’elle me parle, dans une langue qui, certes (et heureusement !), résiste à la transcription immédiate, je comprends qu’elle s’adresse à moi dans une langue qui demande de la patience, qui appelle des traductions. Tous les signes que l’oeuvre m’adresse personnellement convergent : la rencontre de cette peinture constitue pour moi un événement heureux, dynamique, fertile, une occasion de plaisir, un sujet d’inspiration. Ainsi que l’écrit Eluard : Le poète est celui qui inspire bien plus que celui qui est inspiré. On ne peut mieux rendre justice à une oeuvre qu’en reconnaissant le bienfait personnel, le bénéfice réel et sensible qu’elle nous procure. Je le fais volontiers. Je suis heureux d’avoir découvert cette oeuvre singulière et convaincante. Pour moi, il s’agit d’un événement important et signifiant.

Il y a dans le trait, dans le coup de pinceau, un savant mélange de nervosité et d’harmonie. Les corps se détachent de la surface du bois non entièrement peinte. Les corps sont pris dans une sorte d’aura pâle qui ne couvre pas entièrement la surface du bois. Si bien que deux nudités semblent se concerter, celle du bois apparent par intermittences et celle du corps évoqué. La chair du bois, comme en regard de la chair des sujets, fait valoir son épiderme, ses réseaux de nervures et d’empreintes végétales. Des traits, des coups de pinceaux, des éléments collés achèvent de suggérer une impression de mouvement autour du sujet.

Je pense, par instants mais très furtivement, à certains cartons peints de Lautrec vus au musée d’Albi. Furtivement, car ici, malgré une certaine fermeté dans l’exécution, la proposition qui nous est faite est sans agressivité, sans brutalité. Quelques éléments de papier sont appliqués sur l’oeuvre par collage et participent aux espaces qui environnent les corps, ils matièrent l’espace et créent une surface intermédiaire entre l’espace peint et le bois nu, un peu comme une série des variations.


"Pourquoi je peins sur panneau en bois et non sur toile ? Je trouve que la toile est trop souple. J’aime la solidité du bois, sa résistance faisant très bien ressortir le langage du corps. L’interaction de la couleur du bois et des couleurs de ma palette joue un rôle déterminant dans la genèse du tableau." (Laurence Burvenich).

Ce qui captive, c’est que ces images du dévoilement entretiennent des rapports d’entente avec la pudeur d’abord, avec le mystère de l’individu ensuite. Ces gens dévoilés apparaissent un peu énigmatiques, présents mais dans une distance qui dénie l’abandon. Ces nus ont à voir, me semble-t-il, avec des études de caractères.

Un instant, sujet au délire qu’occasionnent chez moi les ravissements, je pense à l’inconcevable rencontre d’Egon Schiele avec Berthe Morisot. Je sais que je devrais m’abstenir de comparer ainsi au débotté, mais je cède sans cesse à la volupté de l’incongruité. Mais l’invraisemblance de cette rencontre m’aide à comprendre l’originalité du talent de Burvenich.

Les compositions de Burvenich, si elles ne sont pas tourmentées, ne sont pas réellement paisibles. Une tension existe. Ces corps nus semblent occupés par la pensée. A aucun moment ils ne font penser à des modèles. Ils sont proprement des sujets. Et je distingue peut-être une sorte d’inquiétude, de tracas. Peut-être. Je déteste toute oeuvre qui, d’une façon ou d’une autre, ne porte pas un peu atteinte à ma quiétude. Ces corps ne nous dérangent pas mais ils semblent nous inviter à ne pas les déranger. Bien que tous distincts, différents, uniques, ils semblent d’accord ensemble sur ceci qu’ils ne se donnent pas comme objets. Bien sûr, voilà une impression qui m’a saisi d’emblée, ces corps exhalent une âme. On les sent habités. On perçoit une dimension existentielle. Des préoccupations qui excèdent la pose et les dimensions du tableau. Ce sont, - la formule est un peu ludique - des natures vives. La peinture de Laurence Burvenich me remet en mémoire ce mot du physiologiste et chirurgien Alexis Carrel :" Le corps et l’âme sont des vues prises du même objet à l’aide de méthodes différentes." J’eusse bien sûr préféré que le chirurgien parlât du même sujet.

Ceci me paraît important que chaque individu peint adopte une attitude, un maintien, une contenance. Chacun adopte une expression. Chacun semble ainsi se révéler.

Il y a dans ces images de corps nus la capture d’un instant, d’un trouble, d’un assentiment partiel. Dans ces nudités, quelque chose résiste, et, - aussi singulière que puisse paraître la formule -, se dérobe. Le peintre semble investir cette réaction pour créer un rapport dynamique entre le trouble et la grâce, la complicité et la solitude, l’acquiescement et la retenue, la culture et la nature, le dévoilement et la protection...

Davantage que des corps dévêtus et agréables à voir, la peinture de Laurence Burvenich révèle un ensemble de relations : du sujet à soi-même, du sujet à la nudité, du sujet au peintre, du peintre au sujet, à la nudité et ainsi de suite. L’association de l’immobilité des corps et de cet intense et perceptible trafic relationnel crée dans le panneau une sorte d’électricité. Une vibration.

Le travail de Burvenich, j’en conviens avec elle, exclut effectivement toute forme de voyeurisme. La subtilité, l’intelligence, la délicatesse de son entreprise picturale bannissent immédiatement les curiosités malsaines. Au contraire, son art séduit et captive. Je pense, à titre d’exemples, au charme atypique, à la gracieuse retenue d’un tableau comme Connaissance, à la surprenante singularité de la composition intitulée Des hommes ou à cette splendide et sensuelle huile qu’est Maternité. Sur le panneau, ce sont des êtres, des individualités qui irradient. Des personnalités complexes.

Je l’ai écrit d’emblée, je livre ici des sensations immédiates, non ordonnées. Au registre de mes premières impressions, celle-ci, Burvenich est un vrai peintre, un artiste, elle maîtrise son art, elle livre quelque chose d’inédit, d’émouvant, de fascinant, d’intrigant aussi.

Agrandir

Dans cette expo, une salle est consacrée à une série de paysages convaincants. Le souvenir que j’en garde, quelques heures après les avoir regardés : de grands fragments horizontaux, épais en matières, riches en couleurs et mettant en exergue des éléments isolés, des arbres le plus souvent. Le travail s’écarte doucement du figuratif. Les impressions qui subsistent en moi : des sections d’espace, une vivacité harmonieuse, un relief de couleurs, la sensation que les choses et les lieux sont traduits et respirent agréablement. Il est trop tôt pour moi pour comprendre la nature du lien (s’il en est un) qui existe entre les nus et les paysages. J’aspire à les revoir.

Burvenich est née à Charleroi le premier décembre 1973. Elle sort de l’Ecole Supérieure des Arts Plastiques et Visuels de Mons. Elle vit aujourd’hui à Hastière. Elle a du talent. Beaucoup. Il faut impérativement que cela se sache.

Denis-Louis Colaux
Poète, nouvelliste et romancier né en 1959 ayant reçu de nombreux prix littéraires vivant actuellement dans la région de Dinant.