Dès son origine, le train électrique a été désigné comme jouet scientifique. Et jusqu'il y a une vingtaine d'années, sur le vieux continent, ses aspects techniques ont largement gardé la prééminence.

   Depuis plus d'un demi-siècle, pourtant, des modélistes anglo-saxons de talent ont contribué à développer son côté scénique en inventant autour de lui des contrées de rêve. Dès la fin de la première guerre mondiale, les amateurs fortunés ne manquèrent pas en Angleterre, qui firent réaliser des réseaux à grande échelle, superbement décorés par une kyrielle d'artisans spécialisés. Le plus connu fut sans doute le "Norris Railways" terminé vers 1935 à Byfleet/Surrey (réseau au 1/43 aux normes fines).


   Mais le grand souffle qui balaya la Grande-Bretagne, ce fut à partir de 1939 avec les réalisations et les confidences de John Ahern. Son "Madder Valley Railway" (réseau à l'échelle 00 construit en phases successives de 1939 à 1956) fut le prétexte à plus d'une centaine d'articles dans la presse spécialisée, qui bouleversèrent complètement les pratiques des ferromodélistes anglais.
   La Madder Valley était un pays imaginaire et merveilleux (à l'abri des conflits de l'époque), subtilement rendu par une main d'artiste. Dans une lettre publiée en septembre 1941 dans Model Railway News, John Ahern ne disait-il pas textuellement "Le travail du modéliste est une forme d'art, parce qu'avec ses sentiments, ses connaissances et ses talents, il interprète quelque chose qui existe déjà .".
   Le Madder Valley Railway fut en tout cas le premier réseau miniature, dont les trains étaient au service d'un univers et d'une communauté romanesques. (A noter que ce réseau a survécu à son créateur et peut être vu aujourd'hui au Pendon Museum à
Long Withenham / comté d'Oxford!).

   Les Etats-Unis ont connu une évolution parallèle grâce à des pionniers remarquables.
A partir de 1933, Minton Cronkhite construisit pour la Compagnie du Santa Fe des réseaux d'exposition à l'échelle 0 magistralement décorés, qui furent admirés par des millions de visiteurs. L'un d'eux a constitué pendant plus de soixante années une des attractions principales du Musée des Sciences et de l'Industrie de Chicago. Il a finalement été démantelé en juin 2002 pour être remplacé par un nouvel ensemble à l'échelle H0, encore plus impressionnant.


   Dans les années quarante, les "Delta Lines" de Frank Ellison (réseau au 1/48 achevé en 1941) firent l'objet de plus de 50 articles publiés dans Model Railroader, en grande partie sous la forme d'une série intitulée "L'art du modélisme ferroviaire". Frank Ellison marqua ainsi de son empreinte toute une génération de modélistes américains, qui s'entichèrent à son exemple d'une décoration et d'une exploitation plus réalistes.

Il fut immédiatement rejoint par John Allen, qui ajouta avec son spectaculaire "Gorre & Daphetid Railroad" à l'échelle H0 une dimension supplémentaire au modélisme. L'exemple et les enseignements de ce dernier ont été déterminants dans l'évolution générale du train miniature, ces dernières décennies. (Voir dans la section des livres l'album qui lui est consacré.)

 

   Quantité de réseaux se découvrent à présent dans les expositions et les magazines, constituant de véritables tableaux de maître en trois dimensions. Et comme ils sont animés par des acteurs, les trains en l'occurrence, on peut même parler de théâtre ferroviaire. Les Anglais sont passés maître dans ce genre, avec la création de prodigieux caissons, éclairés et sonorisés à la manière d'un spectacle son-et-lumière. Les photos en marge présentent de tels ouvrages.Et ce genre séduit incontestablement les foules, plus intéressées par le contenu émotionnel du ferromodélisme que par ses ressorts techniques.

   Alors, il est moins prétentieux que jamais de parler de "l'art du modélisme".

L'Art n'est qu'une manifestation esthétique de l'émotion. Il n'en va pas autrement pour plusieurs de nos oeuvres, qui se découvrent également comme des interprétations passionnées d'un lieu et d'un moment. Ces interprétations se matérialisent par des formes, des couleurs, une mise en scène, une atmosphère qui traduisent les sentiments de leurs créateurs.    Les trains ne sont que des prétextes, ce qui compte c'est la préservation vibrante du site, de l'époque et du monde, qui les ont marqués affectivement. La transposition de cet environnement en miniature est une démarche tout à fait comparable à celle d'un peintre ou d'un sculpteur. C'est de l'Art tout simplement, au sens académique du mot.

   Pourquoi ne pas l'officialiser, cet art, et lui donner un nom ?
Les cinéphiles et les bédéphiles n'ont pas hésité à baptiser leurs disciplines respectives "le septième art" et "le neuvième art". Pour le ferromodélisme, il ne reste qu'à passer au rang suivant: le dixième. C'est ce que j'ai proposé dans la tribune d'avril 1998 du mensuel français Loco-Revue et depuis lors, l'appellation a été reprise par d'autres modélistes pour qualifier leurs manifestations. En mars 2000, j'ai eu l'occasion de publier le Manifeste du Xe Art, lors d'un exposé à des personnalités culturelles bruxelloises. Le texte en est repris à la page suivante.

Les amateurs d'art pourront également parcourir le Musée Virtuel du Dixième Art et voir comment ce dixième s'inscrit dans le prolongement des arts classiques reconnus. Cette visite risque d'en étonner plus d'un !

   Vantons donc tous ensemble les charmes du "dixième art"! Et joignant les actes aux belles paroles, j'ai baptisé ma modeste collection d'albums "Le dixième Art" (deux titres parus à ce jour, mais deux autres en gestation!). Pour plus de détails à ce sujet, visitez la rubrique Collection.
  
Vous également, si vous projetez d'organiser une exposition ou un débat pour promouvoir le côté esthétique du train miniature, n'hésitez pas à reprendre cette appellation flatteuse, mais parfaitement justifiée.

Jacques Le Plat

 

 Mis à jour : 15 décembre 2004