Opinion-------------------------------------------------------------------------------
THE GOOD MAN
AT THE BAD PLACE
Yves Leterme se montre incapable de former un gouver-nement. Les négociations durent et patinent. Pourtant, il pourrait y avoir une vie fédérale sans lui...
Jamais encore, dans l'histoire de la jeune Belgique, les désaccords entre les représentants politiques francophones et néerlandophones n'ont été aussi forts.
La faute à qui ? Tout d'abord, la faute à celui qui est censé être notre prochain Premier Ministre: Yves Leterme démontre jour après jour sa totale incapacité à quitter sa vision flamando-flamande et son inculture de la Belgique. Certes, nul ne lui demande de devenir un fervent partisan des droits des francophones. Mais il fait preuve non seulement d'une telle méconnaissance de la Belgique, mais aussi - surtout ! - d'un tel dédain vis-à-vis des Belges du sud du pays qu'on peut se demander ce qui a bien pu l'amener là. Il y eut tout d'abord son ascension à la tête du CD&V lors du scrutin législatif de 2003, scrutin qui a notamment vu les chrétiens-démocrates flamands s'associer aux séparatistes avérés de la N-VA. Son arrivée à la tête du gouvernement flamand renforça encore au nord du pays l'image d'Yves Leterme. Les élections législatives du 10 juin sonnent alors le glas de la coalition violette au pouvoir, permettant à Leterme d'accéder au faîte de sa gloire, dès sa nomination de formateur par le Roi.
Et c'est là qu'on se rend compte des effets pervers du système belge: chaque communauté élisant des personnalités défendant leur propre chapelle linguistique, la désignation du formateur devient une sorte de roulette russe où les francophones sont bien souvent perdants.
Jusqu'ici, les précédents premiers ministres flamands avaient tous, à un moment ou l'autre, donné d'eux l'image de véritables premiers ministres belges, bref, d'hommes d'Etat. Tout le contraire de Leterme. Celui-ci pense avoir fait le plus difficile. Qu'il ne se trompe pas: il a mangé son pain blanc. A présent, la tâche la plus ardue l'attend: concilier des points de vue a priori totalement opposés.
Les oeillères du nationalisme
Une lourde tâche pour un homme qui s'est à ce point laissé séduire - pour ne pas dire embobiner - par les ultra-flamingants de la N-VA. Ce qui a radicalisé son discours depuis bien avant les élections, et lui a permis d'engranger de nombreuses voix supplémentaires, prises au VLD et au Belang. La Volksunie est parvenue à ressusciter au sein même du CD-V. Mieux, elle en a remplacé les valeurs et le credo. Désormais, le CD&V et la N-VA n'ont plus qu'un seul mot à la bouche: régionaliser. Parce que, c'est sûr, la régionalisation résoudra tous les problèmes de la vie quotidienne... et n'en créera aucun nouveau !
Un discours qui semble également choquer les anciens premiers ministres du CD&V Jean-Luc Dehaene et Wilfrid Martens qui semblent être considérés par leurs jeunes confrères davantage comme des reliques que comme des sources de bons conseils. Ce qui nous amène à constater qu'il n'y a plus, dans le CD&V d'aujourd'hui, de substitut possible à Yves Leterme au poste de formateur. Gênant.
Mais le pire là-dedans est encore le comportement électoral de la population flamande. Bercée jour et nuit des discours ultra-flamingants du CD&V/N-VA, du Vlaams Belang, de la liste Dedecker, mais aussi de nombreux médias comme Het Laatste Nieuws ou De Standaard, elle en est parvenue à avoir l'intime conviction que la Wallonie est un "sac rempli plein de pierres" qui alourdit la riche Flandre qui, sans le sud du pays, pourrait devenir encore plus riche. Sans le sud, mais avec Bruxelles ! Là encore, Leterme va devoir se forcer à faire des concessions.
Jusqu'ici, la seule indication de réalisme (on n'oserait parler de compromis) de la part de Leterme est de désormais s'attacher aux réformes ne nécessitant qu'une majorité simple. C'est beaucoup et peu à la fois. Beaucoup, car lorsque l'on répète pendant 8 ans le poncif de la régionalisation et d'une réforme constitutionnelle qu'on présente comme acceptée sans discussion par les francophones, il est douloureux de devoir reculer un tant soit peu sur son antienne. C'est peu, car lorsqu'on s'aperçoit du grand nombre de sujets que doit contenir un accord gouvernemental, on réalise mal comment le nouveau gouvernement pourrait être sur pied d'ici octobre - au mieux.
Une autre coalition est possible...
Quelle serait alors la solution pour sortir de cet imbroglio qui ressemble de plus en plus à une tragédie grecque ?
Tout d'abord, faire "sortir" de la table Bart De Wever et Olivier Maingain. Si des extrémistes présents moralement peuvent contribuer à ralentir les choses, leur présence physique à la table des négociations est le meilleur moyen pour chaque communauté de bloquer l'ensemble du processus. Une double "sortie" qui ferait sûrement du bruit. Mais pourrait bien être salutaire.
Ensuite, poser au CD&V une condition claire: écouter les francophones. Et non simplement les entendre. Lorsqu'on observe l'ambiance et les déclarations de Val Duchesse, on croirait qu'Yves Leterme est encore au Te Deum du 21 juillet dernier: il entend, mais n'écoute pas, et a la tête ailleurs. Et ce n'est pas la mince victoire de principe qu'il a obtenue sur le budget récemment qui fera une bien grande différence lorsque sera venu le moment d'aborder le plat de résistance que le Nord attend et que le Sud redoute: le communautaire, dont BHV n'est qu'un avatar symbolique.
Et si le CD&V refuse ? S'en passer purement et simplement. Difficile à faire accepter par la population (flamande). D'autant plus difficile que la seule alternative arithmétiquement plausible est une coalition libéraux-écologistes-socialistes-cdH.
Les libéraux seraient en partie satisfaits de la formule: sans l'encombrant Leterme dans les pieds, Verhofstadt (voire Didier Reynders) pourrait espérer redevenir primo-ministrable, la droite étant la plus grande famille politique de l'après-10 juin.
En ce qui concerne les socialistes, deux difficultés se poseraient: d'abord, convaincre le sp.a de quitter l'opposition. Mais surtout, convaincre le MR de laisser le PS rejoindre la coalition, alors que Didier Reynders s'était fait une joie de les écarter du fédéral le soir même des élections. D'autant que Di Rupo pourrait "vendre" chèrement sa participation au gouvernement fédéral.
Enfin, les écologistes du Nord et du Sud du pays pourraient être attirés par cette formule, dans la mesure où ils ne veulent pas entrer dans une coalition dans laquelle ils ne sont pas indispensables. Or, la coalition socialistes-libéraux-cdH n'aurait que 51.3% à la Chambre et 50.8% au Sénat. Trop peu pour gouverner. En revanche, l'apport des verts augmenterait sensiblement la marge de manoeuvre: la coalition disposerait alors de 60.3% à la Chambre et 60.2% au Sénat.
Seul le cdH risquerait de renacler: il est déjà le plus petit parti de l'orange bleue. Augmenter le nombre de partis autour de la table risquerait de l'affaiblir encore davantage...
Espérons que l'intransigeance flamande finira par revenir à la raison. Dans le cas contraire, Yves Leterme pourrait bien être le Good Man flamand... à la Bad Place fédérale.
Nicolas Nachtergaele, 01/08/2007
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