Gao
Xingjian
Né
en 1940, dans une famille aisée, père banquier, Gao Xingjian
a bénéficié d’une éducation libérale
sensible à la culture, qu’elle soit traditionnelle ou moderne, chinoise
ou occidentale. Elève au lycée américain de Nankin
au début des années 50, Gao se lie avec Yun Zhong Yu, un
de ses professeurs. Proche des communistes, celui-ci avait étudié
l’art occidental. Autorisé à venir dans l’atelier où
travaille son professeur, l’enfant s’initie aux techniques tout en découvrant
l’essentiel de l’art moderne, de Matisse à Picasso en passant par
les réalistes russes et soviétiques ou les Américains
de l’entre-deux-guerres.
Le
regard - 1996
Au moment d’opter pour des
études supérieures, Gao hésitera entre les sciences,
la littérature et la peinture. L’enthousiasme de Yun devant ses
premières oeuvres le porte un moment vers l’Académie des
beaux-arts. Mais l’opposition de sa mère l’en détourne. Gao
opte finalement pour la littérature française et entre en
1957 à l’Institut des langues étrangères de Pékin.
Il en sortira diplômé cinq ans plus tard pour entamer une
carrière de traducteur. C’est là que la Révolution
culturelle le surprendra. Après y avoir adhéré, Gao
s’en écartera, non sans danger. Le traumatisme vécu conditionnera
en profondeur sa vision du monde, de la société et de lui-même
confronté à sa propre violence. Vécue comme une menace
d’annihilation de sa propre conscience, l’expérience donnera naissance
en 1998 au « Livre d’un homme seul » dans lequel Gao relate
sa participation à la Révolution culturelle, les risques
encourus, la dérive totalitaire et son envoi à la campagne
pour travailler la terre. L’ouvrage naît d’une rencontre avec Marguerite,
une jeune allemande qui, comme lui, porte dans sa chair la mémoire
de son holocauste. C’est elle qui imposera au narrateur ce «devoir
de mémoire» auquel il se révèle réfractaire.
Refusant de se poser en héros ou en moraliste, l’homme se met à
écrire pour témoigner dans la simplicité d’une langue
limpide. L’écriture se tient du côté de la vie. Si,
depuis sa plus tendre enfance, l’écriture avait accompagné
son existence, elle s’offre désormais comme la seule issue qui ne
passe ni par l’exil ni par le silence aliénant. Elle constitue un
ailleurs où les mots, par leur capacité de résistance,
recomposent une identité blessée.
Ces
textes qui demeureront cachés avant d’être détruits
conduisent Gao Xingjian vers une forme d’écriture de plus en plus
exigeante. De retour à Pékin en 1975, il reprend son métier
de traducteur. Gao peint et écrit. Ses toiles jouissent d’emblée
d’une bonne critique et sa renommée grandit. Dès 1978, il
publie dans plusieurs revues littéraires essais, nouvelles et récits.
Une certaine conception de la littérature s’impose. Elle va dans
le sens opposé de celle défendue par un pouvoir toujours
attaché au dogme révoutionnaire et à la supériorité
du réalisme socialiste. Le discours prononcé devant l’Académie
suédoise le décembre 2000 témoignera du défi
lancé par un homme qui se revendique d’une littérature froide.
Elle constitue un art de la langue. En prenant le parti d’une littérature
fondée sur le sujet contre son asservissement politique, Gao Xingjian
a profité d’une tribune aussi universelle que médiatique
pour marquer un tournant dans histoire de la littérature moderne
en Chine. Tout en dénonçant l’expédition punitive
menée contre la culture traditionnelle chinoise au nom de la révolution
maoïste, Gao jette les bases d’une conception moderne de l’écriture
fondée sur sa propre expérience.
Le
château - 1992
Au sortir de la tragédie
de la Révolution culturelle, l’intellectuel chinois, brisé,
aliéné, rééduqué dans les funestes Ecoles
de cadres du 7 mai, partira à la reconquête de son identité
alors que le mouvement démocratique de 1978-1979, qualifié
de « printemps de Pékin en hiver », se met en marche.
La littérature évolue de la redéfinition du rôle
de l’intellectuel à l’intérieur de la société
communiste à son émancipation d’une réalité
jugée oppressante afin de retrouver une identité qui ne passerait
plus par l’idéologie. Bei Dao est considéré comme
le premier écrivain chinois contemporain à s’être attaché
à l’expression de la subjectivité. Cette aspiration à
transmettre le « courant de conscience » a donné à
son style une qualité particulière qui l’orientera progressivement
de la prose à la poésie. Il s’est aussi illustré par
sa maîtrise du monologue intérieur qu’un Wang Meng popularisera
auprès des cercles initiés à cette littérature
clandestine.
A
la suite de Bei Dao, une jeune génération de poètes
s’est engagée, dès la fin des années 70, sur la voie
d’un hermétisme qui rompait avec la tradition réaliste. Erigé
comme seul point fixe pour représenter une réalité
fugace, instable et sans cesse menacée, la conscience se déploie
à travers la libre exploration du langage. Le réel n’est
plus évalué à l’aune d’un programme idéologique
préétabli, mais au terme d’une expérimentation sensible
qui restaure l’homme face à la machine totalitaire que la Révolution
culturelle a consacrée jusqu’à l’aliénation. Les recherches
sur le langage auxquelles se livrent Bei Dao, Gu Cheng, Shu Ting, Mang
Ke et Yang Lian, témoignent autant d’un désir de démocratie
que de la nécessité pour l’intellectuel de recomposer son
identité profonde.
C’est
dans ce contexte que Gao Xingjian fait son apparition à l’avant
de la scène littéraire chinoise. Erigeant l’écriture
en résistance intérieure, l’écrivain bénéficie
de l’expérience acquise en traduisant des auteurs français
comme Michaux, Artaud, Ionesco ou Beckett. Alors que les débats
qui agitent la scène chinoise montrent que fond et forme sont étroitement
liés, le renouvellement de la littérature chinoise contemporaine
passe par la confrontation avec les modèles occidentaux. Rompant
avec le modèle exclusif de l’Internationale socialiste qui avait
limité l’accès aux littératures étrangères,
une nouvelle génération d’écrivains allait se tourner
vers de nouveaux modèles venus de l’Occident sans plus se limiter
à quelques références de gauche aussi incontournables
que Pablo Neruda ou Louis Aragon. Dans ce contexte, le rôle des traducteurs
s’avèrera déterminant en rendant accessibles des univers
littéraires jusque-là occultés, à tel point
qu’un Bei Dao qualifiera leur contribution de « révolution
silencieuse ». Discrète, cette révolution se fait assourdissante
lorsque Gao Xingjian publie en 1981 une synthèse critique née
de sa confrontation avec les écrivains qu’il a traduits. Riche de
sa propre expérience, son « Premier Essai sur l’art du roman
moderne » inventorie et analyse les techniques employées par
les romanciers occidentaux engagés dans la voie de la modernité.
Pour Gao, celle-ci n’est aucunement synonyme de décadence comme
l’affirmait la propagande officielle. Au contraire, les formes occidentales
proposées permettront à l’écrivain chinois de se reconstruire
et de dépasser l’état d’aliénation dans lequel l’avait
plongé la Révolution culturelle.
La
guerre - 2000
En 1989, Gao minimisera
l’ambition de son essai composé simplement pour ouvrir la voie à
ses romans considérés souvent par les rédacteurs comme
n’ayant rien d’un roman ou simplement comme étant des ouvrages écrits
avec maladresse. Pourtant, malgré les condamnations qui suivirent
la fuite de Gao en 1987 et les violentes attaques dont il fut la cible
dans la foulée des événements de Tian’anmen, deux
ans plus tard, l’essai publié en 1981 constitue toujours une des
références majeures du débat sur la modernité
qui secoue la scène littéraire chinoise.
Gao Xingjian reviendra
en 1989 sur la question de la modernité. A ses yeux, l’interrogation
qu’il avait posée a été détournée de
son objectif initial. A l’origine réforme de la méthode et
de la technique littéraires, la modernité s’est rapidement
orientée vers des questions non littéraires inféodant,
à son tour, l’acte littéraire à des préoccupations
politiques, idéologiques, sociales ou morales. Pour Gao, opposer
la modernité occidentale au réalisme défini par l’idéologie
maoïste ou à la recherche des racines constitue autant de débats
stériles qui ne visent qu’à éloigner la littérature
des questions qui lui sont propres.
S’inspirant
de l’évolution de la littérature au XX° siècle,
Gao a porté son attention sur la forme davantage que sur le contenu
afin de dégager de nouveaux moyens d’expression. Dans cette perspective,
la littérature doit nécessairement échapper aux concepts
qui en contraignent la vitalité même. La méthode mise
en oeuvre s’avère importante car elle est à la fois le point
de départ de la création et l’expression artistique par laquelle
l’écrivain réussira à achever une oeuvre.
Source
:
Gao
Xingjian. Le goût de l’encre
Musée
des Beaux-Arts de Mons – 2003
Michel
Draguet
Hazan
- 2002
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