Wouters
Très tôt, Rik Wouters eut à choisir entre le symbolisme et l段déalisme d置n Khnopff, d置n Delville ou d置n Levêque, et l段mpressionnisme ou le luminisme de Théo van Rysselberghe et Emile Claus. En Belgique, on utilisait à lépoque le vocable «luminisme » comme synonyme d段mpressionnisme. En fait, il est également possible de considérer ce luminisme comme un postimpressionnisme : du point de vue chronologique, il vient en effet après léphémère succès du néo-impressionnisme ou pointillisme (vers 1890), lorsque Théo van Rysselberghe, Henri van de Velde, Willy Finch ou encore Jan Toorop rendent, à l段nstar de Seurat, la réalité à l誕ide de points de différentes couleurs. Ainsi, dans l弛euvre du luministe terrien Emile Claus et dans celle de ses nombreux épigones, on relève l段nfluence conjuguée du naturalisme fin XIX° d置n Bastien-Lepage, du pointillisme d辿enri Le Sidaner et de l段mpressionnisme de Pissarro ou de Monet.


Le chou-fleur
1912

Wouters se mit à la fois à peindre et à sculpter vers 1900. Il allait  explorer les possibilités offertes tant par le luminisme ou l段mpressionnisme que par le symbolisme. En 1902, Wouters rencontre le modèle Nel Duerinckx, alors âgée de seize ans. Il la surnomme systématiquement « moeke ». Ils vont vivre dans un premier temps en concubinage, à Bruxelles puis à Boitsfort. Dans la capitale, Wouters se lie d誕mitié avec Edgard Tytgat, Jean Brusselmans et Anne-Pierre de Kat. En 1908, l誕rt du peintre subit une surprenante métamorphose. Il a découvert dans l弛euvre des premières années de James Ensor des exemples lui permettant déchapper aux limites formelles et thématiques du luminisme. « Le peintre sur le Hoogbrug », « La dame en noir assise dans un intérieur (chapeau rouge à la main) », deux versions de la nature morte « Le lièvre », les deux variantes de « l棚ntérieur d誕quafortiste » ainsi que les différentes versions du « Portrait de Rik au chapeau » rappellent sans aucun doute les silhouettes robustes se dégageant dans la pénombre des intérieurs peints par son confrère au début de sa carrière, en particulier les natures mortes et les « salons bourgeois » remontant à la période 1880-1885. 
Wouters tire d誕utres enseignements de l弛euvre d脱nsor : la méthode permettant de construire la forme de motifs indépendants à l誕ide d置n couteau virtuose ainsi que le goût des effets des couleurs raffinés. Son art repose sur le plaisir d弛bserver et de restituer, de regarder, de chercher le détail, de remarquer et de fixer les choses sur la toile avant qu段l ne soit trop tard. Il s誕git du pleinairisme du XIX° siècle dans toute sa splendeur : la sensibilité individuelle, l誕ccueil des sensations visuelles les plus variées, le regard affûté et la main sûre et virtuose de l誕rtiste, le caractère fidèle et indéfini de la suggestion, et enfin le talent du spectateur apte à regarder et à goûter en fin connaisseur. Il s誕git d置ne esthétique à laquelle l誕rt de Wouters va se référer jusqu誕u bout.
L段ntensité prodigieuse avec laquelle il approche parfois la peinture à l檀uile à la manière de l誕quarelliste a été à juste titre présentée par de nombreux auteurs comme la caractéristique majeure de sa vision picturale; des passages en grande partie transparents ou des surfaces non peintes se retrouvent dans pratiquement toutes ses toiles (on comprend mieux dès lors l誕ttention qu段l portait à la qualité de la toile sur laquelle il peignait). 


Femme au corsage rayé
1914

Malgré les couleurs vives et claires, la composition simplifiée et synthétique, le goût du dynamisme et les accents décoratifs, Wouters demeure fidèle à la conception traditionnelle « naturaliste » ou « illusionniste ». Les points communs avec les épigones français de Cézanne restent en conséquence superficiels et ne sauraient justifier l弾mploi du qualificatif « fauviste ». Wouters mais aussi ceux qu弛n appelle « fauvistes brabançons » resteront attachés à l段mage que l弛n se forme de la nature. Vers 1910, ces artistes ont bien essayé de moderniser et de renouveler l段mpressionnisme, mais il est opportun de se demander si la dénomination « coloristes brabançons » (ou « postimpressionnistes ») ne rend pas avec plus d弾xactitude la nature de leur art.  On se fourvoie quand on fait de Wouters un expressionniste ou un moderniste. Durant quelques années, Jean Brusselmans, Henri-François Ramah, George van Tongerloo, Floris et Oscar Jespers se laissent effectivement séduire par l段mpressionnisme modernisé de Wouters et de ses confrères brabançons. Mais cette influence n誕 sans doute été fondamentale que pour le seul Brusselmans. Les conceptions et caractéristiques de l誕rt belge avant-gardiste postérieur à 1918 revêtent une facture plus internationale que nationale. Après la Première Guerre mondiale, on a réservé un accueil enthousiaste à l誕rt de Wouters - un succès qui ne s弾st d誕illeurs jamais démenti dans son pays. 
En février 1915, le docteur De Groot l弛père à l檀ôpital militaire d旦trecht de ce qu段l croit être une sinusite (en fait, il s誕git d置n cancer). Après cette intervention, Rik se rend deux fois par semaine à létablissement d旦trecht pour y subir un traitement (lavage des muqueuses). Ces moments pénibles n弾ntament ni son moral ni sa confiance. Nic Beets, qui travaille au cabinet des Estampes du Rijksmuseum d但msterdam, lui envoie des reproductions d弛euvres susceptibles de l段ntéresser. Cet homme érudit et influent tente également de lui obtenir une liberté conditionnelle qui lui est finalement accordée au printemps 1915. D誕utres manifestations de sympathie, comme la prise en charge par Eppo Harkema de tous les soins médicaux et de son installation avec Nel dans un appartement à Amsterdam en juin 1915, lui permettent de retrouver l弾nthousiasme qui lui manquait depuis son départ de Boitsfort. De son appartement surplombant un canal animé, il réalise plusieurs beaux dessins et des aquarelles très enlevées. Il peint également une composition chatoyante, « Après-midi dété d Amsterdam », dont les couleurs éclatantes témoignent d置n bonheur retrouvé. Les visites régulières à l檀ôpital d旦trecht et le mal qui le ronge de plus en plus violemment n誕ffectent pas son entrain et son impatience à représenter une ville qui lui plaît: «Amsterdam est magnifique magnifique », écrit-il à Ary Delen en juillet 1915. La vie sécoule paisiblement et l誕rtiste est optimiste, d誕utant que Nic Beets et Teding van Brekhout du cabinet des Estampes du Rijksmuseum veulent organiser à l誕utomne une exposition de ses oeuvres en noir et blanc. 


Le ravin 
1913

En octobre 1915, la maladie gagne du terrain et l誕rtiste souffre des lourdes séquelles de l弛pération pratiquée par le professeur Rotgans : il perd un oeil et une bonne partie de la mâchoire. Il doit porter un bandeau sur la cavité oculaire, ne peut plus s誕limenter ni parler normalement. Ses dernières oeuvres sont peintes dans une gamme de tons sourds où l誕bsence de couleurs éclatantes reflète à présent ses espoirs disparus. Rik assiste tant bien que mal à l弾xposition du Stedelijk Museum où ses créations sont admirées et vantées par la critique. Malheureusement, la satisfaction de cet événement fait place au désespoir le plus profond : il doit quitter son appartement et subir une troisième intervention chirurgicale à l檀ôpital du Prinsengracht. Les derniers mois de son existence ne sont plus que souffrances et déchirements. Il meurt en juillet 1916. Pour Nel, restée à ses côtés tout au long de son agonie, une nouvelle vie commence, consacrée tout entière à la défense et à la reconnaissance de l弛euvre de son mari, une 忖vre où l弾xpression de la vie, le bonheur et l弾spoir ne sont jamais absents.

Source :
Rik Wouters
Des origines à l凋uvre
Palais des Beaux-Arts
Bruxelles - 2002