Félix Valloton
A 17 ans, Vallotton (1865-1925) quitte la Suisse étroite, bien pensante et puritaine. Il s’installe à Paris. Comme bien d’autres artistes de sa génération, Vallotton fréquentera à partir de 1882 l’Académie Julian. D’abord fidèle à la tradition des réalistes, qui le fascinaient déjà dans les musées de sa ville natale, il peint encore dans des tons sombres. Les premières années sont dures, partout il doit se frayer un chemin, mais le solitaire vigilant et attentif, guère attiré par la vie de bohème, étudie consciencieusement le Louvre, les bibliothèques, la ville aux multiples facettes. Son travail assidu est remarqué pour la première fois en 1885: il expose une oeuvre au Salon des Artistes français et commence à tenir un « Livre de raison ». Cet inventaire méticuleux de ses oeuvres deviendra le journal de bord d’une abondante production artistique.


Le Chapeau violet
1907

En 1890, ses ambitions littéraires l’amèneront à écrire des critiques d’art pour la Gazette de Lausanne, suivies de pièces de théâtre et de romans. Mais il doit sa percée à ses gravures sur bois, illustrations caricaturales empreintes d’un humour noir, qu’il compose à partir de 1891 pour les vendre aux magazines les plus divers. Les premiers succès ne tardent pas; ils l’aident à rompre avec la solitude des premières années à Paris. Jusqu’en 1900, Vallotton se consacre plus que jamais à la vie d’un Paris intense. En 1892, il rejoint les Nabis, parmi lesquels il estime tout particulièrement Vuillard. L’influence d’un synthétisme coloré audacieux et de l’aplat japonais feront de son tableau grotesque et provocateur « Le Bain au soir d’été « (1893) un de ses premiers chefs-d’oeuvre.
Bientôt les commandes internationales affluent; à côté des programmes de théâtre, Vallotton illustre en caricaturiste critique des journaux français, allemands et américains. II travaille aussi pour les livres d’écrivains de l’avant-garde tels que Mirbeau, qu’il rencontre dans le milieu enrichissant de La Revue Blanche autour des frères Natanson. Malgré les divers contacts et amitiés, il reste cependant « le Nabi étranger, le très singulier Vallotton ». En 1900 il devient citoyen français et crée une série de paysages urbains (Pont-Neuf/ Tas de sable blanc).
De nombreux amis d’autrefois tournent le dos au nouveau Vallotton. L’époque Nabi est révolue. Il se détache peu à peu du style de la surface plane décorative qui dominait encore dans la « Femme en robe violette sous la lampe ». A partir de 1905, à 40 ans, il crée des tableaux d’une précision minutieuse, aux traits de contour fermes. Dans la pétrification d’un Classicisme à la Ingres, Vallotton réunit l’acuité du détail et la concision de l’image globale. En plein milieu de l’exaltation des couleurs du Fauvisme, et peu avant l’éclatement de l’image par les cubistes, il revient à un Réalisme des volumes et de l’espace. Le motif central de cette période est le nu (Bain turc). Il crée une peinture refroidie, peu actuelle en apparence, au trait de pinceau très impersonnel, qui trouvera pourtant sa place quelques 15 années plus tard dans la Neue Sachlichkeit (Nouveau Réalisme germanique) et dans le Réalisme magique.
Dans sa démarche à l’encontre de toutes les tendances contemporaines, Vallotton trouve un appui précieux auprès de Hedy et Arthur Hahnloser qu’il rencontre en 1908. Ensemble avec son frère Paul, ils font connaître son oeuvre en Suisse. Une première exposition au Künstlerhaus Zurich fait naître l’intérêt des collectionneurs suisses. Son succès atteint une deuxième apogée. Une ombre cependant subsiste: après avoir fui l’étroitesse d’un monde petit-bourgeois, Vallotton se trouve maintenant prisonnier d’une cage dorée. Le luxe, les obligations familiales et mondaines lui pèsent et aggravent sa tendance à la misanthropie.



La Charette
1911

A partir de 1910, Vallotton peindra jusqu’à la fin de sa vie sans compromis envers et contre la dissolution moderne de la forme, préconisant un « style aigre », qui marque aussi bien les nus (Femme nue couchée dormant) que les natures mortes (Viande et œufs). Ce sont désormais les paysages à composition rigoureuse qui forment la partie la plus importante de son œuvre. Au cours d’un premier séjour à Honfleur en 1911, il peint quelques-uns des principaux « paysages composés » dans des formes synthétistes (La Charette). Dans leur stylisation, ces idylles mystérieuses préfigurent les formes surréalistes.

Cette phase créatrice est interrompue par la Première Guerre mondiale, qui précipite Vallotton affaibli par l’âge dans une crise existentielle, malgré d’inlassables tentatives de peindre, en tant qu’observateur au front et artiste dans l’atelier. Les années d’après-guerre n’apportent guère d’amélioration, Vallotton souffre de dépressions. Son état s’améliore lors de séjours dans le Midi, où il se rendra désormais chaque été. Il peint à nouveau des paysages: évocations d’un paradis artificiel comme dans la vue de « I’Estérel »  d’un bleu profond par temps de Foehn. Ces oeuvres seront ses dernières. En hiver 1925, Vallotton doit être opéré d’une tumeur cancéreuse. II met de l’ordre dans ses papiers, détruit divers documents, lettres, tableaux et meurt un jour après son anniversaire de 60 ans.


Tas de sable blanc,
bords de la Seine
1901


Source :
Regards sur le post-impressionnisme
Neue Kunst Bücher – Schaffhausen - 1994