Turner
Né au XVlll° siècle en 1775, Turner a franchi rapidement toutes les étapes de la gloire : de l’apprentissage à la consécration. Le XIX° siècle commence à peine qu’il est reçu académicien à 26 ans : le plus jeune artiste jamais élu dans l’histoire de cette institution. Son art est d’abord celui d’un paysagiste topographe attentif aux détails; ni les complexes architectures gothiques, ni les subtilités des paysages britanniques n’échappent à son oeil entraîné. Turner est d’abord reconnu comme aquarelliste à un moment où ce médium se généralise et suscite l’enthousiasme de certains collectionneurs. Cette formation initiale influencera toute son oeuvre.



Venise au clair de lune

A partir de 1817, après avoir parcouru la Grande-Bretagne, il peut enfin, chaque année ou presque, partir explorer l’Europe, de Rome à Copenhague, de Vienne à Nantes. Ses motifs favoris sont dès lors les fleuves, les Alpes, et Venise. Alors qu’il avait rêvé de découvrir l’Italie, qu’il avait parcouru Rome avec avidité, Turner est surpris par la brutalité de la lumière, par la netteté des contours. Alors que toute son éducation artistique le poussait vers les motifs traditionnels du paysagiste, les campagnes historiques que les édifices antiques ponctuent comme autant de prétextes à l’histoire, il regarde désormais avec passion les abîmes et les montagnes escarpées, sensible à ce sentiment nouveau du sublime. Le premier suscitant des émotions puissantes où la peur côtoie le sentiment du temps et des espaces infinis, le second l’harmonie et l’équilibre. En même temps, Turner explore avec attention le paysage qui l’entoure. Lors de ses voyages annuels, il remonte ou descend les fleuves notant avec précision les découpes des collines, les silhouettes des villes, les travaux des hommes. Cet immense inventaire du paysage européen est lui aussi novateur. L’époque est à l’attention au réel, à l’humble, au quotidien. Turner les transfigure néanmoins par la magie de son art. Aquarelliste avant tout, il travaille sur la lumière, les transparences, la dissolution des formes.



San Benedetto

Venise

De tous les motifs suscités par ses périples, le plus récurrent, le plus remarquable, fut Venise. La ville semble avoir trouvé en lui son champion essentiel. Le sentiment d’évanescence, la fuite du temps, l’inexorable mort des civilisations, trouvent en lui leur plus subtil traducteur. Les aquarelles et les peintures de l’artiste ont donné le ton de notre perception de Venise. L’oeuvre de Turner va connaître à partir des années 1830 deux décades prodigieuses qui voient apparaître les chefs-d’oeuvre que sont le Fighting Temeraire, l’Incendie du Parlement, Train, Vapeur, Vitesse ou Fusées et lumières bleues. Cette série d’oeuvres grandioses va marquer le zénith de l’art de Turner en même temps qu’elle va influencer les artistes les plus divers.

Quand il meurt en 1851, sa réputation en Angleterre est immense mais aucune oeuvre de lui n’est présente sur le continent. Son testament révèle alors ses dernières volontés, dont l’essentiel se résume à la création d’une galerie de peinture dans laquelle toutes les oeuvres qu’il avait gardées, celles qu’il avait parfois rachetées, devront être conservées et présentées au public. Malgré les interprétations divergentes et les conflits, une première galerie est ouverte en 1857. L’art de Turner, plus que celui de beaucoup d’autres artistes, devient ainsi l’un des plus publics, l’un des plus faciles d’accès.
Influence

Son influence sur l’art de la seconde moitié du XIX° siècle est indéniable. Dès 1857, les peintres furent nombreux à venir contempler son oeuvre à l’exposition des Art Treasures de Manchester et à Londres où son don à la nation était déjà en partie visible. C’est à Manchester que Whistler vit pour la première fois des oeuvres de Turner. Si quelques années plus tard il disait à ses biographes qu’il « méprisait Turner », il n’en avait pas moins copié entre-temps le tableau Fusées et Lumières bleues. Cette relation Turner-Whistler se lit surtout dans le choix des sujets, que ce soient la Tamise ou Venise, les ciels ou les eaux. Malgré cela, il reste toujours une part de mystère et probablement d’ironie dans le fait que le hérault de Turner, John Ruskin, ait choisi d’attaquer Whistler. La dissolution venue de l’aquarelle chez le premier ne laissait aucune place à ces structures si fortes que l’on voit dans les tableaux et plus encore dans les gravures de Whistler. Dans les aquarelles de Turner sur Venise, l’eau, le ciel et le soleil dissolvent ce qui reste de la ville; chez Whistler, c’est l’ossature de la ville qui surgit.


La Dogana - San Giorgio

Les impressionnistes le rejettent souvent. Que le tableau éponyme du mouvement artistique le plus important de la fin du siècle ait été peint à Londres par Monet, après qu’il a vu l’oeuvre de Turner, ne peut relever de la simple côincidence. Que Monet ait peint la Tamise, le Parlement (celui-là même qui avait remplacé celui que Turner avait vu brûler) et la brume dans "Impression, soleil levant" ne peut être interprété comme une simple et distante réminiscence. Pendant leur voyage à Londres en 1870, Pissaro et Monet ont vu les principales oeuvres peintes de Turner, mais plus encore étudièrent au British Museum les aquarelles qui y étaient conservées. Pissarro s’éleva néanmoins contre l’idée que le Louvre puisse acquérir un Turner...



Venise : vue sur la lagune au couchant

Source :
Exposition du Grand Palais
Paris - 2004