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Service
Mill
Lors de son contact
avec le service Mill en 1941, Dehon Adelson avait signalé qu’il
possédait un brevet d’opérateur-radio-télégraphiste
et qu’il se tenait à sa disposition. Le 6 février 1944, la
Gestapo vint pour l’arrêter. De ce fait, il dut fuir la région.
Le 11 février, Mill vint le recruter pour prendre du service comme
radio. Après plusieurs missions dans le Centre et à Namur,
Adelson Dehon commença ses émissions en début de juin
1944. Le premier contact avec Londres fut établi le 17 juin 1944
suivant le programme Mill 2. Jusqu’à la Libération, il reçut
vingt messages et en transmit 62, soit au total 82 messages d’une moyenne
de 85 groupes en 79 jours. Pendant son séjour à Bruxelles,
il n’eut qu’à se louer des rapports avec Mill et ses adjoints. Quant
aux emplacements d’émission, partout il ne rencontra que des personnes
les plus dévouées. A deux reprises, à Alost et à
Lombeek-Notre-Dame, on lui signala le service de repérage allemand
et il dut suspendre ses émissions. Un soir, alors qu’il se trouvait
dans le tram, vers 18 h 30, partant pour une émission de nuit, il
fut fouillé par les services de contrôle allemand à
la hauteur de la rue de la Loi. Bien qu’il transportât poste, transformateurs,
messages, programmes, cristaux, le tout se passa sans incident.
Robert
Lelong
Lorsque
j’avais accompli mon service militaire, j’avais obtenu un brevet d’opérateur
radio à Vilvorde. C’est ce qui me permit de faire des émissions
avec Londres. Mon matricule était M 39. Ma première épouse
m’a considérablement aidé dans mon oeuvre. Etant employée
au téléphone à Tournai comme moi-même, elle
était ainsi au courant, par exemple, du point de chute de certains
parachutistes, de pigeons, etc... Nous accumulions des renseignements très
utiles qui étaient transmis à Robert Lelong. Celui-ci passait
régulièrement à mon domicile de Rumillies. A un certain
moment, il me dit : « Je pense que les nouvelles ne sont pas bonnes.
Il va falloir que je prenne le large. Je souhaiterais que vous preniez
contact avec l’abbé Dropsy. Le mot de passe sera 5 Y 4 G ».
J’hésitai... Aller au collège de Kain, lui proposer une affaire
aussi sérieuse.. L’entreprise était délicate d’autant
plus qu’il ignorait mes activités. Par contre, je le connaissais,
étant donné qu’il avait été précédemment
professeur au collège d’Ath, moi-même étant dans cette
ville à cette époque. Ma décision fut prise : je devais
le rencontrer. Je découpai un morceau d’une carte de visite et y
inscrivis le code signalé ci-dessus. Je me présentai au collège.
Le portier m’a ouvert. Je lui remis le mot de passe qu’il transmit à
Dropsy. Celui-ci me reçut et la confiance régna immédiatement.
II
existait également une antenne du Service Mill à Chapelle-à-Wattines.
Elle comprenait entre autres le bourgmestre Leleux (surnommé Parrain),
Germain Wallez et Numa Bouté, d’origine ardennaise, qui, pris par
l’ennemi, mourut en Allemagne. C’est par ce dernier que je suis entré
en contact avec ce groupe. Il était en somme le numéro deux
du réseau. Son beau-père avait créé le service
Mill en Belgique en 1939. Déjà à cette époque,
celui-ci suspectait ce qui allait arriver, de sorte qu’il avait mis sur
pied ce service de renseignements anglais pour tenter d’opposer une résistance
à l’ennemi héréditaire.
Trafic
ferroviaire
Mon travail consista essentiellement
à renseigner les Alliés sur le trafic ferroviaire allemand.
J’ai donc créé un service d’espionnage à la gare de
Tournai. J’avais obtenu tous les symboles qu’il fallait repérer
sur les charrois. Je n’en avais qu’un exemplaire et Talboom en fit des
copies. Je pus ainsi en distribuer une vingtaine à Tournai et à
Mouscron.
Quand j’eus terminé
d’organiser le service dans la cité des Cinq Clochers, je fus chargé
de faire la même chose à Mouscron, soixante personnes ont
ainsi oeuvré pour moi. Ma tâche ne fut pas difficile car,
par coïncidence, ma belle-mère qui habitait Tournai, partit
résider à Mouscron. Sa fille aînée, institutrice,
ainsi que son mari enseignaient au Mont-à-Leux. J’avais donc un
pied-à-terre dans cette ville. Je pris contact avec Raymond Depoortere.
Un message fut convenu pour lui permettre de donner confiance à
ceux qu’il comptait solliciter. Un soir, on entendit à la BBC :
«Le sous-chef peut avoir confiance». Ses principaux collaborateurs
furent Van Coille Léon, Vanbellaiengh Louis, Henri Bury, Emile Bignos,
Arsène Bodson, Albert Van Loocke et Maurice Vindevogel.
Je faisais partie de
la Légion belge qui devint l’Armée Secrète. On me
fit prêter serment et je fus chargé de répéter
la même opération, notamment à mes collègues
Résistants de la gare, et ce, en compagnie du lieutenant Léon
Lestarquit lequel fut décapité par la suite en Allemagne.
Je me rendis également à Leuze pour faire prêter serment,
notamment au docteur Salembier et Dujardin, un des fils de l’ancien bourgmestre.
J’ai établi des
centaines de fausses cartes d’identité qui m’étaient livrées
par Madame Marc Rimbaut, née Julia Vincent. Le sceau de la ville
de Tournai avait été subtilisé par Delcourt. Je dus
en faire beaucoup pour permettre à des jeunes gens de travailler
au chemin de fer et leur éviter ainsi de partir en Allemagne.
Lestarquit
Léon
Aviateurs
alliés
J’ai
aussi collaboré au rapatriement des aviateurs anglais et américains.
Ainsi, trois des aviateurs de l’avion tombé à Thieulain sont
passés chez moi, dont un que je suis allé chercher personnellement
à Fontenoy et qui avait sauté le premier de l’avion. C’était
un Néo-Zélandais, instituteur de sa profession ; il avait
été trouvé dans un champ de pommes de terre par Gahide
Hellin, 2, rue du Ronquoy à Fontenoy. Cet aviateur m’a accompagné
à vélo. Arrivé au passage à niveau de la chaussée
de Bruxelles à Tournai (où le train passe actuellement sous
la route), la barrière s’est abaissée. Nous avons mis pied
à terre... lorsque deux voitures allemandes stoppèrent. Je
n’ai jamais vu de personne aussi rapide pour faire semblant de gonfler
un vélo !
J’ai
également distribué des journaux clandestins, notamment la
Libre Belgique (quand je pouvais en obtenir) et le Vigilant. Ce dernier
m’étais remis par Dandoy, officier des douanes qui habitait Rumes
et qui avait son bureau à Tournai. La moitié des Vigilant
était distribué à Tournai, l’autre moitié était
acheminé vers Mouscron. C’était le facteur des Postes Barbieux,
résidant avenue du Parc à Mouscron, qui les distribuait.
Il fut d’ailleurs arrêté.
Nous
sommes parvenus à obtenir la liste complète des rexistes
de la région. Un jour, les responsables Rex eurent l’ordre de l’envoyer
à Bruxelles. Ils expédièrent les fiches par chemin
de fer, mais quand nous nous sommes rendus compte du contenu de l’envoi,
nous avons retenu le colis un jour au deux, le temps de recopier toutes
les adresses !
V
1
Les services de renseignements
ferroviaires de Tournai avaient remarqué le passage périodique
d’un wagon qui était toujours convoyé par deux soldats allemands
en armes. A la frontière de chaque pays, les documents étaient
changés de façon à ne pas découvrir l’origine.
Nous étions malgré tout parvenus à savoir que ce wagon
venait de Gdynia (port polonais sur la Baltique) et qu’il transportait
des V 1. C’est la raison pour laquelle, un matin, la radio de Londres annonça
le bombardement d’une ville située sur la Baltique...
Les mêmes services
avaient aussi constaté que des peaux d’ânes venant de Suisse
étaient destinées au front russe. Ces peaux à l’origine
étaient fournies par les Anglais. Nous avons signalé la chose
à Londres et ces envois cessèrent aussitôt.
J’ai beaucoup été
aidé par Maurice Huvelle qui obtenait des renseignements à
la Gestapo et à la Kommandantur par l’intermédiaire d’une
femme de journée. Par recoupement, Londres m’avait demandé
des renseignements au sujet des chars se trouvant à Bourg Léopold.
Je pus certifier la chose par son intermédiaire. Léon Dubois,
éclusier-percepteur à Kain, me fournit également de
précieuses indications sur le trafic fluvial.
Numa
Bouté
Woluwé
et Frenay
A
un certain moment, on me signala que deux parachutistes étaient
tombés à Callenelle, Jean Woluwé et Henri Frenay.
Je dus prendre contact avec eux. Je refusai tout d’abord, mais comme on
insistait, je voulus quand même faire quelque chose. Une entrevue
fut ménagée par Gérard Dumont de Maubray à
la Compagnie Industrielle et Commerciale Tournaisienne, 4, rue Morel à
Tournai entre le Liégeois et moi-même. Perdus à Callenelle
au lieu d’être parachutés à Gand, ces deux agents purent
ainsi reprendre contact avec leur chef, le major Knight et recevoir des
instructions.
Ils
travaillèrent ainsi dans le Tournaisis en collaboration avec Adelson
Tangre. Ils se réunissaient d’ailleurs dans une maison voisine de
la mienne. J’évitais que les réunions se fassent chez moi.
Le temps me donna raison. Quand je fus suspecté par les Allemands,
ils me surveillèrent pendant trois semaines. Heureusement, ils ne
découvrirent jamais rien. Il faut dire que mon travail me facilitait
la tâche. On pouvait en effet me rencontrer au guichet du télégraphe
où tout le monde pouvait venir. J’étais, de plus, administrateur
à la boulangerie de la Société Coopérative
l’Avenir, boulevard du Nord à Tournai. Là, on vendait du
pain et occasionnellement de la farine. Il y venait beaucoup de monde.
Mes agents pouvaient m’y contacter sans éveiller le moindre soupçon.
J’eus
de fréquentes relations avec les parachutistes. C’est ainsi que
je fus mis au courant de l’important sabotage à l’atelier de la
gare de Tournai. Le coup ne fut pas une réussite complète.
Les crayons détonants avaient changé de couleur et Londres
n’avait pas avisé les Résistants !
Dropsy
Les Allemands parvinrent
à savoir qu’il y avait un «Dropsy» dans l’organisation.
Nous réussîmes à cette époque à les tromper.
Il y avait en effet dans la région un certain Dropsy, lieutenant
au IIe d’Artillerie avant la guerre. Il avait été fait prisonnier
en Allemagne. Nous avons orienté leur recherche sur ce dernier.
Les grandes vacances
arrivèrent et l’abbé Dropsy me confia qu’il partait chez
le pharmacien Biourge à Feluy-Arquennes. S’il se passait quoi que
ce fût, j’étais chargé de le prévenir. Il avait
demandé à l’abbé Culot de me contacter au télégraphe
en cas de danger . Les Allemands s’amenèrent au collège pour
arrêter Dropsy, mais bien sûr, ils ne le trouvèrent
pas. Culot m’avertit immédiatement. Je passai alors outre de la
consigne - on ne pouvait téléphoner que dans un rayon très
restreint - et je l’atteignis à Feluy. Il n’était plus question
pour lui de revenir. Il me donna alors rendez-vous chez le doyen Dumont
de Leuze. Je le connaissais, étant donné que j’avais habité
au chemin du Vieux Pont à Leuze. J’étais également
en relation avec Joseph Dépelchin, secrétaire communal. C’était
d’ailleurs lui qui avait rechargé les batteries de mon premier poste
de radio. Je rencontrai donc Dropsy chez le Doyen. Et là, il me
demanda de lui trouver un logement. Je suis allé chez l’abbé
Culot qui l’hébergea à Blandain, chez ma Tante ( Simone Ghisdal).
Rutten
Entretemps, il m’arriva
un autre parachutiste liégeois, Jacques Rutten qui avait été
largué en France. Quelques émissions de radio furent réalisées
par ce dernier en ma présence chez Amédée Coinne,
94, chaussée de Roubaix à Tournai. Je lui avais procuré
cet emplacement. Coinne remplit diverses missions. Il
collabora au service organisé en vue de soustraire à la Werbestelle
de Tournai les dossiers et prévenir ceux qui étaient menacés
par des lettres anonymes. Il fut arrêté le 13 février
1944 et incarcéré à Arras. Lors du bombardement de
la prison par les Alliés, il fut abattu d’un coup de revolver dans
la nuque !
Rutten (M 50) quitta
ensuite la région et partit à Jemappes. Trop confiant peut-être,
il fit de nombreuses émissions chez Bourgueil qui était commissaire-adjoint
dans cette ville. Il se fit prendre chez lui pendant une émission.
Il voulut fuir par l’arrière de la maison, mais les Allemands étaient
là ! Il se tira alors une balle de 6,35 dans la tête. Il se
rata. Les Allemands l’emmenèrent. Il reprit cependant connaissance
un court instant pendant qu’on le transportait. Comme un message sortait
d’une poche, il eut encore la force de le repousser dans son pantalon.
Il fut trépané et eut la vie sauve. Il reprit du service
à la Sabena après la guerre. Les nazis l’interrogèrent,
mais en vain. Il prétexta la perte de mémoire.
Rutten avait été
parachuté avec un autre agent qui s’était fait prendre par
l’ennemi. Pendant le temps qu’il était sur son lit d’hôpital,
les Allemands l’avaient photographié et présenté le
cliché à son camarade précité. Celui-ci reconnut
qu’il avait été parachuté en même temps que
lui et leur dévoila son nom. Jacques Rutten subit de nombreux supplices
dont le plus éprouvant fut la «baignoire». J’ai été
prévenu de cette arrestation et je dus prendre un certain nombre
de précautions. J’imaginai entre autres choses, avec mon épouse
des alibis pour justifier mes absences. En hiver, je devais effectuer une
réparation importante au four de la coopérative. En été,
j’étais parti surveiller mon champ de pommes de terre à Velaines,
champ que je ne possédais d’ailleurs pas. Ma femme ne savait pas
où il se trouvait et ainsi, elle ne pouvait renseigner les éventuels
inquisiteurs.
Perquisition
Les Allemands vinrent
perquisitionner chez moi, rue Albert Ier à Rumillies. Ma femme a,
comme convenu, affirmé que je n’étais pas là. Je me
trouvais à la Coopérative ! Ils fouillèrent tout,
puis ils vinrent à l’endroit indiqué. Ils ne frappèrent
pas à la porte même du bâtiment. Ils se rendirent chez
un voisin et exigèrent une échelle pour escalader le mur
et accéder ainsi à la cour. Ils sonnèrent chez le
concierge et s’inquiétèrent de ma présence. Elle fut
bien obligée de dire que je n’étais pas là. Mais,
heureuse coïncidence, la veille, l’entrepreneur était venu
pour une réparation au four, cette fois réelle.
Les Allemands se rendirent
alors au télégraphe. Comme tout était fermé,
ils revinrent de nouveau chez moi. A la fenêtre, j’avais placé
une vignette de membre de soutien à la Croix-Rouge. Il était
convenu qu’on pouvait rentrer quand elle était placée, mais
quand elle était enlevée, il n’était plus question
d’entrer. Or, cette fois-là, ils avaient obligé ma femme
à rester dans le couloir. Elle réussit quand même sur
la pointe des pieds à venir dans la pièce et à enlever
l’affichette. Les Allemands entendirent du bruit et la questionnèrent.
Elle répondit du tac au tac : «Il me semblait qu’il y avait
un peu de jour. Je ne voudrais pas avoir des ennuis à cause de l’occultation».
Ils mirent tout sens dessus sens dessous. Puis, ils laissèrent leur
adresse en me priant de m’y rendre le lendemain (Gestapo, rue de l’Athénée
à Tournai) en emportant ma machine à écrire et le
nécessaire à polycopier. On réussit à me prévenir
à temps, là où je me cachais au garage Buterne, rue
du Sondart à Tournai. Je devais me rendre au bureau à 7 heures,
et à 6 h 50, on m’avertit de la situation. Plus question de sortir.
Il me faut également
dire que j’avais créé un service de récupération
du courrier destiné à la Kommandantur ou à la Gestapo,
en collaboration avec Gaston Leclercq de Warcoing qui était employé
à la Poste de Tournai 1. C’est ainsi que nous avons pu établir
un dossier assez conséquent d’une centaine de lettres anonymes de
diverses natures. Il y avait beaucoup de fausses signatures, mais malgré
tout, certains furent condamnés après la guerre.
Quant à l’incident
signalé plus haut me concernant, je ne savais rien... alors que
j’avais prévenu tant de personnes du danger d’arrestation qui les
menaçait, surtout par l’intermédiaire de Coinne qui les contactait...
! Je donnai l’alerte et c’est ainsi que j’appris deux jours après,
qu’on avait déposé une lettre anonyme dans la boîte
de la Gestapo dont voici le contenu :
«
Messieur. Ci vous voulez découvrire des chosse intéressant
il faut survierlez la maison n° 86, rue Albert 1° à Rumilie.
II cil passe des chosse louche sur tout le soir il y a des hommes qui vienne
pour les pionnage l’individue qui à abitte la et employé
au Telephone à la gare de Tournai ».
Cette lettre dont j’avais
découvert l’auteur fut remise après la guerre à la
Sûreté de l’Etat, bien inutilement d’ailleurs.
Le lendemain, ma femme
qui commençait aussi son service à 7 heures donna un coup
de téléphone au bourgmestre de Chapelle. Leleux et Wallez
arrivèrent aussitôt à Tournai pour enquêter sur
ce qui s’était passé. Ils garèrent leur voiture là
où je me trouvais. Ils entrèrent et je tombai nez à
nez avec eux dans le couloir. Ils avaient besoin de mes services. Ils me
demandèrent d’accompagner à Bruxelles Adrien Marquet, jeune
ingénieur de Charleroi, qui avait été parachuté
dans la région pour le compte du service Mill. Il passa toute la
guerre sans être inquiété. Leleux me conduisit en voiture
à Ath et de là, en train à Bruxelles.
Dénonciation
Je
rappelais plus haut que j’avais averti assez bien de personnes menacées
dans leur liberté. J’interceptai, un jour, une lettre anonyme accusant
formellement Melle Révelard, directrice de l’école des infirmières
de Tournai, de comploter contre l’ennemi. Cette missive contenait tellement
de précisions sur ses activités que je jugeai urgent de la
prévenir. Elle ne me connaissait pas, mais je pris le risque de
lui téléphoner en souhaitant la rencontrer le plus tôt
possible. Elle vint au rendez-vous dans la salle réservée
au public du télégraphe. Il y avait peu de personnes. Nous
n’étions pas débordés de travail. On ne pouvait pas
télégraphier, quant à téléphoner, ce
n’était permis que dans un petit rayon. Nous étions surtout
occupés par les lettres express venant d’Allemagne.
Je
rencontrai donc Melle Révelard et lui remis la lettre de dénonciation.
Elle la lut et me répondit en se rebiffant : «Moi, je ne m’occupe
de rien». J’ajoutai : «Je ne vous ai rien demandé, je
ne vous connais plus, vous ne me connaissez pas. Si j’ai pu vous être
d’une quelconque utilité, tant mieux...» Elle quitta les lieux.
Voyant sans doute que cela n’avait pas eu de suite, une deuxième
lettre fut expédiée. Les Allemands vinrent l’arrêter,
mais elle fut libérée. Elle me remercia après la guerre.
Une
autre fois, je rentrais du bureau et je rencontrai, sur ma demande, ma
Tante sur le pont Morel. Je la prévins d’être sur ses gardes
parce que j’avais appris qu’il y avait un rapport sur elle à la
Kommandantur. Il certifiait notamment qu’elle était passée
chaussée de Bruxelles à Tournai, le matin même. Elle
n’attacha pas d’importance à ce fait. Elle partit. L’abbé
Dropsy m’attendait chez moi. Je lui dis : «On a déposé
ce midi sur le bureau de la Kommandantur un papier disant que vous étiez
passé en compagnie de la femme qui vous héberge, ce matin
à 9 h 40. A vous de savoir si c’est exact.» Il prit l’affaire
plus au sérieux et la nuit, il partit à Taintignies vers
un endroit plus sûr.
Coinne
Amédée
Les
émissions radio
A Bruxelles, je fus mis
en contact avec le fils de l’ancien bourgmestre d’Alost, Albéric
Nichels, avec qui j’allais travailler. Les consignes de sécurité
étaient strictes. Pour ne pas être repérés,
nous devions émettre dans un triangle ayant au moins quinze kilomètres
de côté. Je voyageais ainsi un peu partout. Mon poste était
camouflé dans un compteur à gaz. Je le mettais à l’intérieur,
puis je revissais le tout. J’avais même scié les chiffres
du compteur.
J’avais pris l’identité
d’un contremaître électricien au chemin de fer qui était
parti à Londres. On avait simulé son départ pour la
France, puisqu’il était rentré en Belgique...
Chez Emile Van Cauwelaert
à Lombeek-Notre-Dame, je connus une chaude alerte. Les émissions
avaient lieu à l’heure GMT, avec deux heures de retard sur l’heure
allemande. Je contactai ainsi Londres vers une heure du matin. Nichels
vint me prévenir qu’un camion allemand avait déchargé
des petits groupes de soldats un peu partout dans les environs. Nous avons
vite replié bagages. Van Cauwelaert cacha le poste. Heureux hasard
- quand le destin vous est favorable, tout vous sourit - il se fait que
le frère d’Emile Cauwelaert, Karl, était chef de service
au contrôle du ravitaillement. Il disposait d’une voiture et il l’avait
proposée à Nichels. Nous la rangions dans une ferme voisine.
Nous l’avons donc utilisée. Le lendemain quand nous sommes repassés
à la chaussée de Ninove, on nous a dit de filer au plus vite.
Les trams étaient arrêtés, tout était fouillé.
Vraiment, nous avions eu de la chance...
Nous avons également
opéré à la chaussée de Louvain dans une petite
rue. La SNCB qui craignait les bombardements avaient fait place nette.
Tout était abandonné. Nous nous y sommes installés.
Un contremaître du chemin de fer, Ronval, était parvenu à
relier le téléscripteur sur les lignes allemandes, de sorte
que tout ce que l’ennemi recevait, nous était automatiquement révélé.
Le téléscripteur avait été placé dans
une cabine de téléphone suspendu avec des ressorts pour qu’il
fasse le moins de bruit possible. Piérart qui vivait dans la clandestinité
comme moi, était chargé de prendre note de tout ce qui pouvait
intéresser le réseau.
Nous avons réussi
également à placer un poste-émetteur sur le château
d’eau de Namur. Je devais le monter avec René Clippe (René
Hainaut, nom de guerre), agent qui avait été parachuté
en même temps que le grand patron, Adrien Marquet, et qui avait travaillé
comme radio pendant trente-quatre mois. J’avais passé la nuit chez
le docteur Séverin, rue du Viaduc à Charleroi. Venant de
La Louvière, René devait me rejoindre à la gare de
Charleroi à midi. Je me rendis à la station où je
l’attendis en vain. J’allai dans un café et téléphonai
au docteur qui me pria de revenir chez lui. Là, je voulus quand
même connaître le pourquoi de l’absence de René. Tout
le groupe avec René avait été capturé le matin
du 25 mai 1944 à La Louvière. Comme je voulais retourner
à Bruxelles, Séverin me signala le passage dans les dix minutes
du docteur en chef du chemin de fer qui regagnait la capitale en voiture.
Je saisis cette occasion.
Je suis néanmoins
revenu par la suite à Namur avec Denis, un sous-chef de service
et un autre cheminot. Nous avons réussi cette fois à monter
l’installation. Si tout avait marché normalement, nous aurions pu
émettre sans grand risque par l’intermédiaire du dispatching
du chemin de fer. Malheureusement, des groupes de Résistance firent
sauter des pylônes. Nous leur avions cependant demandé de
laisser intact telle et telle ligne téléphonique ! Ils ne
suivirent pas nos directives. Notre travail devint ainsi plus dangereux.
J’avais trois émissions
de jour par semaine et pratiquement, sur six émissions, je devais
en faire cinq à la chaussée de Louvain avec une antenne de
fortune, d’où le risque très grand de me faire repérer.
Nous aurions voulu émettre à Schaerbeek, mais ce ne fut pas
possible : on se méfiait d’une personne...
Arrestation
à Bruxelles
Je fus une fois arrêté
à Bruxelles. J’étais dans le tram n° 10 qui allait à
Laeken. Les Allemands le firent stopper une vingtaine de mètres
avant l’arrêt prévu. Ils en firent descendre tout le monde,
hommes, femmes et enfants, alors qu’habituellement, ils n’obligeaient que
les hommes à descendre. J’ai aussitôt pensé que la
fouille allait être serrée. Comme nous n’avions pas suffisamment
de poste-émetteur, il fallait se déplacer avec le sien. Il
aurait fallu un poste à chaque emplacement...
Ce jour-là donc,
mon poste avait dû être réparé et au lieu d’être
camouflé, il était simplement empaqueté dans du papier
gris. Je n’avais pas voulu faire voir au réparateur comment je le
cachais. Je décidai de le laisser sur la plate-forme du tram. Je
descendis avec ma serviette qui contenait mon transformateur et les quartz
qui déterminaient les longueurs d’ondes. Un Allemand me fouilla
si superficiellement que si j’avais eu une mitraillette, il ne l’aurait
pas vue. Il aurait fallu une mitrailleuse, et encore ! Il s’en moquait
éperdument. Quand la vérification fut terminée, je
repris ma serviette qui était à terre. Il ne l’avait même
pas ouverte, et avec franchise, je lui demandai l’autorisation de passer.
Un sous-officier contrôla ma carte d’identité. Là,
il me dévisagea deux fois. Il y avait sur la photo une ombre qui
semblait m’affubler d’une moustache. Ce petit rien aurait pu me causer
de graves ennuis. Je refis d’ailleurs une autre photo par la suite.
Je rejoignis l’arrêt
vingt mètres plus loin et là, je pus à loisir juger
de la situation. Les Allemands savaient qu’il y avait une banquette qu’on
pouvait démonter pour y cacher un objet. Ils y avaient déjà
trouvé de la dynamite auparavant. Alors que je croyais qu’il allait
s’agir d’une fouille assez conséquente, tout le monde partit. Le
tram stoppa à l’arrêt et j’y remontai tranquillement. J’arrivai
à la place de Laeken et je pris un bus pour Merchtem où je
devais faire une émission de nuit dans une brasserie. Après
cet incident, j’insistai auprès de mes supérieurs pour obtenir
un ou deux postes supplémentaires. Mes désirs ne furent jamais
comblés. Après la Libération, le chef du service Mill
à Londres, le major Page vint nous voir et déclara : «
Les renseignements ferroviaires à eux seuls ont écourté
la guerre d’un an ! ».
Je
conclurai en disant qu’après la guerre, je dus établir des
fiches signalétiques pour mes 60 agents en leur attribuant une cote
au vu du travail fourni. Mes chefs me recommandèrent de me montrer
très strict à ce sujet. Je le fus. Dans beaucoup de mouvements
de Résistance, les actions furent amplifiées, mais nous,
au service Mill, on eut plutôt tendance à minimiser les faits.
N’était-ce pas préférable ?...»
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