Né le
20 février 1898, à Boutonville, hameau de Baileux en Thiérache,
Georges Dropsy eut tôt fait de manifester plus d’un trait de sa belle
intelligence. De son père, ébéniste, il a su garder
une âme artiste, un peu bohème qui savait toujours s’élever
au-dessus des contingences matérielles. Il devint professeur de
sciences au collège d’Ath, puis au collège de Notre-Dame
de la Tombe à Kain.
1940 le vit tenir le
collège debout, développer tout un réseau de résistance
dans le Tournaisis et devenir le commandant du Refuge A 30 de l’Armée
Secrète qu’il avait fondé. Il ne tarda pas à se dévouer
tant et plus à la presse clandestine en collaborant au «Vigilant».
Puis, il prit le maquis, devint «Mon Oncle» et porta aux ennemis
des coups dont on réalisa après seulement la terrible efficacité.
Au sein du Service PAT (récupération et renvoi des aviateurs
en détresse), sa résistance lui valut de nombreuses distinctions
honorifiques. Il fut même promu colonel honoraire de l’armée
britannique pour services rendus aux soldats anglais. La rue du collège
de Kain porte actuellement son nom.
Les
activités de ce Résistant émérite nous furent
évoquées par le Chanoine Edouard Delmée,
alors
directeur du collège de Kain.
Atteint par l’ordonnance
de l’Armée, je partis le 15 mai avec les jeunes gens à Toulouse.
Le collège fut alors dirigé par Georges Dropsy qui était
le plus ancien professeur. Celui-ci était un grand patriote. Déjà
lors de la première guerre mondiale, étant à Chimay,
il avait rempli des missions d’espionnage. Son civisme était une
seconde nature. D’ailleurs au collège pendant tous les événements
qui précédèrent l’invasion, ses élèves
apprirent beaucoup sur le conflit de 1914-18 et sur la poussée du
nazisme.
A mon retour de France,
il me raconta ce qui s’était passé à l’arrivée
des Allemands et notamment, lors du bombardement de Tournai. Les nazis
avaient atteint la rive de l’Escaut à Kain sous le feu nourri des
Anglais. Les envahisseurs étaient arrivés au collège
et, vu l’efficacité du tir, ils avaient cru que l’abbé Dropsy
renseignait les Alliés par radio. En fait, je ne crois pas qu’il
l’ait fait, mais je sais qu’il eut des paroles très vives avec ses
interlocuteurs. Son naturel rejaillissait et il parvenait à peine
à se contenir.
Robert
Lelong
Conscient de ses responsabilités
et alors que les autres professeurs étaient sur les routes de France,
il resta seul préservant ainsi la maison du pillage. Le 10 juin,
le collège rouvrit ses portes aux élèves revenus d’évacuation.
L’un après l’autre, les enseignants rentrèrent et l’abbé
Dropsy put ainsi terminer l’année scolaire avec un corps professoral
presque au complet. Il fallut attendre début août pour me
voir rentrer ainsi que l’abbé Roose emmené captif en Allemagne.
Je repris donc la direction
de l’établissement. Nous fûmes obligés de limiter le
nombre d’internes qui tomba de 201 à 98. A diverses reprises au
cours de l’année scolaire 40-41, nous eûmes la visite d’Allemands
à la recherche d’un logement, mais à la vue des bâtiments
sinistrés, conséquence des bombardements, ils n’insistèrent
pas.
Début novembre
1941, j’eus la désagréable surprise de voir l’abbé
Dropsy ramené sur une civière. Il devait porter un message
à un endroit précis que j’ignore et il était parti
en vélo. Il s’était blessé en tombant de sa machine.
Il avait été recueilli dans un café de la chaussée
de Bruxelles à Tournai. Dans un état semi-comateux, il divagua
et fit allusion au message. Heureusement pour lui, le tenancier qui avait
la sinistre réputation d’être rexiste n’a pas réalisé
et le fit transporter au collège... Une fois de plus, la chance
l’avait favorisé.
Le lendemain avant-midi,
on m’appela au parloir où m’attendait un homme jeune qui me demanda
instamment à voir l’abbé Dropsy. Malgré mes réticences
vu son état, je le fis monter dans sa chambre.
Quelques jours après
en me rendant à Tournai, j’eus mon attention attirée par
un portrait figurant sur une affiche. Je reconnus mon visiteur : c’était
Robert Lelong. Ma tension nerveuse devint insoutenable. Je pensais que
presque certainement mon collègue Dropsy avait été
mêlé à l’affaire du notaire Gérard de Tournai
qui avait été abattu. Je ne sais pas dans quelle mesure cela
le concernait, mais qu’importe... L’abbé Dropsy me demanda alors
de rencontrer l’abbé Vandeputte pour lui remettre le message dont
j’ai fait allusion plus haut et qui revêtait pour lui une très
grande importance.
Le 22 juin 1942, l’abbé
Dropsy dut, à un concours heureux de circonstances, de n’être
pas arrêté lors d’une réunion à Mons avec tous
les chefs du groupe auquel il appartenait. On s’attendit alors tous les
jours à la visite de la Gestapo au collège. Comment en était-on
arrivé à cette situation ?

Je savais que l’abbé
avait des relations avec des personnes appartenant à la Légion
Belge. Un bénédictin de Maredsous le rencontrait notamment
au collège. Le hasard voulut donc que Dropsy rata, ce jour-là,
son train pour Mons. Il évita ainsi une arrestation certaine. Il
me confia ce fait et je lui dis : «Ils ont certainement ton nom puisque
tout le groupe a été pris. - Je n’en suis pas encore sûr,
me répondit-il. Je saurai cela dans peu de temps par un correspondant
de Suisse». Je ne connaissais bien sûr pas les ramifications
de son réseau... J’ajoutai cependant qu’il n’était pas prudent
de rester à Kain. Il voulut quand même assumer la fin de l’année
scolaire jusqu’au 27 juillet, mais il logea chez Deweweire, plus tard devenu
bourgmestre de Kain. Il prit alors ses vacances.
Perquisition
Moi-même, je partis
en retraite et à peine avais-je quitté les lieux d’une heure
que deux agents de la gestapo s’amenèrent au collège demandant
à voir l’abbé Dropsy. Le concierge Victor Wallez leur répondit
qu’il n’était pas dans la maison. Sur ce, ils exigèrent qu’on
les conduisit à sa chambre. Ils fracturèrent la porte et
fouillèrent consciencieusement pendant deux heures ses papiers,
heureusement sans résultat. Pour tout butin, ils emportèrent
quelques journaux clandestins et laissèrent pour l’intéressé
l’ordre de se rendre au siège de la Gestapo à Charleroi avant
le 3 août 1942. L’économe de l’époque, l’abbé
De Pauw avait été chargé de guider les Allemands dans
sa chambre. Là, ils durent affronter un fouilis invraisemblable.
Il n’est d’ailleurs pas étonnant qu’ils ne trouvèrent rien
de compromettant. A cette époque, l’abbé Dropsy étudiait
un champignon vivant dans la bière. Les visiteurs s’inquiétèrent
donc de la présence de tubes de recherches. Gardant son sang-froid,
notre économe leur précisa qu’il faisait des études
sur le choléra ! Leur réaction fut immédiate : on
ne les revit plus.
Je reçus un coup
de téléphone du collège me narrant cet incident et
me demandant d’atteindre l’abbé pour l’avertir. Sachant qu’il était
dans le pays de Charleroi, je lui envoyais une lettre expresse.
Je rentrai le 2 août
et je le trouvai occupé à récupérer tout ce
qu’il avait de plus précieux et ce, la veille du jour où
il était convoqué à la gestapo. Vu la gravité
des événements, une seule attitude pour lui : disparaître
au plus tôt et prendre la clandestinité. Comme je n’étais
pas parvenu à le convaincre, je m’étais rendu chez Monseigneur
Delmotte, évêque de Tournai, lui demandant de l’inciter à
se cacher. Celui-ci intervint et l’abbé Dropsy obtempéra.
A partir de ce moment, je fus très inquiet. Je m’attendais à
tout moment à une visite de ces messieurs de la GFP.
Un jour, l’abbé
Bracaval vint me voir. Il était alors directeur de l’Institut Saint-Joseph
à La Louvière. Je m’étonnai un peu de sa visite. Il
me demanda à rencontrer Georges Dropsy. Je l’envoyai chez Roger
Fourez, rue Guillaume Charlier à Tournai. Lui savait sans doute
où le joindre. Il m’expliqua également qu’il était
en relation avec une personne d’un service allemand à Mons. Elle
venait de lui faire savoir que la Gestapo était au courant de tous
les déplacements de Dropsy ainsi que ceux de ses collaborateurs.
Les nazis attendaient le moment propice pour les arrêter tous ensemble.
J’appris plus tard que Dropsy se cachait dans une maison isolée
à Blandain, habitée par Simone Ghisdal, dite «Ma Tante».
Aviateurs
américains
Le 9 octobre 1942, à
10 h. 40, en sortant de la chapelle, j’entendis un vrombissement d’avion
et un bombardement dans le lointain. Je sortis du collège et j’aperçus
à quelques 5.000 mètres d’altitude, des escadrilles de bombardiers
américains comprenant chacune une dizaine d’appareils. A un certain
moment, je les vis attaquer par un chasseur allemand. Bientôt, les
mitrailleuses crépitèrent. Un bombardier fut touché
et commença à descendre. A ce moment, trois aviateurs se
jetèrent en parachute.
J’appris le lendemain
que l’appareil s’était abattu à Mouchin et que quatre aviateurs
étaient sains et saufs. Un second bombardier fut atteint. De nouveau,
deux aviateurs sautèrent ; un troisième, d’après ce
que l’on racontait, sauta à deux cents mètres du sol et serait
tombé à Néchin à côté de son appareil.
Les deux premiers, poussés par le vent, atterrirent sur le territoire
de Kain. Aussitôt, ce fut une course folle de la population qui désirait
voir et aider les rescapés. Quand la gendarmerie allemande arriva
sur les lieux quelques minutes plus tard, elle ne trouva plus que des parachutes.
Personne évidemment n’avait vu les aviateurs. L’après-midi,
l’un d’eux fut retrouvé sur dénonciation. Quant au second,
on raconta qu’il s’était sauvé à bicyclette et que
l’abbé Dropsy ne fut pas étranger à ce sauvetage.
Il était donc resté dans la région.
L’abbé
Dropsy était parfaitement au courant de ce qui s’était passé.
Voici la note qu’il envoya à G.98 (alias Clovis ou docteur Delcoigne)
:
«Je
vous adresse sous même pli une note en anglais afin de récupérer
éventuellement les membres de l’équipage du bombardier en
difficulté hier matin 9 courant au-dessus de Rumes ou environs Sud;
j’en ai déjà deux membres en ma possession... En cas de besoin,
convoquez-moi sous le style convenu.
C.T.
14 (Dropsy)»
Dear
Sir,
October
l0th 1942
We
are endeavouring to recover the crew of the •Flying Fortress» n°
124.510, of the 367th Squadron of the USA Air Force.
We
have safe of this machine :
the
Engineer Erwin D. Wissenback
the
Navigator William Gise.
Thus,
you, Mrs Tom W. Dynan, radio-operator
John
W. Olson, pilot Truman C. Wilder
Joe
N. Gates, co-pilot Bert E. Kaylor, gunner
A.W.
Lachasse Nickelson, gunner
You
may take confidence with us and follow the tarrier of this paper, whe is
in charge to bring you into safeness.
You
will be convoyed surely to England by our services.
The
Chief of the Recovering System for Allied Flyers in Belgium,
(s)
Dr Waterzucht.
[
Traduction : nous tentons de récupérer l’équipage
de la forteresse volante... Nous avons sauvé de cet avion... Vous
pouvez nous contacter en toute sécurité et suivre te porteur
de ce document qui est chargé de vous mettre en sûreté.
Vous serez certainement rapatrié en Angleterre par nos services.
Le
chef des recherches pour avions alliés en Belgique ]
Otages
Cet aviateur s’était
caché dans une maison de la rue du Nord à Kain centre. De
là, il suivit une filière d’évasion et je pense qu’il
regagna l’Angleterre.
Le jeudi 15 octobre,
à 5 h. 40, coup de sonnette. Police. Je dus descendre. Je me retrouvai
face à face avec des gendarmes allemands. Ils venaient arrêter
l’abbé Dropsy (absent), moi-même, ainsi que Roose et Sioen,
ces derniers étaient professeurs de langues modernes. Or, «on»
avait vu un abbé qui était arrivé un des premiers
auprès du parachuté et lui parler. Les Allemands avaient
tout de suite pensé qu’il ne pouvait s’agir que d’enseignants parlant
l’anglais.
A 6 h. 40, nous sortîmes
et allâmes attendre les autres otages aux Quatre Bras près
de la chapelle de la Tombe. Ce ne fut qu’à huit heures qu’on nous
chargea sur une camionnette. Nous fûmes emmenés à la
Visitation, boulevard Léopold à Tournai, transformée
en maison pour otages. Nous étions seize :
BERLEMONT Julien, conducteur
de tram, rue des Ecoles; CARBONNELLE Albert, distillateur et ancien bourgmestre,
Chaussée d’Audenarde ; CORROYER Marcel, couvreur, place Kain-Centre
; DALLE Eugène, religieux barnabite, rue du Saulchoir ; DEBLATON
Léopod, imprimeur, avenue d’Audenarde ; de BOMMERSONNE Eugène,
curé de N.-D. de la Tombe ; DELMEE Edouard, directeur du Collège
N.-D. de la Tombe ; DIODORE Alexis, ajusteur aux Chemins de fer, rue du
Crampon ; FONTAINE César, machiniste retraité, rue des Ecoles
; HANOT Léon, contrôleur au ravitaillement, adjudant colonial,
rue d’Omerie ; LEMAIRE Jules, garde-champêtre, rue des Ecoles ; MAHIEU
Louis, bourgmestre en fonction ( complètement blanchi par le Conseil
de Guerre de Mons et réintégré dans son mandat de
conseiller communal qu'il détenait au moment de l'invasion allemande
en 1940 ) 54, rue Albert à Kain ; ROOSE Raphaël, professeur
au Collège N.-D. de la Tombe ; SENEPART Omer, instituteur, rue des
Ecoles ; SIOEN Joseph, professeur au Collège N.-D. de la Tombe ;
VIRELY René, chef de culture à la ferme «Jaco»
Deweweire. Le père DESMET, religieux barnabite, vicaire à
Kain-Centre, arrêté le lendemain, vint nous rejoindre à
Huy. Nous étions donc 17 au total.
A notre arrivée,
l’adjudant Alfred nous donna lecture du règlement. Nous lui remîmes
notre argent, les rasoirs, etc... ainsi que le tabac. Tout devait, paraît-il
nous être rendu à la sortie. Nous fûmes alors conduits
dans une salle, dite salle des assemblées dédiée à
Saint-Augustin portant l’inscription : «A la douceur cordiale...
» Nous y restâmes quatre jours. A 11 heures, visite du commandant
de place avec un interprète qui nous donna lecture de l’affiche
qui fut placardée à Kain et environs :
(Texte
de l’affiche)
«Le
9 octobre, deux aviateurs américains se sont élancés
d’un appareil abattu et ont atterri en parachute sur le territoire de la
commune de Kain. L’un fut fait prisonnier par la Feldgendarmerie, l’autre
s’est enfui. Il a été constaté que l’aviateur en fuite
est resté pendant un certain temps en compagnie de 60 à 80
personnes, s’est entretenu avec celles-ci et s’est ensuite éloigné
avec quelques civils. Il est ainsi prouvé que la fuite de cet aviateur
a été favorisée par des habitants de la commune de
Kain, bien que l’aide et la protection accordées à des membres
d’une armée ennemie entraîne l’application de la peine de
mort.
En
conséquence, les dispositions suivantes sont décrétées
:
1)
20 habitants de la commune de Kain seront arrêtés et déportés.
2)
Si l’aviateur américain en fuite n’est pas arrêté pour
le 31 octobre 1942, la commune de Kain sera punie d’une amende de 100.000
F.
Il
est fait remarquer que les renseignements permettant l’arrestation de cet
aviateur seront récompensés par la remise d’une somme d’argent
de 500 RM au maximum ou par la libération d’un proche parent actuellement
prisonnier de guerre.
Tournai,
le 14 octobre 1942
Kommandantur
de Tournai
(s)
Schicker
Major
et Commandant»
Départ
pour Huy
L’interprète ajouta
qu’il savait que l’un de nous était particulièrement coupable.
Il s’agissait de Virely, le chef de culture de chez Deweweire. Il avait
à réfléchir. Il précisa en outre que nous partirions
le lendemain pour une destination inconnue. A midi, nous reçûmes
notre premier dîner de prisonnier : soupe aux choux et ragoût
de betteraves. On nous annonça à 17 heures notre passage
devant le major pour interrogatoire. Le vendredi, les premiers colis arrivèrent.
L’interprète nous signala alors que puisque nous étions innocents,
notre détention n’allait pas durer. Le retard apporté à
notre départ nous insuffla de l’optimisme. Nous dûmes vite
déchanter...
Le dimanche soir, Alfred
nous prévint que nous partirions le lendemain matin pour un séjour
dans un château entre Bruxelles et Louvain. Effectivement, le lundi,
on nous fit lever à 4 h. 30. A 6 heures, nous fûmes transportés
en camion à la gare de Tournai pour prendre le train de Bruxelles
à 6 h. 30. Finalement, nous arrivâmes à 16 h. 30...
à Huy. Le chef de gare pour nous consoler, nous annonça que
de la forteresse, nous aurions un magnifique panorama sur la vallée
de la Meuse. Dès notre arrivée, nous fûmes reçus
par quatre confrères d’un groupe d’otages de Charleroi, les abbés
Waterloos, Paternôtre, Maes (ex-condamné à mort de
la guerre 14-18) et Ranchon.En fait, tout cela ne fut pas très gai.
Pendant que nous étions
à la forteresse, le 28 octobre, la gestapo vint de nouveau au collège.
Vu que nous étions partis, les agents n’insistèrent pas,
mais malgré tout, ils étaient toujours à la recherche
de l’abbé Dropsy. Ce fut d’ailleurs ce matin-là que Deweweire
et le groupe de l’A.S. de Kain furent arrêtés.
L’abbé Sironval
prit la direction du collège, aidé pour le cours de flamand
et d’anglais par le père oblat de Velaines, Emile Carré.
Ce dernier était parti en Angleterre, y avait suivi une instruction
appropriée, puis parachuté dans la région avec un
poste émetteur. Son rôle fut très important, Il mena
en quelque sorte un double jeu: étant flamand d’origine et connaissant
l’allemand, il feignait de collaborer avec l’ennemi pour obtenir le maximum
de renseignements. Il était d’ailleurs très lié avec
un mouvement de Résistance de Braine-le-Comte qui l’hébergea.
Nous revînmes de
Huy le 15 novembre.
Le
travail obligatoire
1 février 1943.
Depuis plusieurs semaines, nous vivions sous la menace continuelle des
déportations pour le travail obligatoire en Allemagne. Les professeurs
et grands élèves allaient-ils être appelés ?
Une note de l’évêché
nous annonça que les étudiants et maîtres n’y étaient
pas encore astreints.
Le 28 juillet 1943, je
reçus une convocation de la Kommandantur de Tournai. Je devais m’y
présenter le 30. Un bruit courait que les Allemands réclamaient
les listes des rhétoriciens sortants.
Le 30 juillet donc, les
directeurs des établissements de Tournai-Ath se retrouvèrent
dans le bureau du docteur Winter à la Kommandantur de Tournai. Celui-ci
nous fit la déclaration suivante : «J’ai reçu de Mons
l’ordre d’exiger de vous la liste des étudiants. Je m’excuse de
formuler pareille demande, mais je ne fais que transmetre des instructions.
Quant à vous, vous savez ce que vous avez à faire. Agissez
d’après votre conscience». Nous fûmes tous étonnés.
Il était manifestement ennuyé. On devine notre réponse...
Le 14 août 1943,
j’eus la visite au collège du trop fameux Schumaker de la Werbestelle
qui vint en personne réclamer la liste des élèves.
Il me menaça, mais en vain. Il sortit furieux en claquant les portes.
Il n’insista pas...
Le remplaçant
de Dropsy, Terryn reçut sa feuille pour le S.T.O. Il n’y répondit
pas et continua à assumer ses cours malgré la menace continuelle
qui pesait sur lui.
Nous eûmes le 4
novembre 1943 une réunion mémorable des supérieurs
des collèges à l’Ecole Normale de Braine-le-Comte. Au moment
de notre départ à 17 heures, la maison fut cernée.
On assista à une perquisition sérieuse qui se termina par
la découverte de quelques armes et explosifs. Heureusement, les
Allemands ne nous imputèrent pas la responsabilité de ce
dépôt, pas plus d’ailleurs qu’au directeur de l’établissement.
Nous en fûmes quitte
pour la peur. En fait, ces explosifs étaient cachés dans
la cave en-dessous d’un tas de pommes de terre destinées au Secours
d’Hiver. Il y avait dans cet organisme des Résistants qui avaient
trouvé là une cachette idéale, mais ils avaient été
dénoncés par le bourgmestre rexiste de la ville. Ce dernier
fut d’ailleurs abattu par la suite. Un des Résistants qui était
présent lors de la visite des Allemands, s’était caché
sous une estrade dans une classe. Il ne fut pas pris.
Traîtrise
Je rentrai le lendemain
matin, le 5 novembre. Je reçus la visite d’une dame soi-disant recherchée
par la gestapo. Elle venait me demander de l’aide. Elle désirait
soit une fausse carte d’identité, soit une introduction pour l’Armée
Blanche. Pour faire agréer sa demande, elle fit appel aux témoignages
de certaines personnes qui se révélèrent authentiques.
En fait, elle essayait
d’entrer dans la Résistance tournaisienne. Nous avons appris par
la suite qu’elle s’était spécialisée dans les groupements
de prêtres. Elle avait déjà fait arrêter un certain
nombre d’ecclésiastiques du Brabant wallon.
Cette personne avait
été à Hacquegnies chez l’abbé De Backer, un
de nos inspecteurs, qui était en même temps curé de
ce village. Elle se recommanda de lui. Elle me parla aussi chaleureusement
de l’abbé François, ancien curé d’Hacquegnies qui
était originaire de Celles, mon village natal, et de la nièce
de celui-ci qui avait épousé le vétérinaire
Bataille. En somme, elle me donnait là des détails si précis
que je pouvais avoir confiance en elle. Elle me raconta également
qu’elle avait été arrêtée avec son mari (détail
important pour la suite) qui était parvenu à se sauver du
train qui le déportait. Elle me cita également certains noms
de la Résistance locale que je connaissais par l’intermédiaire
de l’abbé Dropsy. Je répondis à cette dame que je
ne pouvais lui venir en aide et je lui dis : «Peut-être pourrais-je
vous obtenir une carte d’identité. Vous pourriez essayer de vous
adresser à l’abbé Thiéry (alors directeur des Oeuvres
à Tournai...) Je ne sais pas s’il pourra faire quelque chose pour
vous. Si vous permettez, je vais lui téléphoner pour lui
demander quand il pourra vous recevoir». Cet abbé me répondit
qu’il l’accueillerait le lendemain à 8 heures chez lui, rue de l’Athénée.
Quelque chose me paraissait
suspect dans son attitude et je voulus en avoir le coeur net. Je téléphonai
donc chez Bataille à Celles, puisque cette dame prétendait
être sa cousine de Charleroi. Mme Bataille confirma ces dires. J’insistai
cependant en demandant si elle était mariée. Là, elle
fut catégorique : elle était toujours célibataire.
Je me rendis compte alors que j’avais été trompé et
que j’avais affaire à une personne dangereuse. Elle avait en effet
prétendu que son «mari» s’était enfui...
J’appelai immédiatement
l’abbé Thierry en l’avertissant du danger.
Le
lendemain donc, elle se présenta chez ce dernier à l’heure
convenue. Il recevait à ce moment-là une dirigeante de patro.
Il fit introduire la personne dans une pièce voisine et dit à
la jeune fille précitée : «Vous allez sortir. Une dame
va entrer. Restez dans les parages et dès que vous la verrez quitter
les lieux, suivez-la». L’abbé demanda alors à la suspecte
de lui fournir une photo d’elle pour la coller sur la carte d’identité,
dans l’éventualité où il en trouverait une. Elle commit
cette imprudence : elle remit sa photo, permettant ainsi son identification
ultérieure. Et elle sortit. La jeune fille la suivit et vit qu’elle
rejoignait un individu. Elle logeait dans un hôtel près de
la gare de Tournai.
J’appris par la suite qu’il
l’avait accompagnée lorsqu’elle était venue au collège
et qu’il l’attendait dans un café. S’il lui était arrivé
le moindre incident, mon compte aurait été bon. Finalement,
elle mérita son sort : elle fut abattue par la Résistance
quelque temps après.
Le 24 décembre
1943, la gestapo vint encore à Kain, toujours pour prendre des renseignements
sur l’abbé Dropsy disparu depuis juillet 1942. Décidément,
ils étaient persévérants. Ils ne se présentèrent
pas au collège. Ils se contentèrent de poser des questions
dans les cafés environnants.
10
mai 1944 : bombardement de la gare de Tournai
Le 10 mai 1944, à
10 h. 20 : bombardement de la gare de Tournai par l’aviation alliée.
Des bombes tombèrent au Saulchoir à 1.200 mètres du
collège. Il n’y eut aucune panique parmi les élèves.
Tous descendirent dans les caves. A midi, ils retournèrent chez
eux. Les professeurs aidèrent au dégagement des victimes.
L’établissement devint alors le refuge des familles évacuées
ou sinistrées de la ville. Pendant quatre mois, il abritera plus
de cent réfugiés.
Le 1 août 1944,
pendant la réunion des supérieurs du séminaire, six
agents de la gestapo firent irruption au collège pour un contrôle
d’identité des réfugiés. Ils recherchaient des réfractaires.
Terryn leur glissa, à leur grande fureur, entre les doigts. Il était
occupé, dans une véranda à l’entrée du collège,
à réparer le pneu de son vélo. Ils lui demandèrent
ses papiers. Et comme il était en salopette, il leur fit comprendre
qu’il n’avait pas son veston contenant son portefeuille. Il leur demanda
l’autorisation d’aller le chercher. Ils ne le suivirent pas. Il en profita
pour s’échapper par une cave secrète aménagée
dans le collège.
Les Allemands arrêtèrent
quand même, mais sans l’identifier, un sous-lieutenant de gendarmerie
qu’ils recherchaient depuis deux ans et qui était hébergé
chez nous. Ils n’apprirent pas son vrai nom ni sa qualité. Il fut
cependant déporté en Allemagne comme réfractaire au
travail.
S’amenèrent alors
au collège le 25 août 1944, des ménages(?) de travailleurs
belges embrigadés dans l’organisation Todt. Le second étage
du bâtiment de façade fut réquisitionné pour
eux par les Allemands. Ils entreprirent au Mont-Saint-Aubert des travaux
de terrassements pour la construction de rampes de lancement de V 1. Ils
n’y travaillèrent pas longtemps puisque le 2 septembre au soir,
les Allemands nous quittèrent enfin...
Retour
du Colonel Dropsy
Le 3 septembre à
9 h. 30, les premiers blindés américains arrivèrent
et nous eûmes la surprise de voir revenir le «colonel»
Dropsy, chef du groupe de l’Armée Secrète du Tournaisis.
Pour nous, la guerre
n’était pas terminée. Le 25 décembre 1944, au moment
de l’offensive de Von Runstedt, nous vîmes arriver 25 parachutistes
anglais partis de Londres la nuit même à 2 heures du matin.
C’est dire si la situation militaire était désastreuse. Le
4 janvier 1945, le collège fut réquisitionné par les
autorités anglaises pour devenir avec l’Ecole Normale de la Sainte-Union
et le couvent des Pères de Saint-Vincent de Paul un hôpital
général. Ils nous laissèrent seulement huit jours
pour vider complètement la maison...
Après la guerre,
l’abbé Dropsy vint à Louvain, où il fut d’abord bibliothécaire
de l’Institut Agronomique de l’Université. En 1952, il abandonna
ces fonctions et fut chargé en qualité de chef de travaux,
du cours de notions de botanique tropicale au centre universitaire missionnaire
et des exercices pratiques de biologie générale en premier
graduat. La maladie l’obligea à cesser ses cours dès octobre
1955. Il succomba dans la matinée du 21 avril 1956. La Résistance
venait de perdre un de ses plus grands hommes.