CASTERMAN
Le 11 août 1756, naît à Tournai, Donat Casterman, le fondateur de la maison Casterman. Il devient orphelin très jeune encore. Son père et sa mère sont enlevés par une épidémie. Il est alors recueilli par l'orphelinat des Verdelots. D'abord apprenti chez un peintre, puis chez un imprimeur, il s'établit libraire en septembre 1780, l'année de son mariage et s'installe dans une maison de la rue du Quesnoy, numéro 11.
Donat fait d'abord imprimer quelques opuscules à usage scolaire. Durant ses premières années d'existence, la librairie occupera plusieurs emplacements avant de se fixer, en 1791, dans un immeuble formant le coin du «bas du pont aux pommes» et de la rue des Tanneurs, immeuble acquis en 1800, en même temps que deux maisons voisines dans la perspective évidente de la création d'une imprimerie, ce qui est chose faite en 1803. Dès lors, le niveau général des activités s'amplifie : premiers catalogues d'ouvrages de toute nature et d'articles divers, premières petites éditions-impressions religieuses et scolaires de diffusion essentiellement locale.

Le cinq février 1810, l'administration napoléonienne impose le décret sur l'imprimerie et la librairie qui, notamment, visait à limiter le nombre des imprimeurs. Donat obtient ce brevet en 1812.

En 1815 paraît un catalogue de caractères, filets, fleurons et clichés. En 1817 est rédigé le Règlement de l'imprimerie.

Le Règlement est une transcription en 89 articles des règles d'organisation et de discipline alors en vigueur dans l'entreprise.
De la main de Charles Casterman et qu'il a signé en tant que directeur de la maison, ce premier règlement est annexé et se réfère en partie au traité de l'imprimerie de Bertrand Quinquet, an VII, Paris.

En voici quelques règles principales.

Il comporte en particulier l'indication des 16 jours du calendrier où l'on «tiendra fête», ainsi que diverses précisions sur les horaires de travail. Les ouvriers travaillent onze ou douze heures par jour, selon la période de l'année. Cet horaire est adapté pour tirer meilleur parti de la lumière du jour, selon les saisons, car l'usage des chandelles est réglementé : «on les prend le six octobre et on les quitte le dix-neuf mars».
Autre disposition : «la nuit commence à neuf heures du soir et se termine à cinq heures du matin» ; les heures nocturnes sont payées au double de celles de la journée. Le règlement précise encore divers points secondaires : «il est défendu, en travaillant, de manger, chanter, siffler, jurer et blasphémer ; ou encore de se railler de quiconque. Il définit ensuite les «attributions» du prote, des compositeurs, des  imprimeurs,  des  toucheurs  et  apprentis imprimeurs,  et apprentis compositeurs.
Enfin un dernier chapitre reprend les valeurs des amendes et les diverses dispositions nouvelles postérieures au texte initial, notamment l'organisation d'une caisse de secours, créée en mai 1928, au bénéfice des compagnons malades («sauf s'ils le sont pour excès de boisson ou autres») Une cotisation individuelle de dix centimes par semaine alimente une caisse de solidarité. Tout compagnon ou apprenti malade reçoit trois francs par semaine durant les deux premiers mois et un franc cinquante ensuite, sur la foi d'un certificat médical.
Le nombre d'éditions et d'impressions s'accroît fortement. La même année, dans la liste des ouvrages importants, figure un livre de Charles le Cocq: «Coup d'oeil sur la statistique commerciale de Tournay et de son arrondissement».
Donat Casterman cesse ses activités à l'âge de soixante-quatre ans, le fonds d'édition est alors composé de quelques dizaines d'ouvrages. C'est en 1820, que le fondateur cède ses activités à ses fils, Charles et Josué Casterman. A cette période, le catalogue compte 70 livres. Charles décède en 1829. Bientôt, les indices d'expansion accélérée s'accumulent. A partir de 1834, l'imprimerie est séparée du siège et agrandie par étapes successives. Vers 1838, les livres de prix font leur apparition et ceux-ci sont décernés aux élèves studieux. La firme prend de plus en plus d'importance et, en 1840, apparaissent les premières éditions néerlandaises. Les activités se multiplient. L'éventail du catalogue couvre bientôt les domaines de la littérature, des sciences, des voyages, de l'histoire, de l'éducation, etc…
 
 


Presse en bois que la tradition attribue
à l'atelier du fondateur Donat Casterman

Vers 1842, les livres de prix sont rehaussés de couvertures du style romantique aux décors rutilants d'entrelacs, de bouquets, de fleurs, de rocailles, de chinoiseries. Un catalogue de 1844 reprend près de 250 ouvrages. Les ventes en France sont à cette époque et jusqu'en 1857 effectuées par l'intermédiaire du libraire Lecoffre, rue du Vieux-Colombier.
Fin 1849, Josué Casterman (âgé de 66 ans) cède l'essentiel de ses responsabilités à ses fils Henri et Alexandre. Celui-ci, tôt disparu, ne les partagea point. L'une des initiatives majeures d'Henri fut la création de la filiale de Paris, d'abord installée en août 1858, au 66 de la rue Bonaparte. A l'occasion de cet événement, la raison sociale Josué Casterman et fils fut remplacée par Henri Casterman.
Autre initiative majeure d'Henri Casterman, à Tournai cette fois : il acquiert en 1863, dans le quartier Saint-Jacques, de vastes locaux destinés à l'extension de l'imprimerie, embryon du siège actuel. De plus, il organise l'entreprise, les services de presse, les dépôts, les opérations promotionnelles, etc. La production d'ouvrages s'opère à un rythme impressionnant. Le catalogue de 1863 compte près de 1500 ouvrages qui abordent toutes les disciplines : sciences sacrées, polémique, dévotion, lectures récréatives et instructives, livres illustrés pour la jeunesse, classiques et articles divers.

A partir de 1855, un groupe de collections est appelé à supplanter les «séries» hétéroclites du passé en matière de livres destinés aux distributions de prix et aux bibliothèques populaires :
-  Les Récits historiques belges, les Récits moraux et amusants,
-  Le Musée moral et littéraire de la famille,
-  Les Récits historiques et légendaires en France,
-  La Bibliothèque variée…
Les éditions reflètent les moeurs de l'époque : dans ses catalogues d'ouvrages populaires, Henri Casterman porte sur certains livres des jugements moraux à l'aide de signes appropriés. La plupart des collections profitent de la «révolution industrielle» qui métamorphose la reliure. La toile frappée à l'or de plaques spéciales «nouveau style», parfois rehaussée de couleurs, connaît une vogue croissante. Les machines «à vapeur» entrent dans les ateliers. Charles Vasseur, excellent artiste tournaisien, apporte un concours décisif à la présentation des couvertures et à l'illustration des ouvrages.

Le décès d'Henri Casterman survenu le premier janvier 1869 à l'âge de 49 ans seulement, marque la fin de la première phase de croissance de l'entreprise. Henri Van Looy, l'excellent secrétaire assume les responsabilités de la direction et poursuit les activités antérieures ; même le nombre de nouveautés est réduit.

Les productions de l'époque semblent assez médiocres, tant par leur contenu que par leur présentation. Néanmoins, à la troisième exposition universelle de Paris de 1878, la firme reçoit la médaille d'argent pour la qualité des reliures de «commande».

La reliure de «commande»

De nombreux artisans de la maison ont réalisé, au siècle dernier, des reliures sobres d'allure le plus souvent, mais d'exceptionnelle qualité. Les façons les plus luxueuses étaient toujours des travaux de commande. A l'exposition universelle de Paris, toute une bibliothèque était garnie d'un lot de charmantes reliures recouvrant des éditions de très petit format (Imitatio Christi et autres titres similaires).
Hélas !, époque révolue que celle où l'on pouvait, chez l'éditeur, commander son livre sous la reliure de son choix…

Vers 1880, Henri et Louis Casterman seront à même de prendre la tête de la maison. Au décès de leur mère, en 1888, ils introduisent leur propre raison sociale : H&L Casterman.
Mais au début du XX°siècle, la situation devient franchement préoccupante : l'entreprise est en outre secouée par la brusque disparition, à quelques semaines d'intervalle (décembre 1906 et janvier 1907), de ses deux directeurs. Grâce à des concours financiers de proches et d'amis, la maison est alors constituée en société anonyme.

Henri (fils d'Henri), Louis et Gérard (les fils de Louis) sont trop jeunes pour diriger l'entreprise. Un vieux routier du journalisme, Léon Séverin Mallié, assumera le poste de directeur avec beaucoup d'efficacité jusqu'en 1919. Il fait procéder à une «cure de rajeunissement», tant en ce qui concerne les collections que le matériel d'imprimerie.

D'année en année, jusqu'à l'invasion de 1914, les espoirs de survie subsistent, quoique les dettes atteignent plus de 500.000 francs ! L'activité ne s'interrompt pas totalement durant la guerre. Après l'armistice, la situation de la maison est plutôt meilleure, mais toujours fragile.
En 1919 et 1920, la cinquième génération des Casterman entre en scène, Henri s'attachera plus particulièrement à la gestion financières de la maison, puis à la direction d'une importante librairie locale intégrée à la société. Quant à Louis et Gérard, ils prennent respectivement la responsabilité du secteur des éditions et celui de l'imprimerie.
C'est aussi à cette époque que le siège s'installe définitivement à la rue des Soeurs Noires à Tournai. Très vite, une ère nouvelle se dessine. L'ensemble des activités connaît une croissance accélérée et les dettes s'évanouissent, tandis que les liens avec la maison de Paris sont solidement renoués.

Durant l'entre-deux-guerres, des atouts majeurs pour l'avenir se mettent en place. Alors que l'âge d'or des livres de prix s'estompe, les premiers Tintin en noir et blanc sortent de presse à partir de 1934, en même temps que des collections d'albums illustrés en couleurs et les collections de textes.

En 1926, Gérard Casterman prend l'audacieuse initiative de réaliser la totalité des annuaires téléphoniques du pays, un important travail qui n'a cessé de prendre de l'ampleur. Pour la circonstance, la société achète des rotatives typographiques et des lynotypes d'occasion. A l'étranger, les guides Michelin «France» sont publiés de 1923 à 1928. Dans le domaine «jeunesse», Hédoin livre cinq albums illustrés en couleur, dont «L'oiseau de France», datant de 1936 et qui raconte les voyages d'une famille française autour du globe.

Durant la guerre, le travail se poursuit à un rythme ralenti. En 1942, les premiers Tintin en couleur sortent des presses de la première offset.
Dès la libération, Louis et Gérard Casterman s'attachent à rétablir les activités normales et à les promouvoir ; elles connaissent très vite des progressions sensibles, malgré les handicaps qui affectent les échanges franco-belges durant dix ans.
A l'imprimerie, le matériel se modernise d'année en année pour répondre aux besoins accrus, tant du département des éditions que de la clientèle extérieure. L'ère de la grande mutation technique a sonné ; elle conduit Gérard Casterman à acquérir vastes terrains dans la zone industrielle proche. Les constructions s'y succèdent à partir de 1962 ; tout l'atelier de brochage-reliure, quittant la rue des Soeurs Noires, s'y met au large. Des constructions supplémentaires reçoivent en 1969 une première rotative offset, puis une deuxième quatre ans plus tard. Une imposante chaîne de reliure Sheridan suivra en 1976.

Après la libération, le secteur de la littérature générale et le volet «jeunesse» sont activement développés. A cette époque également, des liens étroits se nouent avec le monde international de l'édition. Casterman participe aux foires étrangères. Le catalogue s'enrichit chaque année d'éditions publiées dans différentes langues. Une antenne est créée à Bruxelles ; une délégation permanente est établie au Canada ; une filiale est fondée aux Pays-Bas en 1962, tant les publications en langue néerlandaise se multiplient. La filiale de Paris connaît une totale restructuration. Les ateliers d'expédition et les magasins de stockage rejoignent l'imprimerie au zoning industriel de Froyennes.

Tout en poursuivant l'extension de son catalogue traditionnel, le département des éditions se diversifie. Depuis quelques années, il s'ouvre au marché de la presse avec le mensuel «A suivre» ; il produit des séries d'animation pour la télévision : Yakari, les Mondes Engloutis, Quick et Flupke…

En 1985, la société, dirigée par Louis-Robert et Jean-Paul Casterman, employait 500 personnes et occupait la onzième place des entreprises du Hainaut Occidental. Elle réalisait, avec un chiffre d'affaires de 1836 millions, un bénéfice de 154 millions.

Les almanachs de la maison Casterman

C'est en 1825 que fut créé par Josué Casterman le premier «Double almanach dit de Liège», qui devint le «Grand Double» dès l'année suivante et dont, au fil des années, le format s'agrandit à deux reprises.

Immuable avec ses vignettes désuètes, ses indications astronomiques, le calendrier du temps qu'il fera tous les jours de l'année, ses dictons campagnards, le grand almanach s'est longtemps vendu à 100.000 exemplaires annuels, atteignant 200.000 aux alentours de 1867.

Parmi les différents almanachs édités par la maison, il y avait :

•  l'«Almanach pittoresque de Belgique», qui parut de 1841 à 1922,
•  l'«Almanach Mignon», chef-d'oeuvre de lithographie microscopique,
•  l'«Almanach Tom Pouce», tout indiqué pour les porte-monnaie,
•  l'«Almanach des petites misères de la vie», nouveau venu en 1869, qui, sur le mode plaisant, prodiguait des conseils utiles sur le traitement des maladies courantes.

Chaque année, la Maison Casterman publiait une planche dessinée et chaudement coloriée par Charles Vasseur, qui rappelait de façon originale tous les almanachs édités par la maison.
On peut encore signaler une amusante série d'affiches-calendriers de grand format, créées et imprimées par Charles Vasseur, et annuellement éditées de 1852 à 1883. Dans les compositions, toutes différentes, se retrouvaient souvent divers personnages populaires tournaisiens.

QUELQUES CHIFFRES (1985)

Le personnel compte 613 personnes au total. Pour l'imprimerie : 473 personnes dont une majorité de femmes. Pour l'édition : 101 personnes. Pour les services généraux : 39 personnes.

Dans les filiales : à Paris, plus ou moins 100 personnes, à Dronten en Hollande, 5 personnes.
Casterman débourse 410.000.000 de francs chaque année pour les salaires. Les matières premières (papier, encre... etc.) coûtent plus de 550.000.000 de francs chaque année.

Les stocks en matières imprimerie : plus ou moins 100.000.000 de francs et en livres d'édition : plus ou moins 250.000.000 de francs.
Chiffre d'affaires non consolidé : Edition : 750.000.000 de francs
Imprimerie : 1.000.000.000 de francs dont
50 % Belgique
45 % C.E.E. 5 % autres