Henri de Toulouse-Lautrec
Ses grand-mères étaient soeurs, ses parents cousins. De cette liaison incestueuse d’une des plus anciennes familles nobles de France naît en 1864 le comte Henri Raymond de Toulouse-Lautrec Monfa. Son père encourage bientôt déjà le talent pour le dessin de son unique rejeton, qui grandit dans un entourage protégé. Henri se passionne pour l’équitation et la chasse, mais doit rapidement renoncer à ses ambitions sportives: une santé fragile le cloue au lit. Pendant les longes périodes de convalescence, il se met à peindre. Les tableaux de cette époque reflètent l’ambiance aristocratique de son petit monde. La tare génétique semble tracer le sort du jeune comte: deux chutes graves empêcheront à jamais la croissance de ses membres inférieurs et ses jambes resteront atrophiées. Il gardera toute sa vie la taille d’un garçon de 14 ans. «Je ne suis ni grand ni beau», ainsi exprime-t-il alors sa souffrance. Deux ans plus tard, il peindra son premier et unique autoportrait; par la suite, il se contentera de caricatures, où il exagère sa laideur, son avilissement physique avec un sarcasme impitoyable.
Le principal appui de sa vie brève, turbulente et tragique sera sa mère. Henri a quatre ans lorsqu’elle s’installe avec l’enfant à Paris. Là il peint en 1881 - à 17 ans - le portrait de sa mère, sa première oeuvre importante. La même année, il se présente au baccalauréat à Paris, mais ne réussira qu’à la deuxième tentative à Toulouse. De retour dans la capitale, il soumet ses travaux à René Princeteau, un peintre de scènes de genre et de chevaux et un ami de la famille. Impressionné, celui-ci recommande le jeune talent au peintre Léon Bonnat, qui dirige l’un des ateliers les plus renommés de France. C’est là que Toulouse-Lautrec commence en mars 1882 des études de peinture et de dessin, et poursuit la formation classique d’un artiste de son époque. Lorsque Bonnat, couvert de décorations, est nommé professeur à l’Ecole des Beaux-Arts et ferme son atelier, Lautrec s’inscrira chez Fernand Cormon. Jusqu’en 1885, il y perfectionne toutes les techniques de base de la peinture et du dessin, mais ne manque aucune exposition à Paris. Bientôt cependant il ressent le clivage entre sa formation traditionnelle et l’Impressionnisme moderne. Peu à peu il s’éloigne alors de la peinture académique enseignée, pour se lancer dans des techniques expérimentales; il abandonne ses ambitions antérieures de convaincre les jurys des salons officiels.


Femme rousse
Justine Dieul
1897

Son style d’esquisses picturales, marqué par les cadrages hardis et les surfaces aux couleurs parfois criardes, mûrit et se précise sous l’influence de l’art de Degas, peintre des Danseuses, et des estampes en couleurs japonaises. En 1886, il quitte l’école de Cormon et loue son propre atelier à Montmartre. II commence une vie de bohème, du demi-monde parisien des cabarets, café-concerts, clubs de nuit et maisons closes. Lorsque le bloc à dessin lui fait défaut, il se contente des nappes, marges des journaux ou tables de marbre. Fasciné par les projecteurs éclairant la scène d’une lumière crue, non tamisée, il en capte les effets sur les visages des acteurs qui, accentués par les feux de la rampe, ressemblent alors à des caricatures pétrifiées. Après la rupture d’une liaison de quatre ans avec Suzanne Valadon, Lautrec devient le voyeur impitoyable du monde féminin. Bien des femmes lui remplaceront la première, il en a besoin comme maîtresses, muses et modèles.


La Clownesse au Moulin Rouge
1897

Lautrec illustre diverses revues, notamment « Le Mirliton » d’Aristide Bruant. Il se consacre au dessin humoristique dans la tradition de Daumier. Depuis longtemps ses travaux jouissent d’un grand estime parmi ses amis et collègues, mais sa véritable percée n’aura lieu qu’en 1888, lorsqu’il participe à l’exposition du groupe « Les XX » à Bruxelles, suivie d’une exposition dans la galerie parisienne du frère de van Gogh, Théo. Pendant les cinq années suivantes, il sera régulièrement représenté au Salon des Indépendants. Dès lors son nom figure partout, ses oeuvres les plus célèbres naissent à cette époque; en virtuose de la lithographie, il recrée cet art. A partir de 1890, il se consacre à un genre nouveau: il crée les affiches pour le temple de la danse du Moulin Rouge, qui deviendront bientôt des emblêmes de la capitale française. D’une composition vaste, imprimées en quatre couleurs, ces lithographies présentent des silhouettes aux contours noirs, influencées par la gravure sur bois japonaise. Les affiches de Lautrec font sensation; pendant la nuit, les collectionneurs courent les rues de Paris pour les décoller. Au Moulin Rouge, il fait connaissance de la danseuse vedette La Goulue, qui sera pendant longtemps sa source d’inspiration.

En 1890, il la peint en dansant avec l’homme-serpent Valentin le désossé. Dans le même établissement, il rencontre la danseuse Jane Avril, qui devra sa célébrité à Lautrec et à son art révolutionnaire de l’affiche. Marchands d’art, commissionnaires d’expositions, critiques et éditeurs s’arrachent ses oeuvres. Toulouse-Lautrec est néanmoins fier de son succès; les revenus de ses commandes lui permettent de vivre aisément. A partir de 1894, il peint les tableaux des bordels de la Rue des Moulins. Il vit, aime et travaille avec les prostituées des plus basses couches sociales, il est l’intime des salons de la volupté. Deux ans plus tard, il publie son album « Elles », une suite de dix lithographies sur l’univers des maisons closes, où il retient les instants les plus intimes dans le quotidien des filles de joie.



La Goulue et Valentin le désossé
1890

Lautrec se passionne pour le théâtre, et fait partie des clients assidus aussi bien de la Comédie Française que des théâtres de boulevard parisiens. Mais il n’y vient pas en spectateur: il vient pour voir. Ainsi les loges deviendront un sujet qu’il retient dans une série de tableaux, découpages en miniature du spectacle social dans la salle . Prêt à s’engager sur tous les fronts, il crée avec Bonnard, Vuillard et Maurice Denis les décors de scène pour le théâtre d’avant-garde des « spectacles totals », dessine des programmes et expérimente la peinture sur verre et la céramique. Son tracé fougueux, sa polyvalence dans le domaine décoratif font de lui un pionnier de l’Art Nouveau.

A partir de 1897, la constitution fragile de Lautrec ne résiste plus à sa vie débauchée et malsaine. Bien qu’il ne travaille que rarement et avec beaucoup d’efforts, ces années verront néanmoins naître des chefs-d’oeuvre lithographiques tels que « La Partie de campagne ». Son corps déjà affaibli est rongé par la syphilis, et la consommation démesurée d’alcool le jette finalement à 33 ans dans une crise de delirium tremens. Une manie de la persécution et des crises de nerfs répétées conduisent en printemps 1899 à son internement à la maison de santé de Neuilly.



Mademoiselle Marcelle Lender, en buste
1895

Lorsqu’il en sortira trois mois plus tard, un ami de jeunesse se déclare prêt à lui servir d’accompagnateur et de «tuteur». Commence alors une période de voyages sans répit; plusieurs fois le malade tente d’échapper à la surveillance de son protecteur. En juillet 1901, Lautrec, partiellement paralysé, revient dans son atelier parisien, où il fait l’inventaire de ses oeuvres, termine et signe de nombreux tableaux, en détruit une partie, et quitte Paris quinze jours plus tard pour toujours. Lorsqu’une nouvelle attaque de paralysie le saisit peu après à Arcachon, sa mère intervient. Elle soignera son fils condamné sans espoir dans la propriété familiale du Château de Malromé, jusqu’à la mort de celui-ci, trois mois avant son anniversaire de 37 ans.


Source :
Regards sur le post-impressionnisme
Neue Kunst Bücher – Schaffhausen - 1994