| Une Française libre - Journal I939 - I945 |
A l'unisson de son sujet,le style de Tereska Torrès est étrangement humble,presque effacé. Ce sont des phrases qui se juxtaposent, filant sans faire de vagues.Avec ses mots ordinaires, ses répétitions ( les " enfants de la paix " , plus rien ne me rattache à " là-bas "- en France - , le nombre de lits…) , elle maîtrise pourtant avec beaucoup d'art la progression dramatique tout en restant très lucide sur la guerre. Mais d'où vient le charme mystérieux de cette prose si dénuée d'effets ? D'où vient que le lecteur se sente absorbé par ces propos dépourvus de fioritures, de mots sensibles ? Mystère peut-être ? Non , elle abrutit sa nostalgie tout en analysant le sens de sa vie. Sa vérité est-elle la vérité ? " Pouvons-nous connaître la vraie vérité? Notre vérité ne l'est pas pour les autres.Leur vérité, nous l'appelons erreur : pourquoi notre vérité est-elle vraie et la leur fausse? Pour eux, notre vérité est erreur. Alors pourquoi toutes les vérités ne sont-elles pas erreurs ? "
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Tout au long de son journal, on sent l'inquiétude, ce désir d'aller plus loin ( ses amours avec Bela " plus vamp que jamais…je ne comprends pas moi-même comment je peux l'aimer ainsi" ) ailleurs, au bout du monde, d'atteindre la ligne de l'horizon. Elle a su tout risquer malgré la désapprobation de tous…qui ne comprenaient pas que les " vagabonds " malgré eux errent et ne peuvent jamais s'acclimater…ou si peu.N'en est-il pas de même avec sa religion et sa nationalité " Je ne suis pas vraiment israélite, pas encore vraiment catholique. Je ne suis plus polonaise et pas encore française " et la perplexité qui jaillit " Les religions sont fort utiles…Ne sont-elles pas des aides diverses plus ou moins bonnes, inventées par les hommes, suivant leurs races, leurs civilisations ? N'est-il pas suffisant d'adorer Dieu sans suivre une religion à moins d'en sentir le besoin ? " Jusqu'au moment où elle rencontre Georges Torrès, son futur mari, qui l'apaisera , lui apportera le bonheur et lui donnera Dominique, sa fille, née dans " …l'équilibre de nos corps et de nos âmes.Cet équilibre qui manque tellement aux êtres et au monde d'aujourd'hui "
Quelle destin vécu par cette femme ! Son journal devient un kaléidoscope de la vie londonienne durant cette période tragique. Elle côtoiera tous les " grands " : le Général De Gaulle et Madame, Maurice Schuman, Jacques Soustelle, Françoise Rosay, Romain Gary, Joseph Kessel…sans oublier d'évoquer les classiques du cinéma projetés durant cette période.
Malgré la mort de Georges tué au front, elle conserve une conception idéaliste de l'existence :
la mort devrait être le but naturel de notre vie, notre porte de sortie vers la Vie.
Et la Libération tant espérée vint ! Mais quelle déception ce 8 mai 1945 : " J'étais cet après-midi à Piccadilly…C'était prodigieusement triste, écoeurant…dans une joie bestiale, d'une vulgarité dont ne ne peut se faire une idée …
La neige
Oh la neige! Regarde la neige qui tombe...
Cimetière enchanté fait de légères tombes
Elle tombe la neige, silencieusement
De toute sa blancheur d'un noir éblouissant
La neige...
Les yeux les mieux ouverts sont encore des paupières
Et Dieu pour le prouver fait pleuvoir sa lumière
Sa lumière glacée, ardente cependant
Cœur de braise tendu dans une main d'argent
La neige...
Elle vient de si haut, la chaste damoiselle
Que sa forme voilée d'étoiles se constelle
Elle vient de si haut, cette soeur des sapins
Cette bombe lactée que lancent les gamins
Elle vient de si haut, la liquide étincelle
Au sommet de la terre elle brille éternelle
Brandissant son flambeau sur le pic et le roc
Comme la liberté dans le port de New York
La neige...
Meneuse de revue aux Folies-Stalingrad
Descendant l'escalier des degrés centigrades
Empanachée de plumes, négresse en négatif
Elle dansait un ballet angélique, explosif
Pour le soldat givré, agrippé à son arme
Oeuf de sang congelé dans un cristal de larmes
Elle danse la neige dans la nuit de Noël
Autour d'un tank brûlé qu'elle a pris pour chapelle
La neige
Tout de suite moisson, tout de suite hécatombe
Oh la neige! Regarde la neige qui tombe...Claude Nougaro