Templeuve 1940-1945
Quarante-deux Résistants hébergés dans une ferme !

Un engagement précoce

Au moment de l’invasion allemande en 1940, Reine Cailloux, dite Hermine (nom de guerre), épouse de Jean-Gérard Vroman, fermier, mariée depuis le 30 décembre 1939, habitait le quartier de la gare à Templeuve, 47, rue Rumez. Par la suite, ils élirent domicile à Blandain (1953). Comme beaucoup de Belges à l’époque, Mme et M. Vroman étaient dans l’expectative. Les Allemands étaient-ils définitivement vainqueurs? Enormément de personnes le pensaient. Les Vroman, eux, en doutaient sincèrement. De toute façon, ils étaient bien décidés, non seulement à ne pas collaborer avec eux, mais encore à leur faire face. C’est ainsi qu’après la période pénible de l’Evacuation, ils avaient été contraints d’héberger des soldats ennemis qui revenaient du front français. Cela leur fut d’autant plus pénible que leur situation matérielle était plus que précaire. Ils venaient à peine de s’installer dans la ferme. 

En outre, l’attitude des occupants se révéla très vite « révoltante ». Ils campaient dans le hangar et, non contents de s’imposer, ils se permirent beaucoup de libertés. Ils entraient à leur guise dans le corps de logis, s’installaient à la table familiale sans y être conviés et y faisaient leurs ablutions matinales. Exaspéré par leur comportement, un matin, Jean Vroman les éconduisit purement et simplement. L’après-midi, un officier parlant excellemment le français s’amena. Mme Vroman lui brossa la situation et insista sur le sans-gêne de ses hommes. Il lui promit alors de remédier à cette situation. Aussitôt dit, aussitôt fait. Plus aucun Allemand ne se manifesta dans l’habitation. Détail piquant : ils durent se raser à l’extérieur! Quand ils quittèrent la ferme définitivement, ils le firent nuitamment, après avoir pris soin de tout nettoyer...
Ce ne fut bien évidemment pas la seule manifestation de résistance passive. L’anecdote qui suit est révélatrice à ce sujet et, malgré tout, elle montre le réalisme des Vroman. La haine contre l’envahisseur était réelle, mais ils furent suffisamment clairvoyants pour faire la part des choses.
Près de la gare de Templeuve stationnaient des Allemands aux uniformes bleus ou verts. Les « bleus » étaient nettement plus corrects que les autres. Un jour, un de ces « verts » s’amena à la ferme pour obtenir des oeufs. La maîtresse des lieux répondit négativement. Le fils Paul était en train de savourer un bâton de chocolat, denrée rare à l’époque. La conversation s’engagea et une discussion s’ensuivit sur l’origine de la friandise. L’Allemand mit alors en joue Mme Vroman avec son fusil. Ne perdant pas son sang-froid, elle le menaça de se rendre à la Kommandantur. Il finit pas quitter les lieux. Elle narra les faits au chef de gare allemand qu’elle connaissait bien, étant donné qu’il venait chercher des oeufs ou de la farine. De plus, c’était un brave homme, nullement nazi. Il avait des enfants en bas âge... la compassion l’avait emporté sur la haine. Mme Vroman avoue qu’à certains moments, il fallait composer, surtout quand l’ennemi rendait des menus services. Ce chef de gare se rendait souvent à Lille. Comme Mme Vroman y avait des parents et que certains produits manquaient de part et d’autre de la frontière, les échanges étaient les bienvenus. L’Allemand précité se chargeait de bonne grâce de cette besogne de transport. Il était donc normal que celui-ci reçut en nature un certain dédommagement pour sa peine. Il fit donc part de l’incident à un responsable et le « vert » fut muté. Ce fait peut paraître paradoxal. 
Les Résistants combattaient l’occupant, mais parfois, ils savaient être clairvoyants. Ils comprenaient que DES Allemands étaient chez nous parce qu’ils avaient reçu l’ordre d’y être. La Résistance ne pouvait pas fraterniser avec eux, mais parfois dialoguer. Elle devait opérer une distinction humaniste. Il faut ajouter que les Vroman avaient vécu la première guerre et qu’ils connaissaient les envahisseurs. Ils avouent d’ailleurs que cette guerre avait été beaucoup plus pénible que la seconde; ainsi, du point de vue de la nourriture, la viande et le pain étaient infects. Jean Vroman faisait partie d’une famille de dix enfants. Il habitait, à l’époque, rue du Bois Jacquet à Espierres, en face du château. Son père Désiré était fermier et bourgmestre du village. Le dépôt du ravitaillement avait été installé dans ses murs. Il reconnaît volontiers que les occupants de cette époque avaient été plus raisonnables qu’en 40-45. A telle enseigne qu’un drapeau américain était déployé au-dessus de la porte du grenier. Jamais, ils ne montèrent l’escalier. Ils furent plus corrects que durant la deuxième guerre, où les perquisitions étaient fréquentes. Ils étaient aidés en cela par beaucoup de collaborateurs, des civils belges, qui finalement faisaient la loi et dénonçaient toute personne qui ne partageaient pas leurs idées. C’est ainsi qu’un petit cousin de Jean Vroman, Roger Decoene, qui travaillait avec l’abbé De Neckere de Mouscron, fut arrêté et torturé, avant de creuser sa fosse d’inhumation ! Il avait été dénoncé par un proche parent !


" Gilbert " Delhoye

Nous reproduisons ci-dessous, in extenso, la dernière lettre d’un autre Résistant fusillé en même temps que l’abbé De Neckere, le 10 novembre 1942 à Bruges. Cette lettre a été recopiée à l’époque par Mme Vroman qui le connaissait bien.
« Très chères Vous deux,
A toi d’abord ma femme bien aimée; comme mon frère a dû te l’avouer au moment où tu liras ces lignes, j’aurai remis mon âme à Dieu. Adresse maintenant une prière à la Très Sainte Vierge afin d’obtenir le courage de continuer à lire comme j’ai celui d’écrire. Tout d’abord, tu peux avoir la satisfaction de savoir que je suis mort en vrai chrétien, ayant reçu le T.S. Sacrement et portant sur la poitrine un chapelet qui ne m’a jamais quitté. Je te pardonne toutes les peines que tu crois m’avoir données et je te demande à genoux de me pardonner toutes les peines et les misères que je t’ai occasionnées, je le sais.
Voici ce que je te demande de faire si possible : être courageuse et ne pas t’abandonner à toi-même; pour cela, suivre le vrai chemin, celui de l’Eglise et ainsi tu supporteras facilement le lourd fardeau qui t’attend. Je ne le sais que trop bien.
Veille soigneusement sur notre enfant chéri afin de lui donner une bonne éducation et une solide instruction qui devront lui servir pour te soulager dans les durs moments qui pourraient survenir. Si Dieu a voulu exaucer notre voeu comme celui d’avoir très prochainement un second enfant, je l’en remercie du fond du coeur.
Depuis mon arrestation, j’ai souffert énormément de notre séparation, et j’ai prié constamment pour vous deux, comme vous l’avez fait pour moi, j’en suis sûr.
Je demande à ma fille chérie que j’aime plus qu’elle ne le croit d’être sage, obéissante, de consoler et d’encourager constamment sa maman qui est toujours si bonne pour elle, de bien étudier en classe et principalement le français, la sténo-dactylo afin de pouvoir dans quelques années travailler et obtenir une situation intéressante. Avant de vous quitter et en attendant de vous revoir là-haut, voici mes dernières volontés... Ne pas faire de grandes dépenses pour les funérailles, il sera d’ailleurs impossible d’obtenir mon corps avant la fin de la guerre. Ne pas porter deuil, faire célébrer une messe à Saint-Barthélémy à mon intention, ainsi qu’à celle de mes amis, M. le Vicaire De Neckere, Demeu¬lemeester Marcel et Adhémar Vandeplassche.
Embrasse pour moi Marie-Thérèse, ma bonne mère, mon frère qui a tant souffert en me voyant dans les derniers moments, Marie-Madeleine, les deux enfants ainsi que ta mère, père, frère, soeurs, tante, oncle et toute la famille.
Remettre comme souvenir à ma fille chérie, mon bureau ainsi que les objets y contenus, à mon frère mon nouvel appareil photographique, à mon sincère ami Joseph mon briquet. A toi, ma femme que j’ai tant aimée, ma bague qui te parviendra de Bruges et que j’ai portée jusqu’au dernier moment. A ma bonne mère, le porte-plume réservoir que tu trouveras dans mon bureau.
Maintenant, la seconde de mon jugement approche et je dois vous quitter en déposant sur ces mots mon dernier baiser. Mes dernières visions et pensées seront également pour toi, ma femme bien aimée, et à ma fille chérie qui, j’en ai la conviction, ne m’oubliera jamais. Priez beaucoup et vous supporterez courageusement cette dure épreuve et je vous dis une dernière fois « au revoir » en vous embrassant de mon dernier souffle. Courage, au revoir Papa, je fume ma dernière cigarette. Je demande à vous deux de prier souvent pour moi et à ma fille de communier également pour moi.
Merci, je prie encore pour vous.
Le 10-11-1942
Guillaume Van Zeveren »
Gilbert

Les mois passèrent... Un soir, un individu se présenta à la ferme. Il entama une conversation assez disparate sur les événements. Il avoua alors qu’il désirait trouver un lieu d’hébergement parce qu’il faisait partie d’un mouvement opposé à l’ennemi et qu’il savait pertinemment que les Vroman étaient loin d’être des rexistes. Le frère de Jean Vroman, Paul, fils de Désiré Vroman et d'Anna Busschaert, né en 1906, avait été fusillé le 13 mai 1940. Il avait été l’ordonnance du général Lozet et avait refusé de composer avec l’ennemi. En guise d’exemple, il fut froidement passé par les armes dans la cour du collège de Tongres. Motif invoqué et seule explication plausible à ce geste : insuffler la peur à l’occupé. Avant de mourir, il remit sa montre à l’aumônier. Celui-ci chercha dans le bottin de téléphone et, y voyant un Vroman, rapporta lui-même le précieux objet.


Paul-Joseph Vroman
fusillé à Tongres
le 13 mai 1940

Comment cet homme était-il arrivé chez eux en ce mois de mai 1943 ? Les Vroman se posèrent toujours des questions à ce sujet. Gilbert ne parla jamais de ses activités antérieures ni à quel mouvement il appartenait. En fait, par des recoupements tout à fait hasardeux, ils connurent son nom. En effet, un jour que la moissonneuse était en panne, il avoua qu’il pouvait la réparer. Il avait déjà effectué ce travail chez un oncle prénommé Georges dans les Ardennes. Or, Mme Vroman connaissait un certain Georges Vervaeke, marié à une Delhoye qui habitait dans les Ardennes. Elle poursuivit si bien ses investigations qu’elle apprit que sa tante s’appelait bien Germaine Delhoye, originaire de Ramegnies-Chin (village d’origine de Mme Vroman); de plus, Gilbert avoua avoir des liens de parenté avec le tenancier du café de la Gare de Templeuve, Emile Sauvage, frère de la mère de Gilbert. 

Ce fut de cette manière qu’une confiance réciproque s’établit et qu’il déclina son identité : il s’appelait Marcel Delhoye, originaire de Mouscron, dit Gilbert dans le War Office. Dès ce moment, les Vroman furent intégrés dans ce groupe et ils n’hésitèrent pas à « recruter » des hommes, surtout que, dès son arrivée, Gilbert amena à la ferme des Résistants qui participèrent à de nombreuses opérations, dont la réception d’armes parachutées. Les parachutages furent nombreux durant l’hiver 1943-44, notamment à la Couture de Bailleul (région située entre Templeuve et Pecq).