Szpilman Wladyslaw
Le pianiste
Wladyslaw Szpilman a écrit la version initiale de ce livre en 1945, avant tout pour lui-même plutôt que pour un lectorat potentiel; d'après lui, c'était un retour sur de terribles expériences, qui lui permettait de se libérer de ses émotions les plus poignantes et de continuer à avancer dans la vie. Depuis, il n'avait jamais été réédité, quand bien même plusieurs maisons d'édition polonaises avaient tenté de le remettre à la disposition des nouvelles générations dans les années soixante. Chaque fois, ces efforts avaient été contrariés sans aucune explication officielle mais pour des raisons évidentes qui n'appartenaient qu'aux autorités de l'époque.

Varsovie 1939

Au 31 août 1939, tout Varsovie était persuadé depuis déjà un certain temps qu'un conflit avec l'Allemagne était inévitable. Seuls les optimistes impénitents avaient pu nourrir jusqu'à ce jour l'illusion que la détermination affichée par la Pologne allait finalement dissuader Hitler d'attaquer. Chez d'autres, inconsciemment peut-être, ce vœu pieux confinait à l'opportunisme pur et simple: à l'encontre de toute logique, et quand bien même il ne faisait plus de doute depuis belle lurette que la guerre était à l'horizon, ils voulaient croire qu'elle tarderait assez à éclater pour leur permettre de jouir de l'existence un peu plus longtemps. Car malgré tout, la vie valait la peine d'être vécue.


Varsovie était méconnaissable. Comment un changement aussi radical s'était-il produit en si peu de temps? Toutes les échoppes étaient fermées, les trams avaient disparu et il n'y avait plus que des voitures, bondées, qui filaient toutes dans la même direction, celle des ponts sur la Vistule. Un détachement de soldats descendait la rue Marszalkowska. Ils avaient l'air déterminés et chantaient à pleins poumons, mais on voyait bien que la discipline s'était notablement relâchée parmi eux: chacun portait son calot sous un angle différent, sa carabine selon son goût, et aucun ne marchait au pas. Quelque chose dans leur expression suggérait qu'ils partaient au combat de leur propre initiative, pour ainsi dire, et qu'ils avaient cessé depuis longtemps d'appartenir à une machinerie aussi précise et rigoureuse que l'est une armée régulière. 

Dernière émission 

Ce fut le 23 septembre 1939 que Wladyslaw Szpilman joua  pour la dernière fois devant un microphone de la radio. Il ignora toujours comment il était arrivé à rejoindre le studio ce jour-là, sautant de porche en porche, traversant les rues à toutes jambes dès qu'il avait l'impression que les explosions s'éloignaient un peu de la zone qu'il traversait. A l'entrée du centre radiophonique, il avait croisé le maire. Hirsute, mal rasé, il semblait au bord de l'épuisement, ne s'étant pas accordé un instant de sommeil depuis une semaine. C'était l'âme de la défense de Varsovie, Starzynski, le véritable héros de la cité. L'entière responsabilité du sort de la population reposait sur ses épaules et il était partout, inspectant les tranchées, surveillant l'édification des barricades ou la mise en place de nouveaux hôpitaux de campagne, veillant à la juste répartition des rares vivres encore disponibles, s'occupant de la défense antiaérienne ou de la lutte contre les incendies, et malgré tout cela, il trouvait encore le temps de s'adresser chaque jour à la population. Tout le monde attendait avec impatience ses interventions radiodiffusées, qui insufflaient à chacun un courage renouvelé. Tant que le maire gardait confiance, personne n'aurait pensé à baisser les bras. Les événements semblaient plutôt favorables à la cause polonaise, d'ailleurs: les Français avaient enfoncé la ligne Siegfried, Hambourg venait d'être sévèrement bombardé par l'aviation britannique...

Le même jour, à trois heures et quart de l'après-midi, Radio Pologne cessait d'émettre. Ils étaient en train de passer un enregistrement du Concerto pour piano en do majeur de Rakhmaninov, dont le deuxième mouvement empreint d'une beauté sereine venait juste de s'achever, lorsqu'une bombe allemande détruisit le transformateur électrique de la station. Dans toute la ville, les postes avaient été réduits au silence. 
Le 27 septembre, Varsovie capitulait…20.000 morts…


Ghetto

Les « lois » ne s'appliquant qu'à la population juive ont bientôt fait leur apparition. Ainsi, il a été édicté qu'une famille juive n'a pas le droit de détenir plus de deux mille zlotys chez elle, toutes ses autres économies ainsi que ses objets de valeur devant être déposés en banque, sur des comptes bloqués. Parallèlement, les juifs sont enjoints de remettre leurs biens immobiliers aux Allemands. Bien entendu, pratiquement personne n’est assez naïf pour abandonner de plein gré ses possessions à l'ennemi. 
Bientôt, l'accès des trains est interdit aux Juifs. Un peu plus tard, ils ont dû acheter des tickets de tram facturés quatre fois plus cher que ceux réservés aux « Aryens ». Les premières rumeurs concernant la construction d'un ghetto se sont mises à circuler, avec une insistance qui les a empli le cœur de désespoir pendant plusieurs jours consécutifs. Et puis elles se sont dissipées….Pas pour longtemps…
Le 15 novembre 1940, les portes du ghetto se refermèrent sur eux. Tout espoir était perdu. La France était vaincue et, seule, l’Angleterre résistait ! Du point de vue des Juifs, la situation ne pouvait pas être pire. Mais ce n'était pas celui des Allemands: fidèles à leur système d'oppression graduelle, ils imposèrent de nouveaux décrets répressifs en janvier et février 1940. Le premier stipulait que les Juifs devraient accomplir deux années de travail forcé dans des camps où une « rééducation sociale appropriée » leur serait dispensée afin de ne plus être des « parasites proliférant sur l'organisme vigoureux des Aryens ».

Cette mesure concernait tous les hommes âgés de douze à soixante ans, et les femmes de quatorze à quarante-cinq. Le deuxième définissait les méthodes d'enregistrement et de déportation prévues à cet effet. Les Allemands avaient préféré s'épargner ce souci, confiant cette tâche au Conseil juif en charge de l'administration communautaire. En clair, ils devaient programmer eux-mêmes leur extermination, préparer leur ruine de leurs propres mains. C'était une forme de suicide collectif légalement codifié. Le début des opérations de convoyage était prévu pour le printemps. 
Le Conseil décida d'épargner la majeure partie de l'élite intellectuelle. A raison de mille zlotys par tête, il se chargeait d'envoyer un prolétaire juif à la place des personnes théoriquement enregistrées. Évidemment, cet argent ne finissait pas toujours dans la poche des malheureux supplétifs, loin de là : il fallait que les fonctionnaires du Conseil vivent, eux aussi. Et ils vivaient fort bien, ne manquant jamais de vodka ni de quelques friandises à côté. 

Le monde des juifs était divisé en deux sphères: le Grand et le Petit Ghetto. Après avoir vu sa taille encore réduite, le Petit Ghetto, formé par les rues Wielka, Sienna, Zelazna, Chlodna, ne gardait plus qu'un seul point de contact avec le grand, de l'angle de la rue Zelazna jusqu'à l'autre côté de la rue Chlodna. Le Grand Ghetto, qui englobait toute la zone septentrionale de Varsovie, était une vaste confusion de ruelles étroites et maladorantes où les Juifs les plus démunis s'entassaient dans des masures aussi sales que bondées. 

En comparaison, la surpopulation du Petit Ghetto n'atteignait pas un degré aussi critique: trois ou quatre personnes s'y partageaient une pièce et avec un peu de dextérité, il était encore possible de circuler dehors sans entrer en collision avec d'autres piétons. Et même si tous les détours et louvoiements ne leur épargnaient finalement pas un contact physique, l'expérience n'était pas trop dangereuse car la majorité des habitants étaient des intellectuels ou des bourgeois relativement prospères, c'est-à-dire moins susceptibles d'être couverts de vermine et déterminés à éliminer les poux que chacun ramenait de la moindre incursion dans le Grand Ghetto. 


Déportations

En juillet 1942, la situation des Juifs dans le ghetto de Varsovie se dégrada brutalement. Les déportations vers les camps d'extermination prirent une dimension nouvelle et plus tragique encore. 

Ainsi, l'inconcevable était arrivé, finalement. Tout un pan de Varsovie, une population de cinq cent mille âmes, allait être expulsé de la ville. Cela paraissait tellement absurde que personne ne pouvait y croire.
Les premiers jours, l'opération avait été menée selon le principe de la loterie. Des immeubles étaient ratissés au hasard, tantôt dans le Grand Ghetto, tantôt dans le Petit. Sur un simple coup de sifflet, tous les habitants du bâtiment devaient se regrouper dans la cour puis s'entasser au plus vite dans des chariots tirés par des chevaux, sans distinction de sexe ni d'âge, des nourrissons jusqu'aux vieillards. Ils partaient à l'Umschlagplatz, le centre de rassemblement et de transit, montaient dans des wagons bondés et disparaissaient dans l'inconnu.

Au début, la mission avait été confiée aux seuls policiers juifs, dirigés par trois sous-fifres des bourreaux nazis. Ils n'étaient pas moins dangereux et cruels que les Allemands, et peut-être plus encore. Quand ils découvraient des malheureux qui s'étaient cachés au lieu de descendre dans la cour comme les autres, ils étaient prompts à feindre de n'avoir rien vu, certes, mais seulement en échange d'argent. Ni les larmes, ni les supplications, ni même les cris terrorisés des enfants n'avaient d'effet sur eux.

Comme les magasins avaient été fermés et le ghetto privé d'approvisionnement, la disette s'était généralisée en quelques jours. Tout le monde en avait été affecté, cette fois, mais on n'y avait guère prêté attention car il fallait maintenant se procurer un certificat de travail !

La vraie nature du ghetto

C'est seulement lorsque je passais de l'autre côté de la rue Chlodna, écrit Wladyslaw Szpilman, que je découvrais la vraie nature du ghetto. Ici, les habitants n'avaient pas d'économies ni d'objets de valeur dissimulés. Ils ne survivaient que grâce au troc et au petit commerce. Plus on s'enfonçait dans le labyrinthe, plus les propositions se faisaient insistantes. Des femmes avec des mioches accrochés à leur jupe accostaient le passant en lui présentant quelques gâteaux sur un bout de carton. C'était là toute leur fortune, et de la poignée de pièces qu'elles pourraient en récolter dépendait que leur progéniture dîne ou non d'un croûton de pain noir le soir venu.

De vieux Juifs émaciés jusqu'à en être défigurés essayaient de vendre des hardes informes. Les jeunes menaient un difficile négoce d'or et de billets de banque, se disputant agressivement quelque boîtier de montre cabossé, quelque chaîne de gousset en morceaux, ou bien des dollars sales et élimés qu'ils élevaient dans la lumière avant de certifier qu'ils étaient faux, tandis que le vendeur se récriait qu'ils étaient au contraire " presque comme neufs ".

Les konhellerki, ces trams tirés par des chevaux, se frayaient un chemin dans les rues animées avec force coups de cloche, les attelages fendant la foule comme des navires au sillage aussitôt refermé par les vagues. Le sobriquet provenait du nom de leurs propriétaires, Kon et Heller, deux nababs juifs qui s'étaient mis au service de la gestapo et tiraient de copieux bénéfices de cette protection.

Comme le passage était plutôt onéreux, ces trams n'étaient fréquentés que par de riches commerçants, qui ne se seraient pas aventurés au cœur du Grand Ghetto s'ils n'avaient pas eu quelque affaire à régler. Sitôt descendus de véhicule, ils se hâtaient jusqu'à la boutique ou au bureau où ils étaient attendus et sautaient à nouveau dans un tram repartant en sens inverse dès qu'ils avaient conclu le marché, pressés de quitter ce terrible endroit sans tarder.

Le trajet de l'arrêt de tram à un magasin tout proche n'avait rien de simple. Des douzaines de mendiants guettaient en effet cette brève et rare occasion de croiser un citoyen nanti. Dès que celui-ci apparaissait, ils tombaient en masse sur lui, se pendaient à ses basques, lui barraient la route, suppliaient, sanglotaient, tempêtaient, menaçaient. 

Poux

Les poux étaient omniprésents et rien ne semblait pouvoir les empêcher de se propager. Ils pullulaient dans les hardes des passants que l’on croisait sur les trottoirs, et donc dans les trams, dans les boutiques, dans les escaliers, et jusque sur les plafonds des bureaux administratifs, d’où ils se laissaient tomber sur les personnes au cours des multiples démarches qu’il fallait accomplir. Ils se glissaient entre les pages du journal, parmi la petite monnaie dans la poche. Et chacune de ces immondes créatures était potentiellement porteuse du typhus. 

Inévitable, l’épidémie décima bientôt le ghetto. Le typhus en était arrivé à emporter près de cinq mille habitants tous les mois. On ne parlait plus que de lui, chez les riches comme chez les pauvres - ces derniers pour se demander simplement quand ils allaient en être frappés à leur tour, les premiers pour tenter de mettre la main sur le fameux vaccin du Dr Weigel, qui allait les protéger de la mort.
Ce bactériologiste était vite devenu aussi célèbre qu’Hitler: le génie du bien contre celui du mal ! D’après une rumeur persistante, les Allemands l’avaient arrêté à Lemberg mais ils ne l’avaient pas tué, lui offrant au contraire de devenir citoyen du Reich. On avait mis à sa disposition un magnifique laboratoire, une merveilleuse villa et une non moins merveilleuse automobile, après l’avoir évidemment placé sous la surveillance de la Gestapo afin de s’assurer qu’il ne prenne pas la poudre d’escampette au lieu de fabriquer à la chaîne des vaccins. 

Le taux de mortalité était si élevé que le ghetto n’était pas en mesure d’enterrer ses morts assez vite. Mais comme il était exclu de les garder dans les maisons, une solution intermédiaire avait été trouvée: dépouillés de leurs vêtements - trop nécessaires aux vivants pour leur être laissés -, ils étaient abandonnés sur les trottoirs, enveloppés de papier journal. Là, ils attendaient souvent des jours entiers avant que les véhicules des autorités passent les ramasser et les conduisent aux fosses communes du cimetière. 


Propagande

Parmi leurs multiples activités diurnes, les Allemands s'étaient mis en tête de se transformer en cinéastes, ce qui ne manquait pas d'intriguer. Par exemple, ils surgissaient dans un restaurant, ordonnaient aux serveurs de dresser une table avec des boissons et des mets recherchés, puis forçaient les clients à rire et à festoyer pendant qu'ils éternisaient ce moment sur la pellicule. Cette forme de distraction inédite les conduisait également à filmer des opérettes à la salle Femina de la rue Leszno, et le concert symphonique qui chaque semaine se déroulait dans ces locaux sous la direction de Marian Neuteich. Ou bien ils poussaient le président du Conseil juif à offrir une luxueuse réception à laquelle toutes les notabilités du ghetto étaient invitées, et là encore leurs caméras ne cessaient de tourner. Une fois, ils ont même conduit un troupeau de femmes et d'hommes aux bains publics, les ont forcés à se déshabiller et à se laver tous ensemble, et cette scène très étonnante a été filmée dans ses moindres détails. 
Il a fallu beaucoup de temps à l'auteur pour découvrir que ces « documents »cinématographiques étaient destinés à la population allemande du Reich et aux pays sous domination nazie. Les Allemands les avaient réalisés avant de passer à la liquidation du ghetto afin d'avoir assez de mensonges à opposer à de troublantes rumeurs pour le cas où l'écho de leurs forfaits parviendrait jusqu'au reste du monde : de quoi montrer la bonne vie que menaient les Juifs de Varsovie, mais aussi la honteuse débauche dans laquelle ils se vautraient, grâce à ces images d'hommes et de femmes se dénudant côte à côte au bain public...

Miliciens 

Tout a encore empiré avec l'arrivée des miliciens de Lituanie et d'Ukraine. Ils étaient aussi corrompus que les policiers juifs, mais à leur manière : acceptant l'argent aussi volontiers que ces derniers, ils s'empressaient de liquider ceux qui venaient de les soudoyer. Ils aimaient tuer, d'ailleurs. Pour le sport ou pour se simplifier la tâche, pour s'exercer au tir ou simplement pour le plaisir. Ils abattaient les enfants devant leur mère car ils appréciaient le spectacle de ces femmes rendues folles de chagrin. Ils tiraient dans le ventre de simples passants afin de pouvoir contempler leur atroce agonie. Il arrivait à certains d'entre eux de placer leurs victimes en ligne, de s'écarter assez loin et de jeter des grenades à main sur elles, histoire de voir qui du groupe manifestait la plus grande précision. 

Toute guerre fait émerger au sein des minorités nationales une fraction trop lâche pour se battre ouvertement, trop inconsistante pour jouer un quelconque rôle politique, mais assez veule pour se transformer en bourreaux stipendiés par l'une ou l'autre des puissances du conflit. Au cours de celle-ci, ce sont les fascistes ukrainiens et lituaniens qui ont occupé cette place !

Puis ce fut le soulèvement de Varsovie.

Szpilman parvint à survivre en se cachant avec l'aide d'amis malgré le risque de mort immédiate encouru ! Il se réfugia finalement dans un immeuble qui fut encerclé par un cordon de SS. Ils y boutèrent le feu. Il voulut  se suicider en prenant des barbituriques… Ayant survécu, il quitta l’immeuble incendié !

L’ennemi

Au bout de plusieurs jours, il partit en quête de vivres. Cette fois, il avait l’intention de s’en procurer en quantité suffisante pour ne pas avoir à ressortir de sa cachette trop souvent. Il devait mener ses recherches en plein jour car les lieux ne lui étaient pas encore très familiers. Dans l’une des cuisines d’un immeuble, il trouva un placard qui contenait plusieurs boîtes de conserve, ainsi que des sacs. Très absorbé à dénouer des cordes et à dévisser des couvercles, il n’entendit rien jusqu’à ce qu’une voix s’élève soudain, juste dans son dos. 

« Mais qu'est-ce que vous fabriquez ici ? » 
Un officier allemand était adossé au comptoir de la cuisine, les bras croisés sur la poitrine. Il était grand, avec beaucoup de prestance. 
«Que faites-vous là ? a-t-il répété à voix basse. Alors vous ne savez pas que l'état-major des forces spéciales de Varsovie doit s'installer dans ce bâtiment d'un jour à l'autre? » 
L'étonnement passé, Szpilman s'enhardit jusqu'à poser une question, qui  brûlait la langue : 
« Vous êtes allemand? » 
S'il l'avait insulté, son visage n'aurait pas viré au rouge plus soudainement. Il était tellement mal à l'aise qu'il ne contenait plus sa voix lorsqu'il s'était écrié en retour : 
« Oui, oui ! Et honteux de l'être, après tout ce qui s'est passé... » 
D'un geste sec, il lui tendit la main.
Trois jours s'écoulèrent avant qu'il revînt. Il faisait déjà nuit noire quand il entendit quelqu'un chuchoter sous sa cachette: 
« Hé, vous êtes là ? 
- Je suis là, oui. » Il y eut un bruit sourd sur les planches. Quelque chose lourd venait d'atterrir près de lui. À tâtons, il devina la forme de plusieurs pains enveloppés dans des journaux, ainsi qu'une masse molle qui s'avéra être un sac de confiture. 
La dernière apparition de l'énigmatique Allemand se produisit le 12 décembre. Il lui apporta une provision de pains encore plus généreuse que la précédente, ainsi qu'un édredon bien chaud. Il lui annonça qu'il allait quitter la capitale avec son unité mais qu'il ne devait pas perdre espoir, puisque l'offensive soviétique était imminente. 

Fin de l’occupation

Les nazis se retirèrent de Varsovie sans se battre. Un de ses amis de la radio polonaise, le violoniste Zygmunt Lednicki, qui avait pris part au soulèvement, rentra à Varsovie après maintes tribulations. Comme tant d'autres, il était revenu à pied, désireux de retrouver sa ville le plus vite possible. En chemin, il était passé devant un camp provisoire de prisonniers allemands et il avait interpellé les Allemands en captivité: 

«Vous vous êtes toujours vantés d'être un peuple de culture mais vous m'avez pris ce que j'avais de plus cher, moi, un musicien: mon violon! » 
Là, un officier qui était étendu dans un coin s'était relevé péniblement. Il était venu à la clôture d'un pas chancelant. Il avait l'air épuisé, dépenaillé, la figure mangée par la barbe. Fixant des yeux éperdus sur Lednicki, il lui avait demandé à voix basse: 
« Connaîtriez-vous un certain M. Szpilman, par hasard ? 
- Oui, bien sûr...
- Je suis allemand, a poursuivi l'inconnu dans un murmure oppressé, et j'ai aidé Szpilman au temps où il se cachait sous les toits de l'état-major des commandos à Varsovie. Dites-lui... dites-lui que je suis ici. Demandez-lui de me faire sortir de là. Je vous en prie, je vous supplie de... » 
A cet instant, un garde s'était interposé et l’avait éloigné. Il avait poursuivi sa route quand il s'était soudain rendu compte qu'il ne connaissait même pas le nom de cet homme. Il était donc revenu en arrière mais le garde était en train d'entraîner l'officier à l'écart. Il l’appela. L'Allemand s'était retourné... Lednicki ne fut pas  en mesure d'entendre ce qu'il lui avait crié en retour. 

SZPILMAN redécouvert après la guerre

Dans les semaines qui suivirent la fin du conflit et la libération de son pays, Szpilman reprit ses activités radiophoniques. Mais il éprouva très vite le besoin d'écrire le récit de son aventure. Ce témoignage, il le rédigea en 1945 avant tout pour lui-même. Néanmoins, il fit l'objet d'une publication en polonais l'année suivante sous le titre " Une ville meurt ". Il ne resta pas longtemps en librairie. Jugé trop dérangeant par le pouvoir communiste nouvellement en place, il fut retiré des étalages. 

En effet, Szpilman ne cachait rien du rôle joué par des Polonais, y compris juifs, ou par certains réfugiés russes, ukrainiens et baltes dans le processus d'anéantissement du ghetto de Varsovie tout au long de la guerre. D'où le silence qui l'entoura dès l'origine… Pendant les années soixante, plusieurs éditeurs polonais tentèrent de le rééditer, en vain. Chaque fois, le pouvoir s'y opposa fermement sans explications. 

L'auteur, qui occupa différents postes à la radio nationale à cette époque, ne chercha pas de son côté à braver l'interdit. Il fallut donc attendre plus de cinquante ans avant que le livre ne fît de nouveau surface. En 1998, désormais intitulé The Pianist, il fut publié dans sa traduction anglaise. Et trois ans plus tard en français. Partout, il rencontra un immense succès, à la grande satisfaction de Wladyslaw Szpilman qui décéda entre-temps. 


Identité de l’Allemand

Il s’agissait du capitaine Wilm Hosenfeld qui sauva des dizaines de vie et qui mériterait d’être au musée Yad Vashem de Jérusalem, dans l’Allée des Justes, formée de jeunes arbres plantés en souvenir de tous les Gentils qui ont sauvé des Juifs de l’Holocauste. Szpilman, disparu à l’été 2000, n’est plus là pour le planter…

Hosenfeld mourut en détention, à Stalingrad, un an avant la disparition du maître de l'URSS. Pendant sa captivité, il avait subi des tortures constantes car les officiers soviétiques prenaient pour un mensonge particulièrement révoltant son insistance à affirmer qu'il avait sauvé la vie à des juifs. Victime de plusieurs accidents cérébraux, il avait fini sa vie très diminué. Mais il avait tout de même réussi à envoyer son journal intime en Allemagne. Sa dernière permission remontait à la Pentecôte 1944.

La famille Hosenfeld conserva précieusement les deux calepins couverts d'une écriture serrée. La dernière annotation date du 11 août 1944, ce qui signifie que le capitaine transmettait ses commentaires les plus dévastateurs à ses proches par la poste militaire. On redoute d'imaginer ce qui lui serait arrivé si les deux carnets étaient tombés entre les mains des sinistres sbires en manteaux de cuir...Ils l'auraient massacré sur place. 


 

Drancy...Birkenau...Bergen-Belsen...
Odette Rosenstock en 1914 à Paris, dans une famille juive d'origine alsacienne. Elève brillante, Odette suit des études de médecine, qu'elle achève à Paris juste avant la guerre. Elle commence à travailler comme inspectrice de l'hygiène à Montargis puis, après un bref retour à Paris, descend à Nice où elle rencontre son futur époux, Moussa Abadi. Sous les pseudonymes de Sylvie Delattre et de Marcel, ils montent une officine de faux papier destinés notamment aux enfants dont les parents ont été déportés. Grâce à leur réseau, 527 enfants juifs seront sauvés. En 1943, sa mère et sa sœur sont arrêtées et déportées à Auschwitz d'où elles ne reviendront pas. Moussa est arrêté à plusieurs reprises mais à chaque fois relâché.
Odette est arrêtée par la Milice le 25 avril 1944. Interrogée à l'hôtel Excelsior puis à l'hôtel Ermitage, elle est ensuite transférée à Drancy, d'où elle est déportée le 19 mai 1944, vers le camp de Birkenau. Pendant la quarantaine, Odette travaille dans différents Kommandos. A l'été 1944, elle entre au bureau des médecins, dans le centre sanitaire, tout en continuant son travail dans les Kommandos. Lorsque le centre sanitaire est supprimé, Odette devient médecin du "bloc des jumelles".
Le 1er novembre 1944, elle est sélectionnée pour partir à Bergen-Belsen, où elle est affectée au bloc médical. Une épidémie de typhus ravage le camp ; Odette tombe dans un semi-coma pendant six semaines. En mai 1945, le camp n'est plus gardé que par des soldats hongrois qui, lors de l'arrivée des Britanniques, tirent sur les survivants.
Odette ne retourne en France qu'à l'arrivée des médecins anglais. À Paris, elle retrouve son père puis part en Suisse pour un mois de convalescence. Elle écrit alors ses souvenirs : Terre de détresse. Auschwitz - Bergen-Belsen, qui sera réédité en 1995. A Nice, elle retrouve Moussa, qu'elle épouse, et avec qui elle fonde un centre médico-social. Ils remontent s'installer à Paris en 1951. Odette devient médecin-chef des services de lutte contre la tuberculose et les maladies vénériennes à la Direction de l'hygiène sociale à Paris. Dans les années 90, les enfants qu'ils ont sauvés, les recherchent. Odette et Moussa racontent pour la première fois l'organisation de ce sauvetage. Moussa meurt en 1997. Odette met en ordre les papiers du " réseau Marcel ". Elle se suicide le 29 juillet 1999.