Wladyslaw Szpilman
a écrit la version initiale de ce livre en 1945, avant tout pour
lui-même plutôt que pour un lectorat potentiel; d'après
lui, c'était un retour sur de terribles expériences, qui
lui permettait de se libérer de ses émotions les plus poignantes
et de continuer à avancer dans la vie. Depuis, il n'avait jamais
été réédité, quand bien même plusieurs
maisons d'édition polonaises avaient tenté de le remettre
à la disposition des nouvelles générations dans les
années soixante. Chaque fois, ces efforts avaient été
contrariés sans aucune explication officielle mais pour des raisons
évidentes qui n'appartenaient qu'aux autorités de l'époque.
Varsovie 1939
Au
31 août 1939, tout Varsovie était persuadé depuis déjà
un certain temps qu'un conflit avec l'Allemagne était inévitable.
Seuls les optimistes impénitents avaient pu nourrir jusqu'à
ce jour l'illusion que la détermination affichée par la Pologne
allait finalement dissuader Hitler d'attaquer. Chez d'autres, inconsciemment
peut-être, ce vœu pieux confinait à l'opportunisme pur et
simple: à l'encontre de toute logique, et quand bien même
il ne faisait plus de doute depuis belle lurette que la guerre était
à l'horizon, ils voulaient croire qu'elle tarderait assez à
éclater pour leur permettre de jouir de l'existence un peu plus
longtemps. Car malgré tout, la vie valait la peine d'être
vécue.
Varsovie était
méconnaissable. Comment un changement aussi radical s'était-il
produit en si peu de temps? Toutes les échoppes étaient fermées,
les trams avaient disparu et il n'y avait plus que des voitures, bondées,
qui filaient toutes dans la même direction, celle des ponts sur la
Vistule.
Un
détachement de soldats descendait la rue Marszalkowska. Ils avaient
l'air déterminés et chantaient à pleins poumons, mais
on voyait bien que la discipline s'était notablement relâchée
parmi eux: chacun portait son calot sous un angle différent, sa
carabine selon son goût, et aucun ne marchait au pas. Quelque chose
dans leur expression suggérait qu'ils partaient au combat de leur
propre initiative, pour ainsi dire, et qu'ils avaient cessé depuis
longtemps d'appartenir à une machinerie aussi précise et
rigoureuse que l'est une armée régulière.
Dernière
émission
Ce fut le 23 septembre
1939 que Wladyslaw Szpilman joua pour la dernière fois devant
un microphone de la radio. Il ignora toujours comment il était arrivé
à rejoindre le studio ce jour-là, sautant de porche en porche,
traversant les rues à toutes jambes dès qu'il avait l'impression
que les explosions s'éloignaient un peu de la zone qu'il traversait.
A l'entrée du centre radiophonique, il avait croisé le maire.
Hirsute, mal rasé, il semblait au bord de l'épuisement, ne
s'étant pas accordé un instant de sommeil depuis une semaine.
C'était l'âme de la défense de Varsovie, Starzynski,
le véritable héros de la cité. L'entière responsabilité
du sort de la population reposait sur ses épaules et il était
partout, inspectant les tranchées, surveillant l'édification
des barricades ou la mise en place de nouveaux hôpitaux de campagne,
veillant à la juste répartition des rares vivres encore disponibles,
s'occupant de la défense antiaérienne ou de la lutte contre
les incendies, et malgré tout cela, il trouvait encore le temps
de s'adresser chaque jour à la population. Tout le monde attendait
avec impatience ses interventions radiodiffusées, qui insufflaient
à chacun un courage renouvelé. Tant que le maire gardait
confiance, personne n'aurait pensé à baisser les bras. Les
événements semblaient plutôt favorables à la
cause polonaise, d'ailleurs: les Français avaient enfoncé
la ligne Siegfried, Hambourg venait d'être sévèrement
bombardé par l'aviation britannique...
Le
même jour, à trois heures et quart de l'après-midi,
Radio Pologne cessait d'émettre. Ils étaient en train de
passer un enregistrement du Concerto pour piano en do majeur de Rakhmaninov,
dont le deuxième mouvement empreint d'une beauté sereine
venait juste de s'achever, lorsqu'une bombe allemande détruisit
le transformateur électrique de la station. Dans toute la ville,
les postes avaient été réduits au silence.
Le
27 septembre, Varsovie capitulait…20.000 morts…
Ghetto
Les
« lois » ne s'appliquant qu'à la population juive ont
bientôt fait leur apparition. Ainsi, il a été édicté
qu'une famille juive n'a pas le droit de détenir plus de deux mille
zlotys chez elle, toutes ses autres économies ainsi que ses objets
de valeur devant être déposés en banque, sur des comptes
bloqués. Parallèlement, les juifs sont enjoints de remettre
leurs biens immobiliers aux Allemands. Bien entendu, pratiquement personne
n’est assez naïf pour abandonner de plein gré ses possessions
à l'ennemi.
Bientôt,
l'accès des trains est interdit aux Juifs. Un peu plus tard, ils
ont dû acheter des tickets de tram facturés quatre fois plus
cher que ceux réservés aux « Aryens ». Les premières
rumeurs concernant la construction d'un ghetto se sont mises à circuler,
avec une insistance qui les a empli le cœur de désespoir pendant
plusieurs jours consécutifs. Et puis elles se sont dissipées….Pas
pour longtemps…
Le 15 novembre 1940, les
portes du ghetto se refermèrent sur eux. Tout espoir était
perdu. La France était vaincue et, seule, l’Angleterre résistait
! Du point de vue des Juifs, la situation ne pouvait pas être pire.
Mais ce n'était pas celui des Allemands: fidèles à
leur système d'oppression graduelle, ils imposèrent de nouveaux
décrets répressifs en janvier et février 1940. Le
premier stipulait que les Juifs devraient accomplir deux années
de travail forcé dans des camps où une « rééducation
sociale appropriée » leur serait dispensée afin de
ne plus être des « parasites proliférant sur l'organisme
vigoureux des Aryens ».
Cette mesure concernait
tous les hommes âgés de douze à soixante ans, et les
femmes de quatorze à quarante-cinq. Le deuxième définissait
les méthodes d'enregistrement et de déportation prévues
à cet effet. Les Allemands avaient préféré
s'épargner ce souci, confiant cette tâche au Conseil juif
en charge de l'administration communautaire. En clair, ils devaient programmer
eux-mêmes leur extermination, préparer leur ruine de leurs
propres mains. C'était une forme de suicide collectif légalement
codifié. Le début des opérations de convoyage était
prévu pour le printemps.
Le Conseil décida
d'épargner la majeure partie de l'élite intellectuelle. A
raison de mille zlotys par tête, il se chargeait d'envoyer un prolétaire
juif à la place des personnes théoriquement enregistrées.
Évidemment, cet argent ne finissait pas toujours dans la poche des
malheureux supplétifs, loin de là : il fallait que les fonctionnaires
du Conseil vivent, eux aussi. Et ils vivaient fort bien, ne manquant jamais
de vodka ni de quelques friandises à côté.
Le monde des juifs était
divisé en deux sphères: le Grand et le Petit Ghetto. Après
avoir vu sa taille encore réduite, le Petit Ghetto, formé
par les rues Wielka, Sienna, Zelazna, Chlodna, ne gardait plus qu'un seul
point de contact avec le grand, de l'angle de la rue Zelazna jusqu'à
l'autre côté de la rue Chlodna. Le Grand Ghetto, qui englobait
toute la zone septentrionale de Varsovie, était une vaste confusion
de ruelles étroites et maladorantes où les Juifs les plus
démunis s'entassaient dans des masures aussi sales que bondées.
En
comparaison, la surpopulation du Petit Ghetto n'atteignait pas un degré
aussi critique: trois ou quatre personnes s'y partageaient une pièce
et avec un peu de dextérité, il était encore possible
de circuler dehors sans entrer en collision avec d'autres piétons.
Et même si tous les détours et louvoiements ne leur épargnaient
finalement pas un contact physique, l'expérience n'était
pas trop dangereuse car la majorité des habitants étaient
des intellectuels ou des bourgeois relativement prospères, c'est-à-dire
moins susceptibles d'être couverts de vermine et déterminés
à éliminer les poux que chacun ramenait de la moindre incursion
dans le Grand Ghetto.
Déportations
En juillet 1942, la situation
des Juifs dans le ghetto de Varsovie se dégrada brutalement. Les
déportations vers les camps d'extermination prirent une dimension
nouvelle et plus tragique encore.
Ainsi,
l'inconcevable était arrivé, finalement. Tout un pan de Varsovie,
une population de cinq cent mille âmes, allait être expulsé
de la ville. Cela paraissait tellement absurde que personne ne pouvait
y croire.
Les premiers jours, l'opération
avait été menée selon le principe de la loterie. Des
immeubles étaient ratissés au hasard, tantôt dans le
Grand Ghetto, tantôt dans le Petit. Sur un simple coup de sifflet,
tous les habitants du bâtiment devaient se regrouper dans la cour
puis s'entasser au plus vite dans des chariots tirés par des chevaux,
sans distinction de sexe ni d'âge, des nourrissons jusqu'aux vieillards.
Ils partaient à l'Umschlagplatz, le centre de rassemblement et de
transit, montaient dans des wagons bondés et disparaissaient dans
l'inconnu.
Au début, la mission
avait été confiée aux seuls policiers juifs, dirigés
par trois sous-fifres des bourreaux nazis. Ils n'étaient pas moins
dangereux et cruels que les Allemands, et peut-être plus encore.
Quand ils découvraient des malheureux qui s'étaient cachés
au lieu de descendre dans la cour comme les autres, ils étaient
prompts à feindre de n'avoir rien vu, certes, mais seulement en
échange d'argent. Ni les larmes, ni les supplications, ni même
les cris terrorisés des enfants n'avaient d'effet sur eux.
Comme les magasins avaient
été fermés et le ghetto privé d'approvisionnement,
la disette s'était généralisée en quelques
jours. Tout le monde en avait été affecté, cette fois,
mais on n'y avait guère prêté attention car il fallait
maintenant se procurer un certificat de travail !
La vraie nature
du ghetto
C'est
seulement lorsque je passais de l'autre côté de la rue Chlodna,
écrit Wladyslaw Szpilman, que je découvrais la vraie nature
du ghetto. Ici, les habitants n'avaient pas d'économies ni d'objets
de valeur dissimulés. Ils ne survivaient que grâce au troc
et au petit commerce. Plus on s'enfonçait dans le labyrinthe, plus
les propositions se faisaient insistantes. Des femmes avec des mioches
accrochés à leur jupe accostaient le passant en lui présentant
quelques gâteaux sur un bout de carton. C'était là
toute leur fortune, et de la poignée de pièces qu'elles pourraient
en récolter dépendait que leur progéniture dîne
ou non d'un croûton de pain noir le soir venu.
De
vieux Juifs émaciés jusqu'à en être défigurés
essayaient de vendre des hardes informes. Les jeunes menaient un difficile
négoce d'or et de billets de banque, se disputant agressivement
quelque boîtier de montre cabossé, quelque chaîne de
gousset en morceaux, ou bien des dollars sales et élimés
qu'ils élevaient dans la lumière avant de certifier qu'ils
étaient faux, tandis que le vendeur se récriait qu'ils étaient
au contraire " presque comme neufs ".
Les
konhellerki, ces trams tirés par des chevaux, se frayaient un chemin
dans les rues animées avec force coups de cloche, les attelages
fendant la foule comme des navires au sillage aussitôt refermé
par les vagues. Le sobriquet provenait du nom de leurs propriétaires,
Kon et Heller, deux nababs juifs qui s'étaient mis au service de
la gestapo et tiraient de copieux bénéfices de cette protection.
Comme
le passage était plutôt onéreux, ces trams n'étaient
fréquentés que par de riches commerçants, qui ne se
seraient pas aventurés au cœur du Grand Ghetto s'ils n'avaient pas
eu quelque affaire à régler. Sitôt descendus de véhicule,
ils se hâtaient jusqu'à la boutique ou au bureau où
ils étaient attendus et sautaient à nouveau dans un tram
repartant en sens inverse dès qu'ils avaient conclu le marché,
pressés de quitter ce terrible endroit sans tarder.
Le
trajet de l'arrêt de tram à un magasin tout proche n'avait
rien de simple. Des douzaines de mendiants guettaient en effet cette brève
et rare occasion de croiser un citoyen nanti. Dès que celui-ci apparaissait,
ils tombaient en masse sur lui, se pendaient à ses basques, lui
barraient la route, suppliaient, sanglotaient, tempêtaient, menaçaient.
Poux
Les poux étaient
omniprésents et rien ne semblait pouvoir les empêcher de se
propager. Ils pullulaient dans les hardes des passants que l’on croisait
sur les trottoirs, et donc dans les trams, dans les boutiques, dans les
escaliers, et jusque sur les plafonds des bureaux administratifs, d’où
ils se laissaient tomber sur les personnes au cours des multiples démarches
qu’il fallait accomplir. Ils se glissaient entre les pages du journal,
parmi la petite monnaie dans la poche. Et chacune de ces immondes créatures
était potentiellement porteuse du typhus.
Inévitable, l’épidémie
décima bientôt le ghetto. Le typhus en était arrivé
à emporter près de cinq mille habitants tous les mois. On
ne parlait plus que de lui, chez les riches comme chez les pauvres - ces
derniers pour se demander simplement quand ils allaient en être frappés
à leur tour, les premiers pour tenter de mettre la main sur le fameux
vaccin du Dr Weigel, qui allait les protéger de la mort.
Ce bactériologiste
était vite devenu aussi célèbre qu’Hitler: le génie
du bien contre celui du mal ! D’après une rumeur persistante, les
Allemands l’avaient arrêté à Lemberg mais ils ne l’avaient
pas tué, lui offrant au contraire de devenir citoyen du Reich. On
avait mis à sa disposition un magnifique laboratoire, une merveilleuse
villa et une non moins merveilleuse automobile, après l’avoir évidemment
placé sous la surveillance de la Gestapo afin de s’assurer qu’il
ne prenne pas la poudre d’escampette au lieu de fabriquer à la chaîne
des vaccins.
Le
taux de mortalité était si élevé que le ghetto
n’était pas en mesure d’enterrer ses morts assez vite. Mais comme
il était exclu de les garder dans les maisons, une solution intermédiaire
avait été trouvée: dépouillés de leurs
vêtements - trop nécessaires aux vivants pour leur être
laissés -, ils étaient abandonnés sur les trottoirs,
enveloppés de papier journal. Là, ils attendaient souvent
des jours entiers avant que les véhicules des autorités passent
les ramasser et les conduisent aux fosses communes du cimetière.
Propagande
Parmi leurs multiples
activités diurnes, les Allemands s'étaient mis en tête
de se transformer en cinéastes, ce qui ne manquait pas d'intriguer.
Par exemple, ils surgissaient dans un restaurant, ordonnaient aux serveurs
de dresser une table avec des boissons et des mets recherchés, puis
forçaient les clients à rire et à festoyer pendant
qu'ils éternisaient ce moment sur la pellicule. Cette forme de distraction
inédite les conduisait également à filmer des opérettes
à la salle Femina de la rue Leszno, et le concert symphonique qui
chaque semaine se déroulait dans ces locaux sous la direction de
Marian Neuteich. Ou bien ils poussaient le président du Conseil
juif à offrir une luxueuse réception à laquelle toutes
les notabilités du ghetto étaient invitées, et là
encore leurs caméras ne cessaient de tourner. Une fois, ils ont
même conduit un troupeau de femmes et d'hommes aux bains publics,
les ont forcés à se déshabiller et à se laver
tous ensemble, et cette scène très étonnante a été
filmée dans ses moindres détails.
Il a fallu beaucoup de
temps à l'auteur pour découvrir que ces « documents
»cinématographiques étaient destinés à
la population allemande du Reich et aux pays sous domination nazie. Les
Allemands les avaient réalisés avant de passer à la
liquidation du ghetto afin d'avoir assez de mensonges à opposer
à de troublantes rumeurs pour le cas où l'écho de
leurs forfaits parviendrait jusqu'au reste du monde : de quoi montrer la
bonne vie que menaient les Juifs de Varsovie, mais aussi la honteuse débauche
dans laquelle ils se vautraient, grâce à ces images d'hommes
et de femmes se dénudant côte à côte au bain
public...
Miliciens
Tout a encore empiré
avec l'arrivée des miliciens de Lituanie et d'Ukraine. Ils étaient
aussi corrompus que les policiers juifs, mais à leur manière
: acceptant l'argent aussi volontiers que ces derniers, ils s'empressaient
de liquider ceux qui venaient de les soudoyer. Ils aimaient tuer, d'ailleurs.
Pour le sport ou pour se simplifier la tâche, pour s'exercer au tir
ou simplement pour le plaisir. Ils abattaient les enfants devant leur mère
car ils appréciaient le spectacle de ces femmes rendues folles de
chagrin. Ils tiraient dans le ventre de simples passants afin de pouvoir
contempler leur atroce agonie. Il arrivait à certains d'entre eux
de placer leurs victimes en ligne, de s'écarter assez loin et de
jeter des grenades à main sur elles, histoire de voir qui du groupe
manifestait la plus grande précision.
Toute guerre fait émerger
au sein des minorités nationales une fraction trop lâche pour
se battre ouvertement, trop inconsistante pour jouer un quelconque rôle
politique, mais assez veule pour se transformer en bourreaux stipendiés
par l'une ou l'autre des puissances du conflit. Au cours de celle-ci, ce
sont les fascistes ukrainiens et lituaniens qui ont occupé cette
place !
Puis ce fut le
soulèvement de Varsovie.
Szpilman parvint à
survivre en se cachant avec l'aide d'amis malgré le risque de mort
immédiate encouru ! Il se réfugia finalement dans un immeuble
qui fut encerclé par un cordon de SS. Ils y boutèrent le
feu. Il voulut se suicider en prenant des barbituriques… Ayant survécu,
il quitta l’immeuble incendié !
L’ennemi
Au bout de plusieurs jours,
il partit en quête de vivres. Cette fois, il avait l’intention de
s’en procurer en quantité suffisante pour ne pas avoir à
ressortir de sa cachette trop souvent. Il devait mener ses recherches en
plein jour car les lieux ne lui étaient pas encore très familiers.
Dans l’une des cuisines d’un immeuble, il trouva un placard qui contenait
plusieurs boîtes de conserve, ainsi que des sacs. Très absorbé
à dénouer des cordes et à dévisser des couvercles,
il n’entendit rien jusqu’à ce qu’une voix s’élève
soudain, juste dans son dos.
«
Mais qu'est-ce que vous fabriquez ici ? »
Un
officier allemand était adossé au comptoir de la cuisine,
les bras croisés sur la poitrine. Il était grand, avec beaucoup
de prestance.
«Que
faites-vous là ? a-t-il répété à voix
basse. Alors vous ne savez pas que l'état-major des forces spéciales
de Varsovie doit s'installer dans ce bâtiment d'un jour à
l'autre? »
L'étonnement
passé, Szpilman s'enhardit jusqu'à poser une question, qui
brûlait la langue :
«
Vous êtes allemand? »
S'il
l'avait insulté, son visage n'aurait pas viré au rouge plus
soudainement. Il était tellement mal à l'aise qu'il ne contenait
plus sa voix lorsqu'il s'était écrié en retour :
«
Oui, oui ! Et honteux de l'être, après tout ce qui s'est passé...
»
D'un
geste sec, il lui tendit la main.
Trois
jours s'écoulèrent avant qu'il revînt. Il faisait déjà
nuit noire quand il entendit quelqu'un chuchoter sous sa cachette:
«
Hé, vous êtes là ?
-
Je suis là, oui. » Il y eut un bruit sourd sur les planches.
Quelque chose lourd venait d'atterrir près de lui. À tâtons,
il devina la forme de plusieurs pains enveloppés dans des journaux,
ainsi qu'une masse molle qui s'avéra être un sac de confiture.
La dernière apparition
de l'énigmatique Allemand se produisit le 12 décembre. Il
lui apporta une provision de pains encore plus généreuse
que la précédente, ainsi qu'un édredon bien chaud.
Il lui annonça qu'il allait quitter la capitale avec son unité
mais qu'il ne devait pas perdre espoir, puisque l'offensive soviétique
était imminente.
Fin de l’occupation
Les nazis se retirèrent
de Varsovie sans se battre. Un de ses amis de la radio polonaise, le violoniste
Zygmunt Lednicki, qui avait pris part au soulèvement, rentra à
Varsovie après maintes tribulations. Comme tant d'autres, il était
revenu à pied, désireux de retrouver sa ville le plus vite
possible. En chemin, il était passé devant un camp provisoire
de prisonniers allemands et il avait interpellé les Allemands en
captivité:
«Vous
vous êtes toujours vantés d'être un peuple de culture
mais vous m'avez pris ce que j'avais de plus cher, moi, un musicien: mon
violon! »
Là,
un officier qui était étendu dans un coin s'était
relevé péniblement. Il était venu à la clôture
d'un pas chancelant. Il avait l'air épuisé, dépenaillé,
la figure mangée par la barbe. Fixant des yeux éperdus sur
Lednicki, il lui avait demandé à voix basse:
«
Connaîtriez-vous un certain M. Szpilman, par hasard ?
-
Oui, bien sûr...
-
Je suis allemand, a poursuivi l'inconnu dans un murmure oppressé,
et j'ai aidé Szpilman au temps où il se cachait sous les
toits de l'état-major des commandos à Varsovie. Dites-lui...
dites-lui que je suis ici. Demandez-lui de me faire sortir de là.
Je vous en prie, je vous supplie de... »
A cet instant, un garde s'était
interposé et l’avait éloigné. Il avait poursuivi sa
route quand il s'était soudain rendu compte qu'il ne connaissait
même pas le nom de cet homme. Il était donc revenu en arrière
mais le garde était en train d'entraîner l'officier à
l'écart. Il l’appela. L'Allemand s'était retourné...
Lednicki ne fut pas en mesure d'entendre ce qu'il lui avait crié
en retour.
SZPILMAN redécouvert
après la guerre
Dans les semaines qui
suivirent la fin du conflit et la libération de son pays, Szpilman
reprit ses activités radiophoniques. Mais il éprouva très
vite le besoin d'écrire le récit de son aventure. Ce témoignage,
il le rédigea en 1945 avant tout pour lui-même. Néanmoins,
il fit l'objet d'une publication en polonais l'année suivante sous
le titre " Une ville meurt ". Il ne resta pas longtemps en librairie. Jugé
trop dérangeant par le pouvoir communiste nouvellement en place,
il fut retiré des étalages.
En effet, Szpilman ne
cachait rien du rôle joué par des Polonais, y compris juifs,
ou par certains réfugiés russes, ukrainiens et baltes dans
le processus d'anéantissement du ghetto de Varsovie tout au long
de la guerre. D'où le silence qui l'entoura dès l'origine…
Pendant les années soixante, plusieurs éditeurs polonais
tentèrent de le rééditer, en vain. Chaque fois, le
pouvoir s'y opposa fermement sans explications.
L'auteur,
qui occupa différents postes à la radio nationale à
cette époque, ne chercha pas de son côté à braver
l'interdit. Il fallut donc attendre plus de cinquante ans avant que le
livre ne fît de nouveau surface. En 1998, désormais intitulé
The Pianist, il fut publié dans sa traduction anglaise. Et trois
ans plus tard en français. Partout, il rencontra un immense succès,
à la grande satisfaction de Wladyslaw Szpilman qui décéda
entre-temps.
Identité
de l’Allemand
Il s’agissait du capitaine
Wilm Hosenfeld qui sauva des dizaines de vie et qui mériterait d’être
au musée Yad Vashem de Jérusalem, dans l’Allée des
Justes, formée de jeunes arbres plantés en souvenir de tous
les Gentils qui ont sauvé des Juifs de l’Holocauste. Szpilman, disparu
à l’été 2000, n’est plus là pour le planter…
Hosenfeld mourut en détention,
à Stalingrad, un an avant la disparition du maître de l'URSS.
Pendant sa captivité, il avait subi des tortures constantes car
les officiers soviétiques prenaient pour un mensonge particulièrement
révoltant son insistance à affirmer qu'il avait sauvé
la vie à des juifs. Victime de plusieurs accidents cérébraux,
il avait fini sa vie très diminué. Mais il avait tout de
même réussi à envoyer son journal intime en Allemagne.
Sa dernière permission remontait à la Pentecôte 1944.
La famille Hosenfeld conserva
précieusement les deux calepins couverts d'une écriture serrée.
La dernière annotation date du 11 août 1944, ce qui signifie
que le capitaine transmettait ses commentaires les plus dévastateurs
à ses proches par la poste militaire. On redoute d'imaginer ce qui
lui serait arrivé si les deux carnets étaient tombés
entre les mains des sinistres sbires en manteaux de cuir...Ils l'auraient
massacré sur place.