Spilliaert
Léon Spilliaert naquit le 28 juillet 1881 à Kerkstraat. Dès son plus jeune âge, il se révéla plutôt introverti : replié sur lui-même, sensible et rêveur. Il s’intéressait aux arts plastiques, aimait lire et écrire. Sa complexité psychologique, ses nerfs à fleur de peau et son tempérament impatient et hypersensible s’accompagnaient d’une santé défaillante. Adolescent, il souffrait déjà de graves douleurs d’estomac. Sa santé déficiente l’empêcha de réaliser son rêve - qui n’était peut-être qu’un caprice d’enfant - de faire une carrière de marin. Durant ses études au collège Notre-Dame, il fit preuve de peu d’ambition malgré son intelligence. Ses cahiers étaient couverts - comme ceux de James Ensor quelque vingt ans auparavant - de croquis étranges. Son talent de dessinateur se manifesta très tôt. Il était très doué et dessinait énormément. Il avait également un insatiable appétit de lecture. Il apprit à connaître très tôt la littérature contemporaine, bien avant ses contacts avec Edmond Deman à Bruxelles. Ses préférences allaient aux symbolistes et à Friedrich Nietzsche. Il semble avoir beaucoup écrit lui-même entre 1900 et 1910, en particulier des poèmes d’inspiration athéiste qu’il aurait détruits par la suite. De nombreux amis et connaissances témoignèrent plus tard de son exceptionnel talent de conteur. Certaines de ses histoires baignaient dans une atmosphère digne d’Edgar Allan Poe et laissaient sur leur auditoire une impression inoubliable. Mais aucune d’entre elles n’a été consignée par écrit. Il était également un fervent adepte de la marche et de la nature : il aimait la mer, la forêt, la campagne, qui jouent un rôle important dans son oeuvre.


Dame au châle bleu
1909

En 1900, Spilliaert se rendit à l’Exposition universelle de Paris en compagnie de son père. Dans un rayon de quelques centaines de mètres, toutes les différentes tendances de l’art européen de l’époque y étaient représentées. On ignore dans quelle mesure il eut le temps de visiter les sections artistiques des divers pavillons. Quoi qu’il en soit, cet événement semble, d’après ses propres dires, avoir été décisif pour son avenir. Il n’est pas établi que Spilliaert ait fréquenté l’académie d’Ostende, qui faisait partie à cette époque de l’École industrielle (Nijverheidschool), mais cela semblerait logique quand on sait qu’à l’âge de dix-huit ans, il est signalé pendant quelques mois à l’académie de Bruges (1889-1900). Il était inscrit en troisième année pour le cours de dessin d’après l’Antiquité (Antiek Kop). Le registre des inscriptions le mentionne assez curieusement comme « coiffeur ». Son professeur était Pieter Raoux, et parmi ses camarades de cours on trouvait Cornelis Leegenhoek et Léon Slabbinck. Spilliaert ne suivit les cours que pendant quelques mois (jusqu’au 17 janvier 1900) et ne peut donc être considéré comme un « produit de l’académie ». Jusqu’à ses vingt et un ans, Spilliaert ne semble pas avoir travaillé pour gagner sa vie. Le 7 septembre 1902, l’éditeur bruxellois Edmond Deman (1857-1918) l’engage comme vendeur et responsable des relations avec le public. Après une période d’essai, il est engagé définitivement en février 1903. Edmond Deman était non seulement un éditeur important, mais également un fin psychologue et pédagogue, qui voulait donner une chance aux jeunes artistes prometteurs. De nombreux artistes qui devinrent célèbres par la suite fréquentaient sa maison. Il accrochait aux murs de ses bureaux des oeuvres de James Ensor, Georges Lemmen, Fernand Khnopff et Théo Van Rysselberghe afin d’attirer l’attention d’acheteurs éventuels. Il fit de même avec Spilliaert, mais sans succès : on trouvait ses oeuvres trop sombres, trop hallucinantes.


Le corbillard
1928

Une librairie était rattachée à la maison d’édition Deman qui publiait des auteurs tels que Fernand Crommelynck, Maurice Maeterlinck et Emile Verhaeren. On y vendait des oeuvres graphiques contemporaines, parmi lesquelles les lithographies d’Odilon Redon. Deman possédait d’ailleurs une collection exceptionnelle d’oeuvres de Redon, qu’il avait commencé à rassembler dans les années 1880. Ces oeuvres firent sur Spilliaert une impression profonde, mais malgré la parenté spirituelle manifeste entre les deux artistes, Spilliaert ne fut jamais un épigone de Redon. Edmond Deman était à Léon Spilliaert ce que la famille Rousseau était à James Ensor : il lui fit rencontrer à Bruxelles des artistes et des intellectuels de valeur, tout un milieu fécond où il se sentait accepté, un milieu qui n’existait pas à Ostende. C’est là qu’il apprit à connaître l’oeuvre des maîtres anciens et des jeunes peintres, par le biais de reproductions et de visites aux musées. A son arrivée à Bruxelles, Spilliaert était très déprimé. Plutôt renfermé de nature, il ne se liait pas facilement, mais Edmond Deman, qui éprouvait pour lui une grande sympathie, lui prodigua la compréhension et les encouragements dont il avait tant besoin. Il fut invité à maintes reprises chez les Deman, invitations auxquelles il était d’autant plus sensible que Deman n’offrait pas souvent à des tiers l’accès à son cercle familial. Spilliaert se lia bientôt d’amitié avec la fille de son protecteur, Paule, qui peignait elle aussi et apprécia ses conseils. A l’instigation d’Albert Sillye (1867-1929), le fiancé d’une des filles de Deman, et d’un des membres des expéditions de découverte du Congo organisées par Léopold II, Spilliaert décida à l’automne 1903 de proposer ses services à l’Etat indépendant du Congo. Il fut révoqué pour des raisons de santé.

Fin janvier 1904, Spilliaert partit pour Paris. Il voulait tenter sa chance auprès d’un éditeur ou imprimeur de livres d’art. Il avait en poche une lettre de recommandation dans laquelle Deman demandait à Emile Verhaeren (1855-1916) d’offrir à Spilliaert toute l’assistance nécessaire. C’est en février 1904 que Spilliaert rencontra pour la première fois Verhaeren à Saint-Cloud. Une amitié profonde naquit rapidement entre les deux hommes. Le poète acheta au peintre plusieurs oeuvres et lui fit rencontrer nombre de ses amis ainsi que divers marchands. L’un d’entre eux était Clovis Sagot, qui à l’époque exposait également Picasso. L’oeuvre de Spilliaert intéressait Sagot mais la vente ne fut pas un succès : elle se limita à quelques dessins. Spilliaert ne resta pas longtemps à Paris : dès novembre 1904 il rentra à Ostende. Jusqu’à son mariage qui eut lieu en 1916, Spilliaert retourna chaque année à Paris pour de brefs séjours. Il y rencontra entre autres Max Jacob et Pablo Picasso. Il se rendit également plusieurs fois dans le midi de la France. Le juriste Paul-Emile Janson (1872-1944), qui se lancera plus tard dans la politique, fut un de ses premiers acheteurs et bientôt un de ses meilleurs amis. Vers la même époque, il fit la connaissance de Stefan Zweig (1881-1942), le dramaturge, nouvelliste et poète autrichien influencé par la psychanalyse de Sigmund Freud. Zweig, qui devint un grand admirateur de Spilliaert, lui acheta quatre oeuvres en 1908. Il lui procura également une lettre d’introduction pour le marchand Hugo Heller.



L'enlèvement
1928

En 1905, âgé de vingt-quatre ans, Spilliaert était encore un artiste totalement inconnu en dehors du cercle gravitant autour de Deman et de Verhaeren. Il n’avait pas encore exposé. Edmond Picard et Guillaume Van Strydonck, responsables des trois Salons internationaux consacrés à l’art contemporain et organisés par « Ostende - Centre d’art » en 1905, 1906 et 1907, semblaient ignorer le talent considérable qui sommeillait au premier étage de la parfumerie située à quelques centaines de mètres du Kursaal. Pas plus qu’Ensor, on ne le retrouve dans les expositions du Cercle artistique, fondé en 1908 à Ostende par Jan De Clerck. A l’époque, Spilliaert vivait encore chez ses parents. Le 14 juillet 1908 parut dans le journal ostendais Le Carillon, un article consacré à Léon Spilliaert et signé « G. M. ». II s’agit probablement du premier texte consacré à l’artiste avant même sa première exposition. « G. M. » était le monogramme de Georges Marquet, directeur du Kursaal d’Ostende et propriétaire du journal. Le texte semble cependant avoir été écrit par Fernand Crommelynck qui, en 1908, travaillait pour Le Carillon et signait en effet ses contributions des initiales de son employeur. La participation de Spilliaert au Salon de printemps de 1909 à Bruxelles fut sa première exposition. Il y envoya une dizaine d’oeuvres vaguement définies dans le catalogue comme « lavis et dessins rehaussés », sans mention de titres.

La relation amicale de Spilliaert avec le savant, Robert-Bénédict Goldschmidt (Bruxelles, 1877 - Villeneuve Loubet, 1935), lui inspira quelques oeuvres fascinantes qui virent le jour au printemps 1910. Goldschmidt s’était adressé à Spilliaert pour qu’il représente les essais de son dirigeable : esquisses et oeuvres de format plus grand en technique mixte montrent le dirigeable « Belgique II » et son hangar à Auderghem. Robert-Bénédict Goldschmidt peut à juste titre être considéré comme un mécène : il ne possédait pas moins de onze peintures de Spilliaert. En 1912, Spilliaert exposa plusieurs paysages, intérieurs et natures mortes avec le groupe Sillon, qui réagissait contre le luminisme et le pointillisme fort populaires à l’époque. Pendant la Première Guerre mondiale, la mère de Spilliaert se réfugia en Angleterre. Léon resta avec son père à Ostende et fut mobilisé dans la garde civile, ce qui lui valut de tomber une fois encore dans un état dépressif. Spilliaert avait trente-quatre ans lorsqu’il rencontra en 1915 une femme bien plus jeune que lui, Rachel Vergison (née en 1893). Ils se marièrent le 23 décembre 1916. Un mois avant le mariage, le 27 novembre, Emile Verhaeren trouva la mort dans un accident ferroviaire à Rouen. Spilliaert fut très marqué par la perte de Verhaeren, qui était l’un de ses meilleurs amis. Il tenta en vain de passer en Suisse avec sa femme pour y fuir les désagréments de la guerre. En mars 1917, le couple s’installa rue de l’Etang-Noir dans la commune bruxelloise de Molenbeek-Saint-Jean et en mai dans la rue toute proche des Béguines, non loin du Karreveld, une pittoresque étendue de verdure située en bordure de la ville. Sa fille Madeleine naquit le 15 novembre de la même année. Elle occupera une place centrale dans la vie familiale de Spilliaert. Ce changement fondamental et la fin de la guerre firent de lui un autre homme en lui procurant un optimisme qu’il n’avait jamais connu auparavant.


En août 1920, Paul-Gustave Van Hecke (1887-1967) et André De Ridder (1888-1962) fondèrent à Bruxelles le groupe « Sélection - Atelier d’art contemporain ». Le 10 octobre 1921, Sélection ouvrit une galerie à la rue des Colonies. L’association défendait avec conviction les peintres expressionnistes. Avec Fritz Van den Berghe, James Ensor, Gustave De Smet et Constant Permeke, Spilliaert fut parmi les premiers à être admis dans le groupe. Des oeuvres de Spilliaert furent exposées à diverses reprises. Sélection édita également une revue du même nom à laquelle collaborèrent Guillaume Apollinaire et Tristan Tzara. Spilliaert conçut la couverture du numéro d’octobre 1920 et exécuta par la suite plusieurs illustrations. La galerie Sélection dut fermer ses portes dès 1922 en raison de difficultés financières... Le groupe ne fut pas dissous. La revue continua même de paraître jusqu’en 1931, défendant, outre Spilliaert, l’école de Laethem et les expressionnistes. Spilliaert fit également partie du groupe rattaché à la galerie Le Centaure, fondée en 1921 par Walter Schwarzenberg. Il y exposa en 1922. Le Centaure montrait uniquement des oeuvres qui se distanciaient de l’art des Salons traditionnels.

En mai 1922, il revint s’installer avec sa famille à Ostende, au numéro 19 de l’imposante Peter Benoitstraat. A peine une année plus tard, en mai 1923, la famille déménagea au numéro 1 de l’Amsterdamstraat voisine. De la fenêtre de son appartement, Spilliaert apercevait les docks et ses environs, paysage qui revient fréquemment dans son oeuvre à cette époque. En mai 1928, la famille s’installa au numéro 58 de l’Euphrosine Beernaertstraat, en face du parc Léopold, ce qui permit à Spilliaert d’observer à loisir les arbres, autre thème récurrent dans son oeuvre. En mai 1929, un nouveau déménagement conduisit la famille au 68, Graaf de Smet de Naeyerlaan. Vers 1930, Spilliaert se lia avec Adolphe Van Glabbeke (1904-1959), un juriste qui allait devenir ministre et bourgmestre d’Ostende. A partir de 1937, ils passèrent régulièrement leurs vacances dans les Hautes Fagnes. En mai 1932, les Spilliaert déménagèrent au numéro 1 de la Poststraat, une fois encore à proximité du parc. Ce devait être leur dernière adresse à Ostende. La même année, l’État accorda à Spilliaert une bourse de voyage. En compagnie de sa femme et de sa fille, il parcourut l’Italie, la Suisse et l’Autriche. Plusieurs oeuvres inspirées entre autres par Venise et les Dolomites reflètent ses impressions de voyage. En septembre 1935, Spilliaert et sa famille retournèrent à Bruxelles, cette fois au 107, rue de Washington. Madeleine put ainsi continuer ses études au Conservatoire royal de musique. En 1937, Spilliaert adhéra au groupe Les Compagnons de l’art, fondé par les frères Luc (1899-1962) et Paul Haesaerts (1901-1974), tous deux fervents amateurs d’art. Parmi les « compagnons » figuraient Jean Brusselmans, Hippolyte Daeye, Paul Delvaux, Gustave De Smet, Oscar Jespers, Constant Permeke, Edgard Tytgat, Fritz Van den Berghe et Gustave Van de Woestijne.



Marine avec sillon
1902

La Seconde Guerre mondiale fut pour Spilliaert une nouvelle période d’incertitude financière. Il refusa toutes les propositions d’exposer en Allemagne. En 1942, en pleine guerre, les Spilliaert déménagèrent une dernière fois, rue Alphonse-Renard, à Ixelles. Spilliaert y mourut le 23 novembre 1946 après une pénible maladie qui le minait depuis une dizaine d’années. Il fut enterré au cimetière de la Stuiverstraat à Ostende. Très vite, une rue d’Ostende reçut son nom. En 1964, on érigea à sa mémoire un monument qui fut inauguré par sa femme.


Poupées
1928


Source :
Léon Spilliaert
Vertiges et visions
(Norbert Hostyn)
Somogy éditions d’art – Paris – 2002
Ouvrage réalisé à l’occasion de l’exposition
«  Les Vertiges de Léon Spilliaert »
au Musée de la Chartreuse de Douai (France)
2002-2003