Sphinx
Il est assez difficile de se faire une idée de l’aspect originel du Grand Sphinx, tant à cause des déprédations que des restaurations qu’il a subies. Le caractère royal de la créature ne fait toutefois aucun doute, puisque le némès qui le coiffe fait bien partie de ses attributs d’origine, alors que la double couronne qui le surmontait n’a sans doute été rajoutée qu’au Nouvel Empire, plus d’un millénaire après la création de la statue. La mythique barbe du sphinx, dont les fragments les plus importants sont conservés au Caire et appartiennent non à une barbe de roi mais à celle d’un dieu, ne doit pas être beaucoup plus ancienne. Il est plus délicat de se prononcer sur l’aspect du corps de la bête, attaqué depuis toujours par l’érosion éolienne, et plus particulièrement sur la présence d’ailes de rapace, que certaines stèles du Nouvel Empire lui donnent. La question n’est pas sans importance, parce qu’il s’agit là d’un attribut qui permettrait, éventuellement, de confirmer l’identité de la créature représentée. Les Égyptiens du Nouvel Empire n’avaient en tout cas pas de doutes à ce propos : il s’agissait pour eux d’une forme d’Horus, mieux connu sous la forme de faucon que de lion. Ils l’appelaient « Horus dans l’Horizon » - Horemakhet ou, sous forme grécisée, Harmachis -, l’Horizon étant sans doute aussi celui de Chéops.
Les affinités du Grand Sphinx avec le lieu de naissance du soleil remontent vraisemblablement à l’Ancien Empire, qui connaît une divinité du nom d’Aker représenté sous la forme d’un double sphinx ou, parfois, d’un double lion. L’un représente l’horizon occidental, l’autre l’horizon oriental, l’un garde l’entrée du Monde Souterrain, l’autre la sortie de la caverne de Sokar, où le miracle de la résurrection s’opère par l’osmose d’Osiris-Sokar et du dieu Rê. Notons ici que le roi est assimilé à Osiris à sa mort et que son successeur est une incarnation d’Horus. La question qu’il faut sans doute oser poser ici est celle de savoir s’il n’y eut pas, à Giza, un deuxième sphinx de dimensions colossales.
Que le Grand Sphinx ait participé à un culte aux connotations solaires dès l’Ancien Empire semble assuré par la nature du plan de l’édifice auquel il est associé dès la 4e dynastie. Le temple du Sphinx, centré sur une cour à ciel ouvert, s’articule en effet autour de deux axes, le premier nord-sud et le second ouest-est, deux niches marquant le levant et le couchant. Les vingt-quatre piliers autour de la cour correspondent manifestement aux douze heures du jour et aux douze heures de la nuit, alors que les douze statues royales qui étaient adossées aux piliers matérialisaient les douze mois de l’année. Il pourrait s’agir d’un lieu de culte du roi assimilé au dieu solaire Rê, comme dans les temples solaires de la 5e dynastie, dont celui-ci pourrait être le prototype. Les fils de Khufu (Chéops) - c’est-à-dire Djedefrê et Khaefrê (Chéphren) - sont aussi les premiers à porter un théonyme en -Rê, attestant l’importance que prend son culte.


Déesse - scorpion à buste humain
Epoque saïte

Quoi qu’il en soit, le Grand Sphinx sera vénéré à la 18e dynastie sous le nom de Horemakhet (Harmachis), soit « Horus dans l’Horizon », une forme du dieu hiéracocéphale, fils d’Osiris, d’autant plus aisé à confondre avec Rê que celui-ci prend aussi souvent la forme d’un dieu à tête de faucon, l’animal qui émerge du soleil pour fondre sur sa proie. Le sphinx devient à la 18° dynastie une manifestation de Khépri-Rê-Atoum, les trois formes, ou plutôt les trois âges, du dieu solaire, qui évoquent étrangement celles de l’Homme dans l’énigme de la sphinge thébaine. Le roi Amenhotep II lui construit un temple et son successeur Thoutmosis IV lui dédie une stèle. La Stèle du Songe est toujours en place entre les pattes du monstre et le temple a livré des dizaines de stèles, dont la plupart sont au Musée du Caire. Celles-ci le figurent non seulement avec barbe et couronne, témoins des transformations qu’il subit à l’époque, mais avec, en outre, une statue royale entre les pattes, allusion à son rôle de protecteur du jeune roi. Quelques stèles le montrent avec la tête de faucon, quelques-unes lui donnent le nom d’Houroun, un dieu d’origine sémitique qui relève du désert, où le soleil règne en seul maître.
Elles témoignent de la piété d’immigrants levantins, venus comme tant d’autres en pèlerins aux pieds - aux pattes... - du Grand Sphinx, qui recevait, comme les colosses devant les pylônes des temples, les prières de ceux qui n’avaient pas accès aux profondeurs des temples. Il y avait parmi eux des Grecs, ou du moins des Égyptiens qui écrivaient le grec, et ceux-ci, tout naturellement, l’appelaient Hélios.
Le Grand Sphinx matérialise un aspect d’Horus, mais tout sphinx est sans doute d’abord un Horus, ne fut-ce qu’en tant qu’image du roi, l’Horus vivant sur le trône d’Égypte. Il pourrait même s’agir d’un « Horus qui repousse le mal », qui prend d’ailleurs volontiers un aspect léonin, comme en témoigne une statue découverte par la mission belge d’Elkab en Haute Égypte. C’est sans doute ce lion-là que nous retrouvons aux côtés de Pharaon, ne faisant qu’une bouchée du pauvre Asiatique ou Nubien qu’il prend dans la gueule, et parfois même Pharaon devient lion, se pourléchant les babines.


Sphinge de Shepenoupet II
Karnak

Le sphinx comme Horus combattant se dresse sur ses pattes et terrifie les ennemis, traditionnellement représentés sous l’aspect d’Asiatiques et de Nubiens, signifiant l’Étranger, et par conséquent le Chaos, l’Ordre n’étant assuré que là où Pharaon règne. Il apparaît dès l’Ancien Empire, dans les temples funéraires de Sahourê et de Néouserrê de la 5e dynastie. Il apparaît encore à la 18e dynastie, par exemple sur deux accoudoirs d’un meuble d’apparat de la tombe de Thoutmosis IV, où le sphinx est qualifié d’« Horus au bras puissant, écrasant de fait tous les pays étrangers » et porte des ailes repliées sur le dos. A l’occasion, le sphinx chambardant les ennemis prend aussi la tête du faucon, comme sur le magnifique pectoral au nom de Sésostris III qui faisait partie du mobilier funéraire de la reine Méréret découvert à Dahshour.



Sphinx de granite d'Hatshepsout
Deir el-Bahari

Les sphinx dressés à l’avant des barques divines ou royales, quoiqu’ils n’aient pas d’ennemis dans les pattes, figurent vraisemblablement toujours Horus, ou le roi en Horus combattant, ouvrant le chemin en repoussant le mal, parfois assisté par deux cobras dressés, tel celui que porte Pharaon au front. Ainsi, d’ouvreur - la sphinge est une ouvreuse - de ce lieu de passage extraordinaire qu’est l’horizon, nous le retrouvons frayant la voie aux dieux, puis, protégeant tel un gardien l’allée vers le temple, puis, plus tard, vers la tombe.
Le dernier avatar de ces sphinx dressés sur un pavois, accompagné également de cobras dressés, porte le nom de Toutou (Tithoes) et apparaît à la 26e dynastie, par exemple dans la tombe d’un dignitaire du nom de Ioufaa, enterré sous Darius 1°. Le dieu Toutou, fils de Neith, peut aussi prendre la forme d’un lion, mais se présente le plus souvent sous la forme d’un sphinx, tant en ronde-bosse qu’en relief. Il porte d’ordinaire le némès surmonté d’une couronne composée de cornes de bélier, de plumes et d’un disque solaire, ainsi qu’une égide sur la poitrine. Lorsqu’il est représenté en relief, Toutou tourne toujours la tête vers le spectateur, ce qui est fort rare en Égypte, et même exceptionnel pour un sphinx.

Ses fonctions apotropaïques expliquent sans doute cette frontalité, que l’on retrouve par exemple sur les stèles d’« Horus sur les crocodiles». Toutou protège contre des démons amenant la maladie, démons représentés sous une forme animale : crocodile ou encore serpent. Animaux ambivalents, ils incarnent autant un danger que le moyen de le détourner : le dieu s’est ainsi approprié des puissances dangereuses qu’il peut retourner contre ses adversaires. Ses images les plus récentes, d’époque romaine, l’associent à Némésis, la Vengeance, représentée sous la forme d’un griffon d’apparence classique. La plupart des sphinx qui nous sont parvenus flanquaient à l’origine les grandes allées - ou dromos - menant vers les temples et les palais, telle celle décrite par Strabon, qui allait mener Auguste Mariette à la découverte du Sérapeum de Saqqara. Alors qu’à l’Ancien Empire et au Moyen Empire les sphinx flanquent les entrées par paire, ceux-ci vont, en effet, se multiplier à partir du Nouvel Empire pour former de véritables allées de gardiens.



Pectotal du Moyen Empire
figurant Horus et Seth
sous forme de sphinx

Ils se regardent deux par deux, mais scrutent également les passants; ils sont paisibles, mais prêts à se dresser. Leur présence à l’entrée du temple doit toutefois également être mise en rapport avec le rôle du double sphinx comme gardien de l’horizon, l’entrée du temple avec ses deux môles ou pylônes évoquant d’ailleurs l’hiéroglyphe traduisant l’horizon, toujours gros d’un soleil levant. N’oublions pas que le temple est un modèle ordonné du cosmos et que les rites qui s’y déroulent permettent de le perpétuer : il s’agit par le culte rendu et les offrandes données d’assurer que le soleil se lèvera tous les matins du monde. Les sphinx sont parallèles à la façade de l’édifice et non perpendiculaires à celle-ci, comme en Occident.

Les sphinx des grandes allées sont le plus souvent du type classique, portant simplement le némès, comme par exemple à Louqsor, mais peuvent être couronnés, comme au Ouadi es-Séboua. Parfois les sphinx n’ont pas une tête humaine, mais une tête d’animal, qui appartient alors au dieu vénéré dans le temple, comme à Karnak, où ils ont une tête de bélier, comme Amon-Rê, ou à Abou Simbel, où ils ont une tête de faucon, comme Rê-Horakhty. Quant aux sphinx « léonins » ou «à crinière», où il ne reste plus qu’un masque royal, ils n’ont jamais été trouvés dans leur position d’origine, ceux découverts par Auguste Mariette à Tanis ayant même été déplacés plusieurs fois. Ces sphinx-là, proches parents des lions figurant « Horus qui repousse le mal», cependant, étaient peut-être placés perpendiculairement aux édifices qu’ils protégeaient, tout comme les lions en question, par exemple à Philae.



Protomé d'un lion dévorant un Nubien
Nouvel Empire

Il existe aussi des sphinges en Egypte, représentées dès le Moyen Empire, et même sous forme monumentale : la sphinge au nom d’Ita, fille d’Amenemhat II, découverte à Qatna en Syrie en est un exemple. La tête anonyme conservée à Brooklyn, découverte à Rome, mais peut-être aussi syrienne, en est un autre. Les cas les plus spectaculaires de sphinges datent toutefois du Nouvel Empire. Les sphinx au nom de Hatchepsout sont en fait masculins, quoique non sans ambiguïté, mais des exemplaires au nom de Thoutmosis III sont incontestablement féminins, figurant sans doute l’une ou l’autre de ses épouses, coiffées de la perruque dite « hathorique ».
Le sphinx grec est une sphinge, fille de la relation incestueuse entre son frère Orthos et sa mère Echidna. Bien connue grâce au mythe d’Oedipe, dont la relation incestueuse avec sa mère Jocaste est devenue paradigmatique, elle n’a aucune parenté avec les sphinges égyptiennes. Le sphinx grec est un démon qui attend le guerrier entre la vie et la mort et qui prend parfois la garde devant sa tombe, souvent juché sur une haute colonne. Les artistes grecs, en tout cas, accentuent sa féminité, lui donnant des seins ou des mamelles gonflées, comme celles d’une lionne, prête à les offrir à l’enfant ou à l’amant.


Scarabée de coeur à tête humaine
Nouvel Empire

La sphinge de Thèbes est en quelque sorte la Mère de tous les Sphinx, et sa progéniture est, bien entendu, multiple, les confusions entre sphinx d’Égypte et sphinx de Grèce étant multiples, tantôt voulues, tantôt non, peuplant de créatures diverses rêves et cauchemars.
Les Égyptiens déjà avaient l’imagination féconde en la matière, comme l’attestent également les autres créatures qui prennent une tête humaine, tels des scorpions ou des serpents, autres créatures de ce début du monde dont les sphinx sont à tout jamais les gardiens...

In : Sphinx
Les gardiens de l’Egypte
ING Belgique et Fonds Mercator – Bruxelles – 2006
[Eugène Warmenbol]