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Parmi les prisonniers d'Auschwitz,
ceux dont les SS voulurent éradiquer à tout prix la possibilité
de témoignage furent, bien sûr, les membres du Sonderkommando,
le « commando spécial » de détenus qui géraient
à mains nues l'extermination de masse. Les SS savaient d'avance
qu'un seul mot d'un membre survivant du Sonderkommando rendrait caduques
toutes les dénégations, toutes les arguties ultérieures
sur le grand massacre des juifs d'Europe. « Avoir conçu et
organisé les équipes spéciales a été
le crime le plus démoniaque du national-socialisme », écrit
Primo Levi. « On reste stupéfait devant ce paroxysme de perfidie
et de haine : c'était aux juifs de mettre les juifs dans les fours,
il fallait démontrer que les juifs [...] se pliaient à toutes
les humiliations, allaient jusqu'à se détruire eux-mêmes.
»
Le premier Sonderkommando à
Auschwitz fut créé le 4 juillet 1942, lors de la «
sélection » d'un convoi de juifs slovaques pour la chambre
à gaz. Douze équipes se succédèrent à
partir de cette date : elles étaient supprimées au bout de
quelques mois, « et l'initiation de l'équipe suivante consistait
à brûler les cadavres des prédécesseurs. »
Une partie de l'horreur consistait pour ces hommes à ce que toute
leur existence soit maintenue, jusqu'à l'inéluctable gazage
de l'équipe, dans un secret absolu : aussi les membres du Sonderkommando
ne devaient-ils avoir aucun contact avec les autres détenus, encore
moins avec quelque « monde extérieur » que ce fût,
pas même avec les SS « non initiés », c'est-à-dire
ignorants du fonctionnement exact des chambres à gaz et des crématoires.
Malades, ces détenus mis au secret n'étaient pas admis à
l'hôpital du camp. On les maintenait dans l'asservissement total
et l'abrutissement - l'alcool ne leur étant pas refusé -
de leur travail aux crématoires.
Leur travail ? Il faut bien le redire
: manipuler la mort de leurs semblables par milliers. Etre témoins
de tous les derniers moments. Être contraints de mentir jusqu’au
bout ( un membre du Sonderkommando qui avait voulu informer les victimes
de leur destin fut jeté vivant dans le feu du crématoire,
et ses camarades durent assister à l’exécution ). Reconnaître
les siens et ne rien dire. Voir entrer hommes, femmes et enfants dans la
chambre à gaz. Entendre les cris, les coups, les agonies. Attendre.
Puis, recevoir d’un coup l’« indescriptible amoncellement humain
» : une « colonne de basalte » faite de chair, de leur
chair qui s’écroule à l’ouverture des portes. Tirer les corps
un à un, les déshabiller (avant, du moins, que les nazis
n’aient imaginé la solution du vestiaire). Laver au jet tout le
sang, toutes les humeurs, toutes les sanies accumulées. Extraire
les dents en or, pour le butin du Reich. Introduire les corps dans la fournaise
des crématoires. Maintenir l’inhumaine cadence. Alimenter en coke.
Retirer les cendres humaines sous l’espèce de cette « matière
informe, incandescente et blanchâtre qui se déversait en rigoles
[et qui] en refroidissant prenait une teinte grisâtre »...
Concasser les os, cette ultime résistance des pauvres corps à
leur industrielle destruction. Faire des tas de tout cela, le jeter dans
le fleuve voisin ou l’utiliser comme matériau de terrassement pour
la route en construction près du camp. Marcher sur cent cinquante
mètres carrés de chevelures humaines que quinze détenus
s’emploient à carder sur de grandes tables. Repeindre quelquefois
le vestiaire, confectionner des haies de verdure - camouflage -, creuser
des fosses d’incinération supplémentaires pour les gazages
exceptionnels. Nettoyer, réparer les fours géants des crématoires.
Recommencer chaque jour…
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