La Rose Bleue

Au printemps 1907, une exposition présentée à Moscou sous le nom de « La Rose bleue » fait l’effet d’une bombe. Les petites salles où elle se déroulait avaient été décorées de manière très particulière: murs et plancher étaient tapissés d’un tissu dans les tons bleu gris, les tableaux, tous réalisés dans une gamme bleue, se distinguant à peine sur ce fond. Les contemporains décrirent l’ouverture de l’exposition de cette manière: « Elle avait été organisée avec une beauté et un raffinement si exceptionnels que personne n’avait jamais rien vu de semblable. L’exposition baignait dans un parfum de fleurs, un orchestre invisible jouait doucement et avec sentiment quelque part... La beauté des douces et tendres couleurs des tableaux, le public d’une élégance exceptionnelle, un catalogue de petit format avec, sur la couverture, l’image d’après un dessin de Sapounov d’une rose bleue - douce, pâle - tout cela est si harmonieux, l’effet est ensorceleur, tout est cohérent, beau et plein de joie... »


Milioti
Fêtes vespérales
1900

La Rose bleue constitue l’apogée du mouvement des jeunes symbolistes après dix ans de recherche créatrice; l’exposition forma une sorte de manifeste du symbolisme des années 1900. L’idée de l’exposition, son nom et la manière dont elle était organisée avaient été inspirés dans une large mesure par l’oeuvre de Maurice Maeterlinck, remarquable poète, dramaturge et théoricien du symbolisme. Celui-ci jouissait d’une attention particulière et de l’admiration des jeunes artistes russes. Les futurs membres de La Rose bleue se passionnaient pour ses oeuvres dramatiques, allaient voir ses pièces que de nombreux théâtres mettaient en scène au début du XX° siècle, participaient eux-mêmes à leur décoration, créaient des tableaux et des oeuvres d’art décoratives d’après les thèmes de Maeterlinck. L’auteur belge contribua plus que tout autre à faire comprendre aux jeunes artistes russes l’essence du symbolisme, car son talent poétique se distinguait par une clarté logique et un certain rationalisme. Il avait le don étonnant d’éclairer, de préciser, de rendre tangible l’idée pourtant vague du symbolisme.


Sariane
Près du grenadier
1907

Au moment même où les symbolistes russes préparaient l’exposition à laquelle ils accordaient une énorme importance, le Théâtre d’Art de Moscou travaillait au montage de la pièce « L’Oiseau bleu » de Maeterlinck qui avait cédé le droit de la première mise en scène à ce théâtre russe, un événement qui avait fait sensation. L’Oiseau bleu évoquait la force fabuleuse de l’art qui pouvait rendre l’humanité heureuse. Comme Maeterlinck dans L’Oiseau bleu, les jeunes symbolistes de Moscou voulaient que leur exposition «rallume les yeux éteints de l’humanité »; elle devait être à la fois belle et magique comme un songe d’enfant. Elle devait plonger le public dans le silence, le rêve, le conte. Toute l’atmosphère de l’exposition était appelée à cela, comme tous les éléments du décor: les tapis, qui devaient assourdir le bruit des pas, le fin arôme des fleurs, la douce musique provenant on ne sait d’où; les tableaux bleus, brumeux, insaisissables, tels des rêves, une ronde de souvenirs à peine visibles sur les murs bleu gris. Les sculptures disposées çà et là représentaient les corps détendus d’enfants endormis.


Sariane
Le Lotus
1911

Le nom de l’exposition n’avait pas été choisi au hasard. Dès 1904, les jeunes peintres avaient participé à une exposition à Saratov qu’ils avaient appelée «La Rose écarlate». Cette fleur aux tendres pétales et aux épines acérées était comme le symbole de la vie elle-même où la joie s’accompagne toujours de douleur, le bien du mal, l’amour de la souffrance. Les boutons de rose ne s’ouvrent jamais complètement comme s’ils recelaient un mystère connu d’eux seuls. C’est ainsi que la rose devint le symbole de l’association des jeunes symbolistes russes. Mais «La Rose écarlate» était une réalité alors que les artistes aspiraient de toutes leurs forces au ciel bleu, à l’élément « eau», à l’esprit. Au fil de leur maturation, ils se sentaient en communion avec l’essence spirituelle de cette couleur. Mais la dernière touche qui fit appeler l’exposition « La Rose bleue», ce fut précisément L’Oiseau bleu de Maeterlinck: n’avaient-ils pas tant d’objectifs communs et les voies qu’ils avaient trouvées pour les atteindre n’étaient-elles pas tant ressemblantes?


Kouznetsov
La Fontaine bleue
1915

« La Fontaine bleue » de Pavel Kouznetsov, le meneur du groupe, disciple et continuateur de Borissov-Moussatov, incarne la notion même de la peinture pour La Rose bleue. Tout dans ce tableau - le titre, le motif, les couleurs, jusqu’à la moindre touche de peinture ou le mouvement de la plus fine des lignes - constitue l’expression classique de la peinture symboliste. Pour le peintre, la fontaine symbolise l’éternel tourbillon de la vie, ses hauts et ses bas, de la naissance à la mort. Le tableau de Kouznetsov n’est pas l’image d’une fontaine, c’est l’expression de sa profonde signification; un monde bleu, le monde de l’esprit, le domaine du subconscient. Voilà pourquoi tout y apparaît si changeant, si vague, si trouble comme dans un pénible demi-sommeil où surgissent des fragments de visions, des images insaisissables, des sensations inconscientes. L’artiste peint son tableau comme un compositeur écrit sa musique: il se contente de couvrir la surface de la feuille de signes musicaux, de notes. Il crée sa symphonie en peinture sur une toile plane. La douce musique des tonalités bleues est remplie du rythme frissonnant des touches de couleur qui couvrent la surface bleue hésitante du tableau d’un réseau de fine dentelle. Tout cela est réuni en un seul tout, apaisé par le large mouvement de grandes lignes claires tournantes, à peine visibles, qui sont comme un lointain souvenir des formes d’une fontaine réelle avec son bassin. Imprégnée d’un vague sentiment d’angoisse mêlé d’une dimension mystique, La Fontaine bleue est une oeuvre engendrée par la sensation de trouble en cette dure époque qu’était le début du siècle dernier en Russie.


Krymov
Paysage après la pluie
1908

L’enfant est en général le symbole préféré de l’inconscient dans l’art symboliste car il est ce qu’il y a de plus sensible, de plus ouvert à la vraie compréhension du monde. Selon le mot de Maeterlinck, un enfant qui se tait est mille fois plus sage que Marc Aurèle lorsqu’il parle. Ce n’est pas par hasard que les héros de son Oiseau bleu sont des enfants. Ce n’est qu’à eux et à personne d’autre que la vérité peut se dévoiler, poser sur le monde un regard pur, sincère, sans parti pris; c’est à cela que doit oeuvrer le peintre. Plus que tout autre, Sariane développe une telle vision du monde. Ce dernier a su garder la fraîcheur de son regard d’enfant jusqu’à la fin de sa longue vie de peintre. La Rose bleue resta active assez longtemps bien que l’exposition dont le groupe tira désormais son nom n’eut lieu qu’une seule fois. Au fil de son évolution, leur art subissait certes des changements causés par les nouveaux problèmes proposés par le temps, mais il ne s’est jamais écarté des principes esthétiques essentiels du symbolisme. Dans sa folle aspiration à s’arracher des chaînes de la réalité, La Rose bleue parvint à briser la conscience esthétique traditionnelle de l’art russe. Dans l’art de ses adeptes, la peinture s’est libérée de son caractère représentatif et commence à ressembler au symbole choisi, à la rose bleue jamais vue, incarnation d’un sentiment fragile et inconscient. Le mouvement ouvrait ainsi la voie à un courant de recherches innovantes.


Sapounov
Les Travestis
1908

Le virage vers le réalisme détermine les nouveaux centres d’intérêt des membres de La Rose bleue. Des contes, des rêves et des images du subconscient, ils se tournent vers la réalité. Ils n’orchestrent cependant pas un simple retour vers le réalisme du XIX° siècle. Ce n’est pas la réalité environnante qui devient leur point d’ancrage mais la réalité qui n’a pas encore subi la force destructrice de la civilisation, celle qui respecte encore les lois naturelles de l’Univers. Certains peintres de La Rose bleue comme Krymov et Outkine cherchent à comprendre les mystères du beau et de l’harmonie dans la nature du centre de la Russie, d’autres comme Sapounov et Soudéïkine explorent l’âme russe dans les fêtes populaires, d’autres encore se consacrent à la vie de l’Orient. La Rose bleue semble bien avoir atteint l’objectif qu’elle s’était fixé : la synthèse décorative.


Source :
Le symbolisme russe
La Rose Bleue
Ida Hoffmann
2005 Europalia International
Bruxelles – Fonds Mercator
State Museum and Exhibition Center Rosizo - Moscou