L’église
catholique et la Résistance
La Résistance
à la tyrannie nazie fut, sous des formes diverses, l’action commune
de la plupart des catholiques. Les faits qui vont suivre montreront que
l’Eglise n’était pas une institution limitée aux actes du
culte divin : le sanctuaire et la sacristie n’étaient pas les frontières
de son action. Elle continua et défendit les vérités
fondamentales de l’ordre humain : la liberté et le respect d’autrui
et ce, souvent en collaboration étroite avec les mouvements d’autres
tendances politiques (communistes, socialistes et autres libéraux).
S’il
est question de Résitance active à l’occupant, les croyants
s’y sont taillé une belle part ; ils trouvaient un soutien dans
leur foi lorsque la conscience leur dictait l’enrôlement, au mépris
du danger, dans des groupements de sabotage ou de combat. Nombreux furent
les prêtres et les religieux qui encouragèrent de leur ministère
et même soutinrent de leur aide directe le travail audacieux des
Résistants. Il ne faut d’ailleurs pas limiter la Résistance
à ses formes violentes : que l’on pense à l’activité
des services de renseignements, à l’aide aux parachutistes, à
la récupération des aviateurs tombés, sans oublier
les secours aux réfractaires, la protection des juifs odieusement
traqués, la diffusion d’écrits clandestins...
D’autres
formes encore de générosité, sans obliger à
affronter le danger, imposaient dans le dévouement du temps de guerre
des fatigues et des soucis sans nombre. La charité s’efforça
d’y adapter son effort par l’aide aux prisonniers et à leurs familles,
aux déportés, aux sinistrés...
Les
homes
En 1942, s’ouvrirent les
Homes Permanents pour Enfants Débiles. L’organisation de pareils
pensionnats n’allait pas sans difficultés. Le ravitaillement de
ce petit monde fut un très rude souci. Grâce à la double
ration fournie par le Secours d’Hiver ou de l’Oeuvre Nationale de l’Enfance
abondamment complétée par des dons en nature recueillis dans
les campagnes, les résultats furent étonnants.
Dans notre région,
quatre homes (Melles, Verte-Feuille, Froyennes et Wiers fondé le
1 août 1943) accueillirent en 1943, 1.972 enfants bénéficiant
de 104.499 journées d’entretien et en 1944, 643 enfants. La dépense
globale se monta à 5.560.744 F. Les cinq orphelinats du Tournaisis
(Brugelette, Bury, Ellezelles, Tournai et Willaupuis) hébergèrent
501 enfants en 1939 et 530 en 1944. Bury reçut en outre 82 enfants,
plusieurs jeunes femmes et quelques familles qui trouvèrent là
pendant quatre ans gratuitement logement et nourriture. L’oeuvre des Dames
de la Miséricorde intensifia son action dans le soulagement des
pauvres. A Péruwelz, 23 Dames partagèrent aux malheureux
30.027 F. Nous n’avons parlé que de la charité des chrétiens.
Il faudrait aussi parler de celle des non-chrétiens. Il y en eut
souvent parmi les donateurs qui soutinrent les oeuvres de l’Eglise.
Opposition
au Rexisme
Si certains catholiques
ont participé largement pendant la guerre à l’action patriotique
des milieux officiels, il faut pourtant reconnaître qu’il y eut dans
leurs rangs un certain nombre de défections, notamment, des bourgmestres
et des fonctionnaires rexistes ou de l’Ordre Nouveau. S’ils ont manqué
plus ou moins gravement au devoir patriotique, c’est qu’ils avaient au
préalable manqué au devoir de soumission à l’Eglise
et de fidélité à la doctrine catholique. Il faut ajouter
qu’à l’heure où l’orientation du rexisme dans le sens d’une
collaboration servile avec l’ennemi se révéla au grand jour,
de très nombreux catholiques avaient cessé d’être affiliés
au mouvement de Degrelle.
Le
catholicisme authentique, loin de créer un climat favorable au rexisme
et en général aux idéologies totalitaires, était
en opposition irréductible avec les systèmes d’idées
et les régimes politiques qui s’en inspiraient. Le langage tenu
par les chefs de l’Eglise ne permettait aucune hésitation : c’était
une condamnation formelle, au nom du patriotisme, du ralliement au nouvel
ordre établi et de toute collaboration avec ceux qui restaient les
ennemis de la patrie. Les Allemands et les rexistes avaient d’ailleurs
prévu l’opposition qu’ils pouvaient trouver parmi le clergé
et ils essayèrent habilement de la circonvenir.
Le
Pays Réel fut envoyé gratuitement à de nombreux prêtres
dans un but de propagande avec l’espoir d’obtenir des abonnements. Degrelle
poussa même l’astuce jusqu’à envoyer à de nombreux
curés une lettre personnelle vantant les qualités de ce journal.
En fait, cette manoeuvre échoua par la fermeté doctrinale
du clergé ( abbé Ermel de Bon-Secours). Dans le diocèse
de Tournai, Mgr Delmotte, évêque, entreprit en juin 1940 une
tournée pastorale auprès des doyens pour les mettre en garde
contre la nocivité des thèmes employés dans la propagande
allemande. Un père jésuite de Tournai fut condamné
à un an de travaux forcés, suite à un sermon sur la
Patrie.
Dès juin 1941, Rex
orchestra savamment le thème de la «croisade chrétienne
antibolchevique» et celui de la «défense occidentale».
Le cardinal Van Roey déjoua la manoeuvre habile de l’adversaire
en précisant nettement le point de vue de l’Eglise de Belgique le
5 juin 1941 : «Nous n’avons pas à dénoncer un danger
lointain et problématique, quand nous sentons tout près de
nous des dangers très réels qui menacent à la fois
notre Patrie et le Christianisme et qui ne proviennent pas du bolchevisme
russe».
Les prédicateurs
continuèrent à livrer à leurs auditeurs la doctrine
chrétienne dans son intégrité. Les lettres des évêques
des 2 décembre 1942 et 15 mars 1943 s’insurgeant contre l’enlèvement
des cloches, l’aide aux prisonniers, le travail obligatoire et les déportations
furent lues en chaire. On put dire que malgré les ordonnances et
les brimades de l’ennemi, les prêtres se servirent de la prédication
pour diffuser largement un message spirituel qui était le contrepied
de l’idéologie nazie. Personne, famille, patrie (lettre du 7 octobre
1940 sur le devoir de la fidélité à la Patrie) furent
les grands thèmes développés sans relâche.
Notre-Dame
de Bon-Secours
Les chrétiens puisaient
la force de résister à l’ennemi dans leur dévotion.
Nous citerons le culte à Notre-Dame de Bon-Secours, centre de pèlerinage
important, bien que les circonstances aient empêché les grandes
manifestations religieuses. Il ne fut guère possible, en raison
de la pénurie des moyens de communication surtout, d’y conduire
pendant la guerre des pélerinages organisés. Les pèlerins
venant en particulier ou en famille furent très nombreux certains
dimanches d’été ; ils employaient tous les moyens de locomotion
disponibles : les trains, les camions et surtout le vélo. Il y eut
aussi des pélerinages de dirigeants d’action catholiques (JEC, JIC
et JOC françaises ou belges), réduits cependant en raison
des circonstances. La fermeture périodique de la frontière
interdisait l’accès de la basilique à beaucoup de Français
qui étaient refoulés par les douaniers allemands.
Il semble que l’après-guerre
réalisa les espérances nourries durant les temps d’épreuve.
Très nombreux furent, dès les dimanches qui suivirent la
Libération, les gens qui vinrent à Bon-Secours. Dès
le premier dimanche de septembre 1944, la première procession improvisée
fut suivie par une foule considérable. En 1945, pour le premier
dimanche de juillet, ce fut Tournai qui fournit le gros contingent du pèlerinage
: très nombreux furent les Tournaisiens qui s’imposèrent
à cette occasion le voyage à pied. On put évaluer
à 5 ou 6.000 personnes la foule présente ce jour-là.
La confiance dans l’intercession
de Notre-Dame se manifesta tout spécialement chez les nombreux prisonniers
ou déportés qui, dès leur libération, vinrent
à Bon-Secours. notamment en juillet 1945. Revêtus de leur
uniforme usé, ils escortèrent et portèrent la statue
miraculeuse. Il y eut également un pèlerinage important de
prisonniers venant de Cambrai qui firent le trajet de 70 kilomètres
à pied...
Ainsi
donc, en face de l’attitude «réaliste» prônée
par les collaborateurs et contre l’acceptation du fait accompli, les prêtres
ont spontanément réagi en moralistes ; dès les premiers
jours de l’occupation, ils ont considéré les Allemands comme
d’injustes agresseurs. Leur bon sens et leur formation théologique
les ont rendus imperméables aux arguments captieux de l’ennemi et
de ses interprètes, les succès écrasants et répétés
de l’armée allemande n’ont pu leur faire oublier le droit violé.
Aux
yeux de l’Eglise, le patriotisme n’était pas seulement une disposition
négative tournée contre quelque chose à abattre, mais
une volonté constructive tendue vers l’édification de la
cité. Dans la Résistance commune de tant de bonnes volontés
contre tout asservissement, il serait difficile de déterminer quelle
fut la part de l’influence catholique. Il importe peu de le faire. Pour
continuer à servir la patrie, il importait seulement de rendre hommage
à tant de dévouements et à tant de sacrifices ; parmi
les prisonniers, citons : Ernest Colson, curé, Bury, arrêté
le 22 août 1944, libéré le 23 août 1944 ; Degallaix
Edouard, vicaire, Leuze, arrêté le 11 mars 1944, libéré
le 3 septembre 1944 ; Lesnes Georges, vicaire, Leuze, arrêté
le 28 janvier 1944, libéré le 9 avril 1944 ; Pottier Vital,
curé, Blaton, arrêté le 25 juillet 1944, libéré
le 11 août 1944 ; Viseur Adolphe, vicaire, Blaton, arrêté
le 6 août 1942, libéré le 13 août 1942, arrêté
de nouveau le 25 juillet 1944 et libéré le 11 août
1944 ; frère Alexandre des Frères Hospitaliers de St-Jean-de-Dieu,
Leuze, arrêté en 1940, évadé en Suisse en 1944.
Abbé
Dumont de Leuze
Tous ne rentrèrent
malheureusement pas. L’abbé Joseph Dumont né en 1884, ordonné
prêtre en 1909, fut nommé doyen de Leuze en 1935. Il mit au
service du pays la générosité avec laquelle il se
donnait à toutes les nobles causes. Son ardent patriotisme se révéla
pendant la première guerre : ses citations officielles à
l’ordre du jour de l’armée dirent avec quel héroïsme
il remplit sa tâche d’aumônier militaire. En mai 1940, malgré
l’évacuation quasi générale de la ville, il resta
à Leuze réconfortant les rares habitants et veillant sur
les biens des absents. Il ne cessa de soutenir la résistance morale
de ses concitoyens, d’entretenir leur foi dans la victoire.
Tout de suite, il s’intéressa
aux prisonniers de guerre avec qui il correspondit jusqu’à la fin,
pour qui il rassemblait tout ce qui pouvait entrer dans la composition
de colis. Resté soldat, il servit dans la seule armée où
il pouvait être mobilisé : la Résistance. Sa demeure
abrita longtemps parfois des patriotes traqués par l’ennemi. Que
de courses et de voyages il fit pour collaborer à un service d’espionnage
ou faciliter la fuite des soldats vers l’Angleterre. Il finit par attirer
l’attention de la police allemande.
En
1943, après l’échec de ses démarches pour sauver les
cloches de sa collégiale, il résolut de les enlever afin
de les soustraire à l’ennemi. Il fut dénoncé et le
16 novembre, au moment où l’équipe spéciale arrivait
à Leuze pour enlever les cloches, elles furent, en guise d’adieu,
mises en branle. Menacé chez lui par le gendarme qui commandait
les ouvriers, il vint à l’église pour les arrêter.
L’Allemand toujours irrité voulut l’entraîner au clocher,
il s’y refusa et ce fut le motif de son arrestation. II fut conduit à
la prison du boulevard Léopold à Tournai. Libéré
le 23, il sortait de cet immeuble lorsque, dans le couloir, la Gestapo
vint l’arrêter, cette fois pour du bon. On avait fouillé son
presbytère et on y avait trouvé, comme pièce compromettante,
la copie dactylographiée d’un sermon prononcé à Leuze
et recopié à la demande d’auditeurs. Le suspect fut transféré
à la prison de St-Gilles.
Le 10 mars 1944, l’abbé
Dumont quittait Bruxelles et partait pour l’Allemagne, sans qu’une sentence
eût été rendue. Le 18 mars, il arrivait à Esterwegen.
Il séjourna ensuite à la prison de Gross-Strelitz et le 31
octobre 1944, il arrivait à Gross-Rosen. Le 8 février 1945,
un convoi de prisonniers quitta ce camp pour Brème. Il dut l’abandonner
: sa santé était alors très précaire. Il ne
revint jamais. La dernière image que les paroissiens de Leuze gardèrent
de lui fut celle d’une grande photographie longtemps exposée dans
sa collégiale, au centre d’un panneau cravaté aux couleurs
nationales où figuraient tous les Leuzois exilés.
Joseph
Depelchin de Leuze
«Restaurare omnia
in Christo. Connaître. Aimer. Servir». Tel fut l’idéal
de la vie de Joseph Depelchin, secrétaire communal de Leuze, mort
au camp d’extermination de Gross-Rosen, le 11 décembre 1944. Tous
ceux qui le connurent furent unanimes à reconnaître en lui
un ardent patriote. Il lutta courageusement dans l’armée belge depuis
août 1914 jusqu’au 3 octobre 1918 où il fut grièvement
blessé.
En 1940, la défaite
passagère ne l’abat pas. Il s’affilie au groupe Mill, dont il partage
les risques et les activités diverses : établissement de
cartes d’identité, hébergement de parachutistes, recrutement
d’agents de renseignement, etc...
Il s’occupa très
activement du placement de juifs, de réfractaires et propagea de
nombreux journaux clandestins dont il était parfois lui-même
le rédacteur. Le 4 septembre 1943, il fut arrêté par
la Geheime Feldpolizei de Bruxelles. Il fut successivement transféré
à Tournai, Charleroi, St-Gilles, Liège, Essen, Burgermoor,
Gross-Strelitz et Gross-Rosen. Durant les quinze longs mois de sa dure
captivité, il se fit le soutien moral et spirituel de ses compagnons.
Certains prisonniers déclarèrent à leur retour que,
s’ils ne l’avaient pas eu pour soutenir leur moral, ils ne seraient pas
revenus. Plus tard à Gross-Strelitz, il entretint avec le doyen
de Leuze, interné à la même prison, une correspondance
spirituelle quotidienne dont parlèrent tous les prisonniers. Arrivé
à Gross-Rosen le 31 octobre 1944, il subit les pires tourments.
Le 20 novembre, épuisé,
on le traîna sous une grêle de coups jusqu’à l’infirmerie
où il reçut du curé de Huy (mort également
là-bas) l’extrême onction. Le 9 décembre, il trouva
encore la force de remonter le moral d’un prisonnier communiste. Il mourut
le 11 décembre 1944 (selon une liste de camp).
Vicaire
De Neckere de Mouscron
Dès le début
de la guerre, le vicaire De Neckere organisa le service de renseignements
et de correspondance avec ceux de Belgique qui étaient bloqués
en France derrière la ligne de démarcation. Double service
qui faisait passer la frontière aux lettres, puis la zone défendue.
Et le même trajet pour les réponses. Il en fit arriver des
centaines à destination. Tous les moyens lui étaient bons
du reste pour arriver à ce résultat. Vélo et plus
souvent l’un ou l’autre camion belge de Mouscron qui s’en allait aux mines
de Bruay.
Il se chargea également
de faire passer des hommes. De pêcheur d’hommes par vocation, il
était devenu passeur d’hommes. Le jeu devenait de plus en plus dangereux.
Pour passer ces illégaux, il fallait de fausses cartes d’identité
en blanc pour établir un état-civil fantaisiste à
ces Belges désirant passer la zone pour s’en aller plus loin...
ou encore à des Anglais qu’il fallait rapatrier.
Il roula un jour de maîtresse
façon les Allemands. C’était à Pâques 1942,
lors de la semaine d’études des dirigeants fédéraux
jocistes, laquelle s’était tenue à Woluwé-Saint-Lambert.
A la séance de clôture, la Sûreté allemande arriva
dans la salle, en civil évidemment. Ordre fut donné à
l’orateur de suspendre son exposé. Longues palabres entre ces messieurs
et le chanoine Cardyn qui ne les aimait pas non plus. Accusation de réunion
défendue. Ripostes du chanoine. Finalement, la décision fut
prise par la Sûreté de faire remettre tous les papiers par
chacun de ceux qui étaient présents. De longues files se
préparèrent et cela risquait de durer longtemps ; finalement,
on obtint de laisser passer d’abord ceux qui venaient de plus loin, tels
ceux de Mouscron et de Liège. Il avait été ordonné
que l’on déposerait devant eux tous les papiers pour constituer
des dossiers. Le vicaire plaça alors son manteau entre les mains
d’un Allemand, déposa sans sourire sa serviette bourrée de
papiers assez compromettants au pied de la table. Il tendit son portefeuille
et sa carte d’identité à qui-de-droit. Inspection faite,
on lui rendit le tout, son manteau y compris. Il salua, se baissa comme
si de rien n’était, ramassa sa serviette, la replaça sous
le bras et s’en alla suivre la file de ceux qui avaient satisfait... heureux
d’avoir été trouvé «en règle» ...et
plus heureux encore de les avoir roulés...
Le
groupe Lejeune
Il tint ensuite des réunions
chez lui avec un Résistant parachuté de Londres. Un groupe
de renseignements se constitua pour les deux Flandres et une partie du
Hainaut. Il aura pour nom : le groupe Lejeune... et Lejeune c’est l’abbé
De Neckere... Lejeune et le nom d’un autre Mouscronnois... «Lejeune
et Leroux». Après la mort de l’abbé, le groupe des
deux Flandres devint «le groupe Braverie». Les activités
de ce réseau furent très appréciées de Londres.
Le calvaire de l’abbé
De Neckere commença au matin du 31 août 1942, car tout le
temps qui se situait entre l’arrestation et la mort, pour les condamnés
de ce genre, n’était qu’une longue agonie. Les Allemands étaient
donc chez lui. Ils fouillèrent tout de fond en comble. Il y avait
des papiers cachés sous la plaque de la cuisinière. Quelqu’un
eut l’audace de les prendre et de les jeter au W.C. Ils ne trouvèrent
rien chez lui, mais malgré cela, ils l’embarquèrent pour
Courtrai. Il y resta jusqu’au 23 septembre. Il partit ensuite à
Gand. Le vendredi 23 octobre, il fut amené à Bruges où
le jugement eut lieu à la plage du Bourg. Il fut condamné
à mort deux fois pour espionnage continu et aide à l’ennemi.
Le lundi 9 novembre, le jugement fut confirmé et son recours en
grâce rejeté.
Le
matin du 10 novembre 1942, il fut conduit avec d’autres dans les bois de
Tilleghem. C’était à peine sur le territoire de Lophem, c’était
presque encore Bruges. Dans la clairière embrumée, les Allemands
firent les préparatifs. Ils n’avaient plus grand chose à
se dire les condamnés. Tout avait été dit pendant
le trajet. L’ordre fut donné d’attacher les victimes aux poteaux,
ou plus exactement aux hêtres. Le père Meirsman demanda à
ne pas être ligoté. Le vicaire De Neckere émit le désir
d’être lié. «Personne, dit-il, ne peut fixer ses réflexes
en des moments pareils». Ni bravade, ni esclandre... Avant de se
laisser attacher, il serra la main de tous les hommes qui faisaient partie
du peloton qui devait les tuer. Il leur dit tout simplement : «Je
vous pardonne... Faites votre devoir». Tous les soldats émus
lui serrèrent la main. Un seul, un officier, refusa la main tendue.
On leur banda les yeux. Un commandement bref, et l’air fut déchiré
d’une seule détonation. Et ce fut tout. Il avait expié son
crime contre l’agresseur de son pays, son crime d’avoir trop aimé
sa patrie. Il avait payé avec ses compagnons.
Michel
Fache de Mouscron
Michel Fache de Mouscron
côtoya de très près le vicaire De Neckere. Celui-ci
lui insuffla l’esprit de la Résistance.
«Depuis
septembre-octobre 1940, j’avais été contacté par André
Labis qui m’avait demandé de faire partie d’une organisation secrète.
Mon frère Adrien et moi avons bien sûr accepté, mais
n’ayant pas reçu de consignes précises, nos activités
étaient réduites au strict minimum. Ce ne fut vraiment que
sous l’impulsion de l’abbé De Neckere que nous sommes entrés
dans la presse clandestine.
Je
savais pertinemment bien qu’en 1942, il faisait du renseignement. J’ai
dactylographié pour lui un ordre allemand destiné à
être divulgué et qui donnait des directives à leur
état-major en cas d’évacuation des troupes. Les consignes
étaient très dures. Il était question d’arrestations,
de destructions... tout un programme d’atrocités semblables.
Je
fus arrêté avec d’autres. L’abbé De Neckere fut jugé
d’une façon expéditive et fusillé. Quant à
nous, le groupe de jeunes inculpés pour s’être occupés
de presse, avons été condamnés le 24 décembre
1942. Après être passé à Courtrai, à
Saint-Gilles, je fus libéré le 2 septembre 1943.
A
partir de ce moment, j’ai fait du renseignement... je ne voulais pas rester
à Mouscron. Je voulais être «itinérant»,
tout en gardant bien sûr mes contacts avec mon frère. Je suis
donc allé à Malines, à Gand, à Waremme.
En
janvier 1944, j’eus l’occasion d’assister à un parachutage près
de Waremme. Nous avions reçu le message par la BBC à 19 h.
15 et répété à 21 h. 15. Je fus tout étonné
de me retrouver en compagnie de 25 ou 30 autres Résistants dans
cette campagne où les champs de labour s’étendaient à
perte de vue. Nous sommes arrivés à bord de deux camions
dans un petit village. Le terrain fut banalisé et la neige se mit
à tomber, ce qui nous embarrassa beaucoup. On pouvait repérer
les traces de nos pas... Le temps passa tant bien que mal. Nous commencions
à désespérer. L’avion n’arrivait pas. Enfin, vers
minuit moins le quart, il s’amena et lâcha 17 containers d’armes.
Comme nous n’étions que peu armés, nous avons monté
sur le terrain même les mitraillettes. Nous avons alors transporté
tout le matériel dans une cour de ferme qui se trouvait sur la place
du village. Tout fut inventorié et déchargé dans un
trou pratiqué dans un mur. Vers 5 heures, l’orifice était
maçonné. Aucune trace ne subsistait de notre passage.
Un
colis de forme carrée qui contenait du chocolat, des cigarettes
et du thé, avait été également parachuté,
mais personne ne pouvait en disposer. II ne fallait pas se faire repérer
par la suite. Il aurait été en effet idiot de se faire arrêter
pour une cigarette anglaise ! Un détail m’a frappé : les
containers de deux mètres au minimum étaient entourés
de bandes de toile où étaient incrustées des petites
pastilles peintes d’une couleur phosphorescente. Cette astuce nous permettait
de localiser très rapidement les colis dans la nuit.
James
Hart
Au
début de l’année 1944, un fait dramatique nous bouleversa
tous. J’étais hébergé chez le frère de l’abbé
De Neckere (Jean) qui habitait Waremme. Un jour, un avion de chasse américain
fut abattu par la DCA allemande aux environs de Saint-Trond. Je vis un
parachute descendre et le même soir, j’étais en contact avec
lui dans l’habitation de Delvigne de l’A.S. de Waremme. Je demandai à
mon frère s’il était possible de rapatrier cet aviateur du
nom de James Hart soit vers la France soit vers l’Angleterre. Sa réponse
fut positive et Hart fut acheminé vers Mouscron où il fut
accueilli à la gare par mon frère qui l’hébergea notamment
chez l’abbé Pringier. II fut arrêté par la suite à
Montauban, je pense.
James
Hart fut indirectement à la base de nombreuses arrestations, non
de par sa faute, mais bien à cause de la servante de l’abbé
Pringier. Elle avait parlé à sa soeur qui était servante
chez le boulanger Vandemeulebroeck d’Avelgem, le bourgmestre rexiste. Etant
officier de l’A.S., j’eus l’occasion à la Libération d’interroger
ce dernier. Il avoua alors que c’était lors d’un souper où
étaient présents des officiers allemands, que quelqu’un,
lui ou sa femme, avait dit que des faits suspects se passaient à
Mouscron. L’ennemi ainsi alerté arrêta la servante de l’abbé.
De nombreuses arrestations eurent lieu, dont mon frère et le facteur
Barbieux. Les Allemands vinrent également pour m’arrêter.
Ils encerclèrent le pâté de maisons, mais je réussis
à m’enfuir pour prendre le maquis dans la forêt de Chiny,
dans les Ardennes, où vraiment les choses sérieuses commencèrent
pour moi... »
Cf. :http://users.skynet.be/pierre.bachy/attitudeglise.html
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