Quevaucamps
Une tragique fin d'occupation
La journée du dimanche 3 septembre avait été relativement calme. Les groupes de Résistance étaient entrés en activité ouverte. A 8 heures du matin, quatre hommes de la compagnie Rosa Luxembourg armés de deux pistolets attaquèrent trois camions allemands. Après quelques coups de feu, l’ennemi prit la fuite abandonnant les camions, cinq chevaux, trois prisonniers, trois fusils, une mitrailleuse et six grenades.
Les Résistants eurent un blessé au bras gauche, André Mabille. Une colonne d’une centaine de chevaux et de cinquante Allemands fut attaquée au Piquet par le commandant Adelin Dulieu aidé de deux autres Résistants. Les Allemands prirent la fuite. Cinq chevaux furent blessés et abandonnés à Beloeil.
Dans la matinée, attaque d’un autre groupe ennemi de 26 hommes à la barrière de Bury. La Compagnie François Wachel et la Compagnie Rosa Luxembourg conduite par le chef de bataillon Eugène [Arthur Pétillon] et les commandants Dulieu et Dujardin entamèrent le combat. Après un échange de coups de feu qui dura environ une demi-heure, l’ennemi fut forcé de se rendre. Le butin fut de 22 prisonniers et de 2 blessés. Ils prirent en outre 15 fusils, 2 mitraillettes et 5 pistolets. L’action fut menée avec vigueur et les pertes furent nulles.
Quant à la population, elle attendait impatiemment l’arrivée des troupes alliées dont on annonçait la présence à Bonsecours. Des dizaines de drapeaux préparés depuis plusieurs semaines déjà, allaient enfin pouvoir être arborés pour témoigner aux Libérateurs si longtemps attendus, la reconnaissance d’une population qui n’avait jamais douté de leur victoire.

Lundi 4 septembre

Le lundi 4 septembre, vers midi, des Allemands furent signalés à la sortie de Stambruges. Il s’agissait d’éléments de la 9° PzSS « Hohenstauffen » qui avec sa soeur jumelle la 10° PzSS « Frundsberg » du 1° SS PzKorps (SS Oberstgruppenführer Sepp DIETRICH) retraitaient de CAMBRAI vers MONS par VALENCIENNES. Il n’y en avait qu’une vingtaine, disait-on. Ils étaient couchés le long de la voie près du passage à niveau de Stambruges. René Delcourt et un autre tirèrent puis revinrent rapidement en prévenant tout le monde : « Les Allemands sont là ! »
Une dizaine d’hommes de la Résistance seulement se trouvaient au PC ; leurs camarades étaient en patrouille vers Moulbaix, Blicquy et les environs d’où ils ramenèrent plus tard six prisonniers. Une prompte décision s’imposa aux hommes restés à Quevaucamps. Fallait-il ou ne fallait-il pas aller au devant de l’ennemi ? Un bref échange d’avis ; les plus impulsifs l’emportèrent et voilà nos gars qui allèrent vers la rue de Stambruges. Les Allemands étaient là en effet ; non pas une vingtaine mais plusieurs centaines ; c’était toute une colonne qui s’amenait et dont l’avant-garde semblait se mettre en éventail pour entrer dans Quevaucamps. Quelques coups de feu tirés par les Résistants éclatèrent ; les Allemands comprirent : ils ripostèrent et prirent aussitôt leurs dispositions pour encercler l’endroit d’où étaient venus les coups de feu et qu’ils supposaient être un nid de Résistance.

Résistance des SS

Insensiblement, tirant toujours, les Résistants reculèrent ; deux d’entre eux Arthur Carpentier et Léon Cauchies qui avaient épuisé leurs munitions, levèrent les bras pour se rendre. L’ennemi couché dans un champ de betteraves près du Lancier se releva. Brutalement, il les empoigna et les fusilla à quelques mètres de là. Place Louis Langlois, un Allemand tomba face au salon Viole. Ce fait eut pour résultat de porter au paroxysme la colère des SS, qui allèrent se livrer à des actes d’une sauvagerie inouie ! Ils pénétrèrent chez Joseph Liénard, pharmacien ; celui-ci et toute la famille s’étaient réfugiés dans la cave ; ils les en firent sortir, les conduisirent au jardin et là, abattirent le pharmacien sous les yeux horrifiés de son épouse et de ses enfants.
Les Résistants se servant des poteaux électriques pour boucliers, continuaient â tirer, tuant plusieurs soldats ennemis. Sur la Place, des Allemands pénétrèrent dans différentes maisons, recherchant des hommes, pillant et tirant à tort et à travers. La colonne suivant à peu de distance les ardents Résistants était maintenant dans la rue Wauters. Un fermier de Beauvaix, Joseph Katolo, réquisitionné pour accompagner la colonne vit se retourner contre lui la furie des SS qui lui tirèrent une balle ; le malheureux tomba mais ne fut pas tué sur le coup, ils s’acharnèrent alors sur lui et l’achevèrent à coups de crosse et de pied. Pénétrant chez Arthur Deporte, boulanger, les soldats véritablement déchaînés l’emmenèrent de force et le fusillèrent dans la rue ; ils firent de même chez Edgard Laventure puis chez Jean Abrassart qui furent lâchement assassinés non loin de leur demeure.


Place Louis Langlois où furent abattus les Résistants Cauchie Léon-François (29 ans)
et Carpentier Arthur (46 ans).
Le pharmacien Joseph Liénard (49 ans) fut tué dans la cour de son habitation.
Un SS tomba sous les balles des Résistants au-dessus de son officine.
[Photo : 1973]

Au café dit « Au Major », des soudards se livrèrent à une orgie rapide; ils en sortirent en emportant plusieurs vélos; un Allemand tarda à suivre les autres; il s’y trouvait encore lorsqu’un autre Allemand arriva par une porte latérale; entendant un bruit, ce dernier lança une grenade dans la place, blessant grièvement son congénère qui fut fait prisonnier plus tard. Un septuagénaire, François Liétard, fut également abattu alors qu’il se trouvait inoffensivement à sa fenêtre; Trivier Edmond subit le même sort ainsi que Désiré Dubruille revenant d’avoir été chercher de quoi nourrir ses lapins, dans la campagne voisine.

A l’école des garçons qui servait de prison provisoire, 57 soldats de la Wehrmacht étaient captifs. Ils s’étaient rendus compte de ce qui se passait au dehors mais, connaissant la mentalité des SS, ils restèrent cois et se cachèrent sous les bancs. Il n’en fut pas de même à l’école des filles où étaient retenues des personnes arrêtées comme suspectes par la Résistance ; elles se montrèrent aux fenêtres ; les Allemands enfoncèrent la perte et firent sortir tout le monde ; les femmes furent relâchées et se réfugièrent en hurlant d’épouvante dans une habitation. Parmi le groupe, une femme dénonça la maison de Dominique ( Horlent Roger ) comme hébergeant des « terroristes ». Les SS y jetèrent des grenades détruisant presque toute le façade. Quant aux hommes, ils furent conduits jusqu’à la place du Pâturage.
Prévenir les Alliés

Durant tout ce massacre horrible, les Résistants renforcés par l’arrivée de camarades commandés par Simon Chevalier et d’autres, conduits par Adelin Dulieu, continuèrent à tenir en échec les Allemands ; se repliant petit à petit, mais rechargeant avec un sang-froid admirable leurs armes, ils ne cessèrent de tirer sur l’ennemi, abattant des SS sans subir eux-mêmes de pertes. Entretemps, Jean Velghe partit avec la voiture de Demilcamp pour alerter les Alliés à Bonsecours. Arrivé à la rue du Moulin, il tourna immédiatement à droite. A ce moment, il fut arrosé de balles face au pignon de Jacques Monseu. Il fonça directement chez les Américains en compagnie de Robert Hamon. Ceux-ci n’avaient plus d’essence. Ils en attendaient. Ils les envoyèrent donc au secteur anglais dont le commandant avait établi son QG au château Lecrique à Bury.

Après une entrevue avec l’officier, il fut décidé d’envoyer du renfort à Quevaucamps. Les Alliés, acclamés par la population malgré la tragédie qui se déroulait dans la localité, se dirigèrent sur la place de Pâturages ; un représentant de commerce Emile Dulieu les conduisit par des sentiers détournés. Les Allemands se rendirent compte de leur présence. Ils se servirent alors des « suspects » pour se protéger et avant de s’éclipser définitivement vers le bois de Beloeil, ils les abattirent à l’endroit du jeu de balle. Mme Degouys-Vandenterreweghe, blessée au cours du combat par une balle au ventre, fut transportée à la clinique de Péruwelz. Emile Dulieu s’approcha du charnier et à son grand étonnement, il vit un cadavre bouger. Un individu couvert de sang apparut. Il était originaire de Bernissart et était membre de la cellule rexiste. Il s’était laissé tomber quand il avait entendu tirer. Il put rentrer chez lui.


Place du Major (dans la rue Wauters). Café « Au Major » : une grenade lancée du café dans la cuisine par un SS en tua un autre qui s’y trouvait. A droite, l’Ecole Communale où étaient prisonniers des soldats allemands (côté garçons) et des civils suspectés (côté filles). Exécution de François Liétard habitant face à l’école et d’Edgard Laventure (56 ans) arrêté auparavant.
[Photo : 1973]
Dans l’après-midi, des chars arrivèrent à Quevaucamps et tirèrent au canon dans le bois de Beloeil, ce qui eut pour effet de provoquer la fuite des Allemands. Un certain nombre furent ensuite retrouvés blessés ou morts. Il est à supposer que ces derniers auraient réservé un sort terrible à la localité s’ils n’avaient pas eu la crainte d’y savoir un ennemi puissant. Les pertes subies par les Allemands furent estimées à une trentaine de soldats ; trois seulement furent laissés sur place ; les autres furent ramassés aussitôt et emportés par les troupes. Tels furent dans leur horreur les faits qui marquèrent à Quevaucamps la dernière journée d’occupation.

Témérité ou inconscience

Certes, l’entreprise des Résistants fut audacieuse sinon téméraire, mais elle se justifia par le fait que les Résistants étaient mal renseignés quant à la puissance réelle de l’ennemi ; lorsqu’ils se rendirent compte de leur force, il était déjà trop tard ; l’action était engagée. En outre, ces hommes se montrèrent véritablement courageux, dignes des plus valeureux combattants. Il est probable que ce fut leur ténacité dans l’action qui empêcha las Allemands d’accomplir plus de destructions dans les immeubles notamment et de faire plus de victimes. Forcés constamment, durant toute la traversée du village, de surveiller et de combattre cet ennemi tenace, décidé, quoique extrêmement inférieur en nombre, les SS ne purent s’abandonner complètement à leur rage de destruction et de massacre. On put dire aussi que l’arrivée des Alliés et leur brève démonstration d’artillerie eut pour effet d’éliminer la crainte de représailles terribles.
Ces tragiques événements devaient avoir une conséquence indirecte assez regrettable : l’atténuation de la joie d’être libéré. Tant de familles s’étaient trouvées si subitement plongées dans le deuil, tant de personnes avaient vécu durant quelques heures dans un cauchemar tellement effroyable, que, pendant plusieurs jours, la pensée de la délivrance fut absente des esprits. Lorsque les Américains traversèrent Quevaucamps, ils s’étonnèrent de ne pas voir flotter aux fenêtres et aux balcons les drapeaux et oriflammes. Il fallut leur expliquer ce qui s’était passé pour qu’ils comprennent cette situation anormale.

Qu’était devenue la colonne allemande ?

Arrivée au bois de Beloeil, elle s’était divisée en deux, une partie se dirigea vers Ellignies-Sainte-Anne, Leuze, l’autre vers Ladeuze, Huissignies, Dergneau, Saint-Sauveur où elle subit de sérieux revers. En fait, on se demanda toujours ce qu’elle était venue faire à Quevaucamps. On supposa qu’elle traversa le village pour rejoindre le bois de Beloeil alors qu’elle était à Stambruges ! Y eut-il une erreur logistique ? A moins bien sûr qu’elle n’ait voulu prendre une autre direction et de par les escarmouches avec la Résistance, n’ait changé d’avis pour se diriger vers Beloeil...?