Ce coeur qui haïssait la guerre

Ce coeur qui haïssait la guerre
voilà qu'il bat pour le combat et la bataille !
Ce coeur qui ne battait qu'au rythme des marées, à celui des saisons,
à celui des heures du jour et de la nuit,
Voilà qu'il se gonfle et qu'il envoie dans les veines
un sang brûlant de salpêtre et de haine.
Et qu'il mène un tel bruit dans la cervelle que les oreilles en sifflent
Et qu'il n'est pas possible que ce bruit ne se répande pas dans la ville et la campagne
Comme le son d'une cloche appelant à l'émeute et au combat.
Écoutez, je l'entends qui me revient renvoyé par les échos.

Mais non, c'est le bruit d'autres coeurs, de millions d'autres coeurs
battant comme le mien à travers la France.
Ils battent au même rythme pour la même besogne tous ces coeurs,
Leur bruit est celui de la mer à l'assaut des falaises
Et tout ce sang porte dans des millions de cervelles un même mot d'ordre :
Révolte contre Hitler et mort à ses partisans !
Pourtant ce coeur haïssait la guerre et battait au rythme des saisons,
Mais un seul mot : Liberté a suffi à réveiller les vieilles colères
Et des millions de Francais se préparent dans l'ombre
à la besogne que l'aube proche leur imposera.
Car ces coeurs qui haïssaient la guerre battaient pour la liberté
au rythme même des saisons et des marées,
du jour et de la nuit.

Robert Desnos

 
La Rose et le Réséda

Celui qui croyait au ciel
Celui qui n'y croyait pas
Tous deux adoraient la belle
Prisonnière des soldats
Lequel montait à l'échelle
Et lequel guettait en bas
Celui qui croyait au ciel
Celui qui n'y croyait pas
Qu'importe comment s'appelle
Cette clarté sur leur pas
Que l'un fut de la chapelle
Et l'autre s'y dérobât
Celui qui croyait au ciel
Celui qui n'y croyait pas
Tous les deux étaient fidèles
Des lèvres du coeur des bras
Et tous les deux disaient qu'elle
Vive et qui vivra verra
Celui qui croyait au ciel
Celui qui n'y croyait pas
Quand les blés sont sous la grêle
Fou qui fait le délicat
Fou qui songe à ses querelles
Au coeur du commun combat
Celui qui croyait au ciel
Celui qui n'y croyait pas
Du haut de la citadelle
La sentinelle tira
Par deux fois et l'un chancelle
L'autre tombe qui mourra
Celui qui croyait au ciel
Celui qui n'y croyait pas
Ils sont en prison Lequel
A le plus triste grabat
Lequel plus que l'autre gèle
Lequel préfère les rats
Celui qui croyait au ciel
Celui qui n'y croyait pas
Un rebelle est un rebelle
Deux sanglots font un seul glas
Et quand vient l'aube cruelle
Passent de vie à trépas
Celui qui croyait au ciel
Celui qui n'y croyait pas
Répétant le nom de celle
Qu'aucun des deux ne trompa
Et leur sang rouge ruisselle
Même couleur même éclat
Celui qui croyait au ciel
Celui qui n'y croyait pas
Il coule il coule il se mêle
À la terre qu'il aima
Pour qu'à la saison nouvelle
Mûrisse un raisin muscat
Celui qui croyait au ciel
Celui qui n'y croyait pas
L'un court et l'autre a des ailes
De Bretagne ou du Jura
Et framboise ou mirabelle
Le grillon rechantera
Dites flûte ou violoncelle
Le double amour qui brûla
L'alouette et l'hirondelle
La rose et le réséda

Louis Aragon
 
La plus hostile rue des temps

Roger-A.Lhombreaud

J'ai fui 
dans une bordée d'obscurs visages 
la plus hostile rue des temps. J'ai glissé 
sur des flaques de regard et d'ordures.. 
Je cours, je cours dans cette rue d'éternité 
Sans faire un pas vers le soleil ni vers les hommes." 
Pierre Emmanuel 
Jours de Colère 
"Réfugiés" 

Quand on n 'a pas trente ans, et qu'on surprend le monde, 
Quand on sent au-dedans l'emportement du sang, 
Quand la démangeaison de terrasser l'Immonde, 
De créer l'Agissant, de crier, frémissant, 
Tourmente un coeur tout neuf partant pour tout apprendre, 
Quand on entend partout mander sa "mission" : 
("La conquête du monde, à vous de l'entreprendre ! ") 
Quand la gloire éblouit, quand, sans rémission, 
On se lève et se jette au-dessus des mêlées, 
Quand on ressent cela, que l'on accepte aussi 
D'être les mains, les dents, les poitrines zélées 
De tant et tant de gens arrivés et assis, 
Alors, mes Frères, oui alors, qu'abordons-nous ? 
Juchés sur nos tranchées, 
Tremblant dans nos genoux, 
Nos fougues relâchées : 
Nous pouvons admirer 
Et le Monde, et l'Epoque, 
Et même déchirer 
Les masques et défroques . 

Et ce que nous voyons, mes Frères, de mémoire 
D'homme, on ne l'avait vu, ni même imaginé, 
Ni lu dans nul grimoire : 
Car ce que nous voyons, c'est un succédané 
D'humanité perdue, 
Monstrueuse verrue . 
On n'y trouve pas l'Homme, et l'homme se tient coi : 
L'homme-abdication, l'homme-caricature, 
Tapi, petit, palpite, habite l'aventure 
Qui peut le mettre à mort, sans qu'il sache pourquoi ! 

Ça fourmille de gens attardés 
Ce monde tardif de maintenant ; 
Ça grouille de pontifes bardés, 
De grenouilles et de gouvernants . 
Nous avons nos savants, à tout prendre, 
Qui clament, qui classent, qui se cloîtrent 
Dans des couvents chromés, pour accroître 
Le Savoir -- et pour ne rien comprendre... 

Il y a les cœurs simples et bons, 
Déchiquetés à coups de couteau ; 
Il y a les morts purs des poteaux, 
Brisés par les balles et leurs bonds... 

Il n' y a plus de bilan humain 
Ni l'espérance des lendemains… 

Pourtant, il y a Nous, 
Avec tous nos dégoûts 
Et nos sourdes révoltes, 
Avec nos désirs fous de fécondes récoltes ; 
Il y a Nous enfin, 
Le creusement de faim 
Si long qui nous pénètre, 
L'engagement de l'être, 
De tout notre être 
Luttant contre la masse 
Qui monte et qui menace 
(Mais sans nous émouvoir ! ) 
Luttant contre l'avoir, 
Le vain Avoir : 
Et l'Avoir, c'est l'argent, 
La peur, la mort, le sang, 
Et les durs héroïsmes 
Et les sots égoïsmes 
Que nous avons subis : 

"To be or not to be"... 

Il s'agit maintenant d'exister, 
D'exister pour vouloir résister 
A l'Avoir, pour donner à notre être 
Sa raison d'Etre ! 

© Roger-A.Lhombreaud
Edimbourg , 1946

 
 

Folon