La plus
hostile rue des temps
Roger-A.Lhombreaud
J'ai
fui
dans
une bordée d'obscurs visages
la
plus hostile rue des temps. J'ai glissé
sur
des flaques de regard et d'ordures..
Je
cours, je cours dans cette rue d'éternité
Sans
faire un pas vers le soleil ni vers les hommes."
Pierre
Emmanuel
Jours
de Colère
"Réfugiés"
Quand
on n 'a pas trente ans, et qu'on surprend le monde,
Quand
on sent au-dedans l'emportement du sang,
Quand
la démangeaison de terrasser l'Immonde,
De
créer l'Agissant, de crier, frémissant,
Tourmente
un coeur tout neuf partant pour tout apprendre,
Quand
on entend partout mander sa "mission" :
("La
conquête du monde, à vous de l'entreprendre ! ")
Quand
la gloire éblouit, quand, sans rémission,
On
se lève et se jette au-dessus des mêlées,
Quand
on ressent cela, que l'on accepte aussi
D'être
les mains, les dents, les poitrines zélées
De
tant et tant de gens arrivés et assis,
Alors,
mes Frères, oui alors, qu'abordons-nous ?
Juchés
sur nos tranchées,
Tremblant
dans nos genoux,
Nos
fougues relâchées :
Nous
pouvons admirer
Et
le Monde, et l'Epoque,
Et
même déchirer
Les
masques et défroques .
Et
ce que nous voyons, mes Frères, de mémoire
D'homme,
on ne l'avait vu, ni même imaginé,
Ni
lu dans nul grimoire :
Car
ce que nous voyons, c'est un succédané
D'humanité
perdue,
Monstrueuse
verrue .
On
n'y trouve pas l'Homme, et l'homme se tient coi :
L'homme-abdication,
l'homme-caricature,
Tapi,
petit, palpite, habite l'aventure
Qui
peut le mettre à mort, sans qu'il sache pourquoi !
Ça
fourmille de gens attardés
Ce
monde tardif de maintenant ;
Ça
grouille de pontifes bardés,
De
grenouilles et de gouvernants .
Nous
avons nos savants, à tout prendre,
Qui
clament, qui classent, qui se cloîtrent
Dans
des couvents chromés, pour accroître
Le
Savoir -- et pour ne rien comprendre...
Il
y a les cœurs simples et bons,
Déchiquetés
à coups de couteau ;
Il
y a les morts purs des poteaux,
Brisés
par les balles et leurs bonds...
Il
n' y a plus de bilan humain
Ni
l'espérance des lendemains…
Pourtant,
il y a Nous,
Avec
tous nos dégoûts
Et
nos sourdes révoltes,
Avec
nos désirs fous de fécondes récoltes ;
Il
y a Nous enfin,
Le
creusement de faim
Si
long qui nous pénètre,
L'engagement
de l'être,
De
tout notre être
Luttant
contre la masse
Qui
monte et qui menace
(Mais
sans nous émouvoir ! )
Luttant
contre l'avoir,
Le
vain Avoir :
Et
l'Avoir, c'est l'argent,
La
peur, la mort, le sang,
Et
les durs héroïsmes
Et
les sots égoïsmes
Que
nous avons subis :
"To
be or not to be"...
Il
s'agit maintenant d'exister,
D'exister
pour vouloir résister
A
l'Avoir, pour donner à notre être
Sa
raison d'Etre !
©
Roger-A.Lhombreaud
Edimbourg
, 1946