Pharaon

Les emblèmes de la royauté

La nature divine du pharaon est sensible à travers les images de la royauté, ces multiples manifestations du pouvoir qui montrent Pharaon comme l’héritier des dieux. Les attributs royaux les plus popularisés sont les éléments du costume, les coiffures, les sceptres, la barbe postiche. Ainsi chacun connaît le sphinx de Gizeh et sa coiffure rayée; réservé au seul souverain, ce cache-perruque de tissu empesé que les Egyptiens nommaient nemès, évoque sans doute les premiers rayons du soleil encadrant le visage royal et l’assimile au dieu créateur. L’uraeus, cobra dressé sur le front royal, est l’oeil redoutable du soleil qui consume les ennemis. L’Euraeus orne de nombreuses coiffures comme le très ancien bandeau seched ou le casque kheprech, abusivement nommé casque de guerre. Le pschent, littéralement « les deux puissantes », combine la couronne blanche du Sud et la couronne rouge du Nord; il symbolise l’unité du pays incarnée par le roi. D’autres attributs royaux sont analogues à ceux des dieux comme la queue d’animal attachée à l’arrière du pagne plissé chendjit qui se réfère sans doute aux temps anciens durant lesquels le chef était un grand chasseur; de même le sceptre crochet héka et le chassemouches sont aussi les insignes du dieu des morts, Osiris. La barbe postiche, fixée par une lanière sur un menton rasé, diffère de celle des dieux à l’extrémité recourbée.
Le pouvoir pharaonique se caractérise par une double monarchie, sur le Sud et le Nord de l’Egypte, qui date de l’unification du pays. La tradition égyptienne l’attribue à Ménès, fondateur des dynasties. Sous son règne, la Vallée du Nil et le Delta sont réunies pour la première fois sous l’autorité d’un même souverain. Désormais, il incombe au pharaon de maintenir l’unité du pays. Ce dualisme politique, expression d’un dualisme géographique qui structure la pensée égyptienne, se manifeste dans les emblèmes de la monarchie de diverses manières. Il s’exprime de façon très graphique dans le motif du sémataouy, « la réunion des deux terres » où la plante du Sud (un lys blanc) et celle du Nord (un papyrus) entrelacent leurs tiges autour du hiéroglyphe signifiant « réunir ». Deux des cinq noms que possédait le pharaon témoignent de cette dualité : celui de « roi de Haute et Basse-Egypte », littéralement, « celui qui appartient au roseau et à l’abeille », symboles des deux contrées; celui « des deux maîtresses » qui le place sous la protection des divinités emblématiques de l’Egypte du Sud et du Nord, le vautour Nekhbet et le cobra Ouadjet.
Diverses images, empruntées au monde animal depuis la préhistoire, traduisaient la puissance divine : par exemple le lion, dont l’agressivité animait le souverain lors de la bataille. Le corps du fauve, associé à un visage humain, forme le sphinx, symbole par excellence du roi d’Egypte. Celui-ci pouvait être figuré sous bien d’autres aspects : celui du faucon, roi du ciel et emblème du dieu Horus, du taureau à la fécondité légendaire ou du griffon piétinant ses ennemis.



Ramsès

Sanctuaire

Pendant plus de trois millénaires sur la terre d’Egypte, de l’aube de l’histoire à l’époque gréco-romaine, le pharaon a entretenu un dialogue exclusif avec son dieu. Paré du classique pschent unissant la couronne blanche à la rouge ou de complexes couronnes liturgiques, sa divine uraeus protectrice au front, le roi ne cesse de vénérer l’entité divine. Toujours et partout, il répète à profusion, selon une gestuelle pleine de sens, des actions archétypes: la mise à mort de l’Ennemi, la présentation de l’Offrande ou l’embrassement fusionnel.
Cela étonne. Elle se réfère à l’antique pensée cosmogonique égyptienne, à sa perception du monde, nourrie par une intense réflexion sur l’espace et le temps. Inaccessible dans sa région céleste, le dieu préserve la cohésion de sa création en investissant de sa puissance une lignée terrestre théocratique de « souverains dès les origines » (Sagesse de Merikarê).

Sur terre, il se manifestera à travers le médium d’une créature humaine à part, élue entre toutes pour être le réceptacle de son énergie et gouverner à sa place : le pharaon. Embryon prédestiné, issu de semence divine, le roi incarne l’« image vivante sur terre » de son créateur-père, garante d’harmonie universelle. Avant tout, il est « Fils de Rê », né du démiurge-roi solaire, astre triomphant. Puis, à travers une vision positive de la mort, il apparaît aussi en fils d’Osiris, antique roi terrestre, dieu martyr victorieux au corps remembré, ritualisé par la momification. Pour exprimer son amour envers ses pères, dans le cadre de cette double filiation, le pharaon peut agir en prêtre du soleil ou en Horus, fils d’Isis (Harsiesis), modèle par excellence de l’officiant filial.
Dans les temples de l’Egypte entière, la fonction royale assure à jamais la transmission des  offrandes divines aux dieux et, à partir de leurs autels, dans toutes les nécropoles, accomplit la réversion des offrandes funéraires au bénéfice des bienheureux défunts, en activant la formule incantatoire Nesout-di-hetep, « Puisse le roi faire que soit satisfait (le dieu)! ».

Pour cette obéissance inconditionnelle aux décrets divins, le souverain a été doté de la connaissance du langage juste, permettant de converser avec le Créateur et d’en recevoir l’inspiration convaincante. II partage ce savoir sacramentel avec les êtres mythiques des deux horizons, adorateurs parfaits du soleil dans ses apparitions à l’orient et à l’occident. Ainsi, dès les Textes des pyramides, Pharaon est l’un des babouins sacrés, ces fils de Rê, possesseurs du langage originel et de la science de Thot, premiers exécutants des rituels joyeux de l’aube, par leurs mains levées, leurs danses bondissantes et leurs cris modulés. A l’imitation de leur piété extatique, le roi accomplit quotidiennement les actions cultuelles dans l’espace sacré du temple-horizon, énonçant du souffle de sa bouche des hymnes et des glorifications en véritables propos de jubilation. Douée de vertus fondatrices, sa parole fait résonner le langage caché des dieux, ce medou netjer, inaccessible au profane, que les hiéroglyphes éternisent à l’infini dans la matière.
L’offrande sacrificielle par excellence s’incarne dans la Maât, ordonnatrice d’un empire cosmologique qu’elle régule sous l’apparence juvénile d’une déesse couronnée de sa plume d’autruche. Préexistante en trinité avec son frère Chou (Vie) auprès du Créateur, cette énergie unifiante englobe un immense champ sémantique: vérité, justification, justice, religion, sagesse, morale, ordre social...
Lors du culte, le monarque qui réalise la Maât agit grâce à elle et en vertu d’elle dans une légitimité absolue. C’est lui qui fonde la demeure divine, le « lieu splendide » du temple, à la fois cosmos, horizon, tertre mythique, où repose dans son naos (tabernacle) la secrète statue cultuelle «plus inaccessible que les manifestations du ciel», réceptacle d’une mystérieuse théophanie.Tous ses gestes sont efficients, emplis de sens. Afin d’offrir « la maison à son Maître », il déploie le cordeau délimitant l'aire sacrée, fixe les quatre angles par visée astronomique, creuse les fondations jusqu’au Noun primordial, moule la première brique, répand le sable pur en assise primordiale, anime enfin l’ensemble grâce à la magie de l’antique rituel d’« Ouverture de la bouche » (Oupet-ro). Dans l’édifice, il est alors l’Unique pour accomplir le culte divin journalier. Au sein de la chapelle intime, il s’approche sans danger du naos et s’avance pur, non contaminé par cet ennemi maléfique. A la lumière de la torche, sceau des vantaux brisés, verrou-doigt de Seth retiré, il chante la phrase sacramentelle qui conjure l’endormissement nocturne : « Eveille-toi ! », incitant le dieu à réactiver de sa présence son précieux réceptacle terrestre.


Osorkon II

Voyage pour l’au-delà

Le pharaon, roi de Haute et Basse Egypte, est mort. Il a rejoint son père Rê pour l’éternité et l’accompagne dans sa course perpétuelle. Il participe ainsi à la renaissance quotidienne de l’astre solaire, englouti chaque soir par sa mère, la déesse céleste Nout, et, chaque matin, mis au monde par elle. Pharaon mort entame sa deuxième vie. Il entreprend surtout un long et périlleux voyage dans l’au-delà, ce monde souterrain sur lequel règne Osiris. Le dieu des Morts, tué et dépecé par son frère Seth puis ramené à la vie par son épouse Isis, a lui-même connu la mort et la résurrection. A ce titre, il est un modèle pour tout défunt qui espère jouir du même sort.
Garantir sa survie après sa mort constitue donc la grande affaire des vivants avec, pour principale contrainte, la conservation de l’intégrité du corps. Car, celui-ci détruit, la mort est alors définitive. Séparés au moment du décès, les éléments spirituels qui animaient le corps - le ba (l’âme), le ka (le double ou l’énergie vitale) et l’akh (l’étincelle lumineuse) - doivent pouvoir se réunir à nouveau pour que débute cette nouvelle vie. La momie ou une réplique du défunt (statue ou tête de réserve), déposée dans la tombe, leur offrent le support matériel nécessaire.
La crainte que suscite la mort et la conception de l’au-delà régissent l’ensemble des opérations mises en oeuvre par les Egyptiens pour s’assurer l’éternité espérée. Et c’est de son vivant que l’on prépare ce délicat passage vers l’inconnu. La préparation est morale, tout d’abord. En effet, pour passer avec succès l’épreuve de la « pesée du coeur » devant le tribunal présidé par Osiris, le défunt doit avoir mené une existence droite et généreuse, conforme à l’esprit de Maât, la déesse de la justice et de la vérité. Ensuite, la préparation est matérielle. La première des exigences étant d’assurer la protection physique de la dépouille, il s’agit de lui construire un tombeau. La momification du cadavre procède du même souci de conservation. Enfin, le culte posthume rendu à Pharaon nécessite, à lui seul, l’édification d’un temple et l’organisation de son fonctionnement. Durant l’Ancien Empire, c’est dans le temple haut, accolé à la pyramide, que ce culte est rendu quotidiennement. A partir de la XVIII° dynastie, temple et sépulture sont éloignés l’un de l’autre. Le culte funéraire du roi est désormais associé à celui d’un dieu dans les « temples de Millions d’Années ».Tous les jours, grâce aux produits issus des terres du domaine funéraire créé pour approvisionner le temple, le rite des offrandes est assuré.



Canards et plantes des marais
Palais d'Amarna

Momification

Après sa mort, le corps de Pharaon est transporté jusqu’à la Place pure (Ouabet) ou à la Belle Maison (Pernefer) et confié aux mains expertes des embaumeurs. Soixante-dix jours leur sont alors nécessaires afin de procéder à la momification la plus soignée. Ce traitement du corps, dont les premiers témoignages remontent à la fin de la III° dynastie vers 2700 av. J.-C., atteignit sa perfection durant la XXIe dynastie, environ 1000 ans avant notre ère. Les différentes étapes du processus, réalisées par des techniciens spécialisés, répondent à un ordre parfaitement établi. En premier lieu, les paraschistes pratiquent une incision au niveau du flanc gauche afin d’extraire les viscères. Ceux-ci font l’objet d’un traitement particulier avant d’être déposés dans les vases canopes. A partir du Nouvel Empire, on procède également à l’ablation du cerveau, par voie nasale. Le corps est ensuite recousu et nettoyé, puis les taricheutes le couvrent de cristaux de natron afin qu’il se déshydrate. L’opération de dessiccation achevée, le corps est oint de baumes pour l’assouplir. II est enfin soigneusement entouré de bandelettes entre lesquelles sont glissées des amulettes protectrices. Pour terminer, on applique un masque d’or, la « chair des dieux », sur le visage de Pharaon. Chacune des différentes opérations, supervisée par le « contrôleur des mystères » et le « prêtre lecteur », est rythmée par la récitation de formules d’incantation.

La momie du pharaon est prête à rejoindre sa demeure d’éternité. Elle est protégée de quatre enveloppes : un sarcophage en pierre dans lequel sont emboîtés trois autres cercueils anthropoïdes en bois, entièrement recouverts d’un riche décor peint, où divinités protectrices et formules inspirées des Textes des pyramides doivent permettre au défunt de goûter à la vie éternelle.
Commencent alors les funérailles. Le cercueil est hissé sur un bateau pour gagner la rive occidentale du Nil, la rive des morts. De là, le cortège funèbre, suivant le catafalque tiré par des boeufs, s’étire jusqu’à la tombe, au milieu des démonstrations de douleur: prêtres, pleureuses professionnelles, famille, dignitaires, serviteurs chargés du mobilier funéraire, la population elle-même, empruntent la voie processionnelle qui mène à la sépulture du pharaon. Arrivé au seuil du tombeau, le cercueil est dressé devant la porte et des prêtres sem, revêtus d’une peau de panthère, procèdent à la cérémonie de « l’Ouverture de la bouche ». Par cette opération, constituée de formules magiques et de gestes rituels, le corps momifié se voit restituer le souffle de vie et retrouve l’usage de ses sens. Après le repas funéraire célébré en l’honneur du défunt, la momie royale est enfin installée dans sa maison d’éternité dont l’édification a été entamée dès l’intronisation du pharaon. Si la pyramide constitue la forme caractéristique du tombeau royal pendant plus d’un millénaire (depuis son invention par Imhotep vers 2700 av. J.-C. jusqu’à la fin du Moyen Empire, en 1650 av. J.-C.), elle disparaît, sous le Nouvel Empire au profit des hypogées, creusés au coeur de la montagne thébaine, dans la Vallée des Rois. Pour atteindre la chambre du sarcophage, appelée « salle de l’or », il faut passer par une enfilade de couloirs, vestibules, antichambres, salles hypostyles et magasins, où est entreposé le somptueux mobilier qui accompagne le pharaon dans l’au-delà. Ce parcours est jalonné d’un dispositif sécuritaire de herses, faux corridors, entrée dissimulée et autres chausse-trappes, censé déjouer les pillages largement pratiqués dès l’Antiquité.

L’apparat funéraire qui entoure le pharaon attisa bien des convoitises, le défunt devant trouver dans sa tombe tout ce qui assurerait sa survie dans l’au-delà : des offrandes alimentaires aux objets de toilette, en passant par des vases d’orfèvrerie, des pots à onguents en albâtre, des instruments de musique, des coffres à vêtements, des armes, des lits et d’innombrables bijoux. Outre ces objets « utilitaires », la tombe abrite aussi un mobilier à usage rituel: les vases canopes et surtout les ouchebtis, les serviteurs du mort, qui répondront « Présent ! » pour lui et le remplaceront pour exécuter les corvées qui l’attendent.
Le pharaon pourra alors accomplir son voyage dans le monde souterrain, semé d’embûches et peuplé de créatures effrayantes. Pour le guider, il dispose de recueils funéraires (Livre des Portes, Livre des Cavernes, Livre de l’Amdouat) qui se déploient sur les parois de sa tombe. C’est par la vertu de la magie des images et des inscriptions que Pharaon, devenu un Osiris, connaît dès lors l’immortalité.


Bracelet de la reine Lâhhétep


Source :
Pharaon
Institut du monde arabe
Paris
2004-2005