Coup de banque à Quiévrain

J’ai vécu également une opération tout à fait remarquable montée par Chinic. L’objectif en était une banque de Quiévrain.
Notre premier travail avait été de déposer environ trois cents kilos d’armes et de dynamite chez Julia Horlent à Quevaucamps. Nous avions tout laissé dans le couloir en disant : «Tire ton plan, Julia», et Julia se débrouillait toujours.
Nous sommes alors partis en voiture chez des fermiers patriotes de Montroeul-au-Bois, les futurs beaux-parents de Michel Letellier qui commandait un groupe de Résistants dans la région.
On passe la nuit dans cette ferme et le lendemain, on part vers Quiévrain. Nous arrivons vers 8 heures. Alerte générale ! Des avions plein le ciel ! Du fait que certains d’entre nous ont revêtu l’uniforme allemand et que nous portons nos mitraillettes à découvert, il faut jouer d’à propos. Nous nous faisons passer pour des SS et nous organisons tranquillement une rafle dans la rue à une cinquantaine de mètres de la banque. On vérifie les papiers. C’est incroyable le nombre de gens qui ne sont pas en règle avec leur carte d’identité ! C’est la panique parmi eux ! Il y a au moins une dizaine de gars qui sont en défaut et qui se disent : «Ça y est, nous sommes faits !» Nous, nous les poussons toujours un peu plus loin et nous les amenons progressivement vers la banque. Les gens sont appuyés contre le mur, les mains en l’air. S’amène alors une colonne allemande... Des Fritz à profusion ! A toute vitesse, une dizaine de camions se dirigent vers nous... On voit les grenades qui sortent... Milo, les autres et moi bien sûr sommes prêts à les lancer et à faire front. Rien ne nous fait peur ! Brusquement, une idée me traverse l’esprit... Je m’avance au grand étonnement de mes copains, je lève la main et je hurle : «Heil Hitler !... Heil Hitler ! ». Les autres imitent mon geste et des camions fusent des Heil Hitler enthousiasmants ! Ils passent... Soulagement général !

Nous nous présentons à la banque. Là, c’est un autre problème. Le banquier est un patriote et il croit qu’on vient l’arrêter ! Il n’est pas du tout d’accord d’ouvrir la porte. Il s’est bien approché du grillage pour voir ce qu’on lui veut, mais quand on lui explique qu’on désire lui parler personnellement, il fait un pas en arrière, un deuxième, un troisième... Il est de plus en plus blême, j’ai pitié de lui et je dévoile notre qualité de Résistant. Un moment d’hésitation... il ouvre la porte et nous livre le coffre.
Nous avons de la malchance. A cause de l’alerte aérienne, le caissier qui doit être là à huit heures, est resté bloqué en haut de la rue avec les trams qui sont stoppés. II n’est donc pas là ! Encore une fois, nous sommes lésés dans notre opération. Tant d’émotions pour presque rien ! Pendant ce temps, nos amis tiennent les gens en respect. Tout le monde croit fermement qu’on est en train de perquisitionner. J’ai d’ailleurs eu le plaisir de servir, par la suite, avec le fils du banquier, Noël, en Irlande, dans la même compagnie.
Nous nous retirons alors, à notre grande surprise, sous les applaudissements de la population. Quand les gens ont enfin réalisé ce qu’on était venu faire, qu’on s’était moqué des Allemands comme on l’avait fait et que rien de préjudiciable ne s’était passé pour eux - c’était cela qui comptait -, on vint nous embrasser de partout et on nous porta même en triomphe ! Ce fut inoubliable !

La Libération à Bury

Nous nous trouvons regroupés à Quevaucamps et on nous prévient que de sérieux incidents ont lieu à Bury : les Allemands sont en train d’encercler un château, des violents combats s’y déroulent. D’où viennent ces informations ? Je ne m’en souviens plus. Peu importe ! Je ne m’en suis jamais soucié : j’ai souvent agi au flair. Je déclenche immédiatement l’alarme et on fonce... A la sortie de Basècles, nous apercevons au loin des véhicules bizarres que nous n’identifions pas et qu’on prend pour des véhicules allemands. Comme ils stoppent et que des soldats se déploient, on fait de même et on envoie quelques rafales de mitrailleuses dans leur direction. Il s’est avéré après coup que c’étaient des jeeps américaines ! Ceux-ci se retirent en direction de Péruwelz et nous continuons notre avance. Nous occupons le carrefour de la barrière de Bury. Là, on nous signale qu’un patriote vient d’être tué : Baijot.

Au moment où je veux assurer une organisation défensive autour du village, considérant que c’est un point important, j’aperçois un groupe d’Allemands qui passent d’un bosquet à l’autre à plusieurs centaines de mètres de nous et qui se dirigent vers le château Lecrique. On se met rapidement en position de combat et on fonce. C’est d’ailleurs la seule tactique à employer. On n’a pas de moyens de communication ni de signes conventionnels. C’est manqué. Je me retrouve avec des Résistants du War Office, entre autre Demarbaix qui est passé des PA au WO. Nous partons sur la route de Leuze en direction du groupe d’ennemis que nous avons aperçus. Suivant mon appréciation, c’est peut-être exagéré, mais je pense qu’ils sont environ quatre-vingts soldats.
Nous les voyons ! Nous tiraillons. Ils se scindent en deux groupes. J’aperçois une douzaine d’hommes qui se replient dans un bosquet, alors que le gros de la troupe traverse la route et gagne les sous-bois. Notre action se limite donc à intercepter et à tenter de réduire le premier groupe situé à gauche en venant de Bury. Je suis à peu près sûr qu’ils sont là dans les broussailles.
Je tire... et on me répond. II y a donc réellement quelqu’un. Nous faisons une progression vers ce nid de résistance. Dulieu et Dujardin se trouvent en appui avec la mitrailleuse sur une légère hauteur. Nous faisons feu mouvement, bien que nous n’ayons aucune initiation militaire. J’avance et... je me retrouve dans un champ de betteraves en compagnie en tout et pour tout avec un seul gars à mes côtés, alors que nous étions une quinzaine au départ ! Celui-ci m’appelle désespérément : «Qu’est-ce qui m’faut faire ? Qu’est-ce qui m’faut faire ?» Il ne sait plus tirer. Il n’a plus de munitions. Son fusil est vide et il ne sait même pas recharger ! Il reste couché sur place et je me retrouve dans le bosquet.
A mon grand étonnement, je vois des douilles, un casque, mais pas de traces d’Allemands. Rien. Je suis perplexe. Je suppose que j’ai eu des visions! Je suis convaincu. Je me dis que ce sont nos traçantes qui ont fait que j’ai eu l’impression qu’on tirait de cet endroit. Je commence à crier aux autres : «Bande de fainéants. Avancez. Il n’y a rien ici ! » Je me lève. Je recule. Soudain, j’entends du bruit, je me retourne et que vois-je ? 22 Allemands !
L’affaire est presque terminée. Je ramène mes prisonniers jusqu’à la route et là, un témoin se précipite vers moi et me clame son admiration : «C’était beau ! Je te félicite mon ami ! C’était beau ! Tu sais qui je suis ? ...Je suis le général Lecrique». Nous nous rendons alors dans son château où sont déjà emprisonnés quelques Allemands. Un incident stupide survient. Fier de ma première victoire militaire, je m’empare d’une mitraillette allemande que je connais mal. J’abandonne ma bonne vieille Sten. Je me retrouve nez à nez avec un SS qui se rend vite compte que mon arme n’est pas en état de tirer. En un clin d’eeil, il se rue sur moi, me projette sur le côté, bouscule la fille Lecrique et emmène une femme qui se trouve à proximité en dessous du bras. Il fuit, suivi de ses compagnons. Sur le moment, je ne peux rien faire ! Je ne sais pas tirer, car ils ont une otage... Nous réussissons quand même à capturer le dernier prisonnier qui n’a pu s’échapper. Les autres sont abattus au moment où ils passent le mur.


Allemands faits prisonniers à Barry

Que conclure ?

Je conserve de tous ces événements un souvenir impérissable. La Résistance dans la région a surtout été axée sur les cellules familiales qui se sont unies, qui ont travaillé ensemble et où tout le monde participait. Certains ont tiré une part plus grande de la gloire de l’action de l’un ou l’autre de ses membres. Je me suis peut-être mis plus en évidence que mon père, ma mère, ma soeur... ma soeur, un peu plus que moi, je n’en sais rien. Je prendrai le cas de Raymond Bachy, Emilia, Claude, Alida, Louis...On dira qu’Emilia a fait plus…que Claude a travaillé plus ou que Raymond... Je crois que tout le monde a fait le maximum avec la conviction d’accomplir une besogne qui était nécessaire et qui s’imposait. Qu’il y ait eu des erreurs commises dans la Résistance, il est indiscutable qu’il devait y en avoir. Mais, il était indispensable que la Résistance «dut» exister et qu’elle «fut» à même d’organiser des actions d’éclat et de supprimer des individus nuisibles parce que c’était le seul moyen qu’elle avait pour contrebalancer les agissements complètement libres des inciviques et des occupants. Si l’attitude des Allemands était justifiable et excusable dans un certain sens, celle des rexistes ne l’était nullement.

A l’époque actuelle [1974] où l’on parle d’amnistie et de grâce, il serait bon qu’on se souvienne que, dans un pays comme le nôtre, presque tous les traîtres sont en liberté. Citons certaines personnes que j’ai connues plus particulièrement puisqu’elles ont été mêlées directement à mes activités. Je pense à un certain lieutenant rexiste qui commandait l’unité de Péruwelz, qui a été chargé d’arrêter mon père, qui a certainement provoqué la mort de nombreuses personnes, qui a été plusieurs fois condamné à mort et contraint de payer des dommages et intérêts aux familles qui ont perdu des leurs, il est scandaleux qu’il se soit trouvé des responsables pour le libérer. C’est malheureusement une réalité. Pour le dispenser de payer les dommages en raison des fautes qu’il avait commises, il a «bien vécu» pendant quelques années en prison, il a eu une courte période de privations, de douleur peut-être, parce que ses idoles avaient perdu, mais en somme, il s’en est tiré comme le supporter d’une équipe de football qui revient après une défaite, exactement dans les mêmes conditions. Il regrette l’échec, mais après tout, rien n’est perdu, puisque la vie continue... C’est tout ce que je peux dire! 


Louis Dumont, Claude Bachy (Abel)
et Emilia Bachy (Scarlett)

LA LIBERATION DE QUEVAUCAMPS

A propos de cette tragédie, le commandant Eugène a fourni des précisions supplémentaires dans le quotidien régional Nord Eclair en réponse à un article du 2 octobre 1974 intitulé : 

«Pourquoi la Libération de Quevaucamps fit-elle autant de morts ?» 

« Dans la matinée du 4 septembre, des Allemands furent pris dans les environs du village ainsi qu’à Bernissart, Blaton, etc... et furent également rassemblés dans l’école de Quevaucamps. En même temps et conformément aux instructions reçues, les suspects de collaboration furent rassemblés dans l’école en attendant de pouvoir les mettre à la disposition de l’autorité judiciaire.
En ce qui me concerne, je n’ai aucun doute que ces suspects étaient des collaborateurs. Des documents que nous avions saisis au domicile du secrétaire d’Ellignies confirmaient à des degrés divers la culpabilité de toutes les personnes arrêtées. Pendant ce temps, les habitants du village, heureux des succès alliés et convaincus de la libération définitive, pavoisaient. En effet, les Américains étaient à Mons et à Bon-Secours, les Anglais et les Belges de la brigade Piron étaient à Bruxelles, les résistants des différents mouvements contrôlaient toute la région. Pour les habitants du village, comme pour nous les Résistants, la libération, ce lundi 4 septembre, était un fait acquis. Des patrouilles étaient organisées pour rechercher des soldats ennemis isolés, mais rien ne laissait prévoir une action sérieuse des Allemands. Il était un peu plus de 12 heures, quand un courrier m’apporta le renseignement suivant : «Un groupe d’une trentaine de SS pille et tue à Stambruges». Environ quatre Partisans étaient disponibles, je décidais immédiatement d’aller au devant de la patrouille ennemie.
Je n’ai eu aucun contact avec les chefs du groupe G local pour discuter de l’attitude à adopter ; mon seul souci fut d’accrocher cette patrouille et de la détruire. En cours de progression, au moment où nous quittons les limites Est de Quevaucamps sur la route de Stambruges, nous fûmes soudain face à face avec un groupe ennemi à bicyclette, d’une trentaine d’hommes. Immédiatement, nous ouvrîmes le feu et nous nous déployâmes. L’ennemi en fit autant. Pendant de longues minutes, l’action se stabilisa. Ensuite, les Allemands de plus en plus nombreux entreprirent une double action, sur les flancs de notre groupe. Nous dûmes nous replier dans le village. A ce moment, notre résistance devint de moins en moins efficace et dégénéra en une lutte individuelle où les nôtres épuisèrent leurs munitions et se replièrent sur Basècles. Nous rencontrâmes alors une colonne anglaise qui nous fournit des munitions et nous aida à reconquérir Quevaucamps, que les SS s’empressèrent d’abandonner dès l’arrivée des Anglais.
Nous retrouvâmes les prisonniers allemands qui étaient restés cachés dans l’école, par crainte des SS. Un officier allemand prisonnier déclara que les collaborateurs belges avaient appelé les SS pour se faire libérer. Il ignorait le sort qui leur avait été réservé. Les prisonniers allemands furent alors remis aux Anglais. L’épisode de la libération de Quevaucamps avait pris fin d’une manière tragique. Des hommes courageux étaient tombés en luttant pour protéger leur village, d’autres étaient morts an victimes innocentes, quelques-uns avaient payé de leur vie la confiance qu’ils avaient mise dans l’occupant. Qu’ils reposent tous en paix !
Ce témoignage concerne l’action menée par les Partisans. Je crois sincèrement qu’une autre attitude de la Résistance à Quevaucamps aurait eu des conséquences bien plus fâcheuses pour la courageuse population de ce petit village, qui nous avait aidés et soutenus pendant la durée de l’occupation.

Pour conclure, je répondrai à quelques questions.

Il est exact que nous étions mal informés quant à la force et à l’emplacement des SS, mais à décharge, les Américains comme les Anglais ignoraient tout de la présence de cette force SS qui se déplaçait à la limite des secteurs des deux armées.
Nous étions informés de la brutalité et de la barbarie de certaines troupes allemandes, ce qui ne nous laissait pas d’autre choix dans ce cas.
Nous devions nous battre, même si l’ennemi avait été dix fois plus nombreux. Il y avait un impératif, gagner du temps ...
[Arthur Pétillon]


Le premier numéro du Journal de Péruwelz libre
17 septembre 1944