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Laiterie
de Péruwelz
Nous décidons de saboter la laiterie
de Péruwelz. Tout se passe bien. C’est une opération comme
une autre. Nous pénétrons dans le bâtiment. Jean, Marc
Devezon et Vandenbusch. Tous trois travaillaient dans la fabrique. Ils
avaient bien préparé le terrain. Ils avaient laissé
une porte ouverte. Nous sommes donc entrés par là. C’est
ce qui a déterminé par la suite l’arrestation des Devezon
parce que, la veille, ils avaient eu un différend, mais ne nous
en avait rien dit. Si on avait appris cet incident, l’action aurait été
postposée. Ils ont quand même été assez vite
libérés, considérés comme quantité négligeable,
alors qu’en fait... !
Là, je passe définitivement
dans la clandestinité et je file sur Quevaucamps avec tout mon matériel
de guerre (grenades, pistolets, dynamite). J’évacue donc tout, car
l’ennemi suspecte les frères Devezon et si ceux-ci parlent, je suis
perdu. Le pessimisme m’envahit : les nazis ne les relâcheront pas
de si tôt après l’affaire de la laiterie. Ils seront sûrement
torturés atrocement. Ils risquent de divulguer des informations.
Je me réfugie donc chez François Dulieu et je suis soulagé
quand j’apprends que les Allemands ont élargi les Devezon sans autre
forme de procès.
Coup
de timbres à Harchies
Mon père
me demande alors de faire un «coup de timbres» de ravitaillement
à Harchies. Le FI ne dispose d’aucune ressource à cette époque.
Ils ont des difficultés avec le ravitaillement. Il sait que j’ai
des armes et du matériel. «Tout est prêt. Voilà
les coordonnées de l’affaire, me dit-il. Tu peux y aller franco.
Le secrétaire communal a les timbres chez lui. Il y a eu une tentative
d’effraction à la maison communale et tout le matériel se
trouve chez le secrétaire à tel endroit. Il ne faut pas faire
le méchant. Il faut quand même quelqu’un pour y aller. Veux-tu
faire le coup ?» J’accepte et je combine l’opération avec
Raymond Bachy.
C’est notre première
action en plein jour. Y participent donc, outre moi-même, Jean Devezon,
Raymond Bachy et un illégal de Charleroi qui vient d’arriver dans
la région et qui nous est présenté comme une «terreur»
qui ne craint personne. Nous arrivons donc à Harchies chez ces braves
gens. Nous ligotons pour la forme le mari. La femme ayant un bébé,
je la laisse libre de ses mouvements et je leur dis : «Vous donnerez
l’alerte autant de temps après notre départ». Nous
jouons la comédie puisqu’on nous avait certifié qu’ils étaient
sûrs. Pour assurer quand même une couverture, je reste avec
mon «lion» carolorégien. J’envoie Raymond et Jean en
avant avec les timbres. Nous les rejoindrons par la suite et nous flânons
une dizaine de minutes en vélo.
Brusquement, surgit un camion chargé
de «noirs» qui commencent à crier : «Arrêtez-les,
ce sont des voleurs, des bandits !...» Le véhicule nous dépasse
et stoppe sur le pont. Je vois plus loin Jean et Raymond... Nous allons
les rattraper, la jonction est presque faite, il reste encore cinquante
mètres... Ils empruntent le chemin de halage le long du canal, mais
nous, nous butons sur l’ennemi. Je suis malgré tout «gonflé
à bloc». Il faut qu’on passe. Je me retourne et surprise...
que vois-je ? Mon compagnon, le caïd de la Résistance, s’enfuir
à toutes jambes. Disproportion de forces. Que faire ? Seul, je tente
de tourner avec mon vélo. Comble de malchance, ma pédale
accroche et je tombe à terre. Je me relève et je me trouve
nez à nez avec l’éclusier qui entendant crier «Au voleur»
s’est rué sur moi avec une queue de fosse. - Il était loin
d’être un collaborateur ; je l’ai su plus tard, il m’a d’ailleurs
envoyé du miel, maigre consolation ! - Et vlan... et vlan... Il
me roue de coups. J’en ai porté des traces sur tout le corps...
Les rexistes ne sont pas encore descendus du camion. Tout s’est passé
si vite ! On m’a certifié que j’avais une fêlure du crâne
et une commotion cérébrale. Heureusement et cela, je le dois
encore à mon entraînement sportif, je me suis rapproché
de mon adversaire. C’est la meilleure sauvegarde quand on reçoit
des coups, surtout lorsqu’il frappe avec un objet de longueur appréciable.
Je réussis à diminuer l’effet et puis à enfin neutraliser
mon adversaire. Je sors mon pistolet 7,65 qui est en poche, je tire et...
j’ai le plaisir de le voir sauter dans la main. Je n’ai plus de moyen de
défense !
Je ramasse mon soulier que j’ai perdu.
Je suis tellement aveuglé par la colère qu’un instant je
marche vers le camion, à la stupéfaction des occupants !
Je réagis, je reprends mon vélo et reviens en direction de
Harchies. Je ne sais pas passer le pont. Il est obstrué par mes
chers amis les collaborateurs.
Mon copain me rejoint enfin ! Il a
vu toute la scène. Il a quand même une réaction positive.
Il commence à tirer avec son GP ce qui me permet de me rapprocher
de lui, mais au moment où j’arrive près de lui, au lieu de
m’attendre, il pique un sprint et il disparaît de nouveau dans la
nature. - Il s’est perdu du côté de Bernissart. Il a été
désarmé par des civils. Il a expliqué qu’il était
résistant. Ils l’ont laissé partir sans lui rendre ses armes.
Il a rejoint le groupe, mais n’a plus été utilisé
par la suite. C’était un garçon courageux, mais il a eu peur.
Chacun n’est pas à l’abri d’une telle faiblesse. Moi-même,
je l’ai éprouvée souvent.
Je mets mon vélo sur l’épaule
et je cours à travers champs parce que j’entends les rexistes crier
au chauffeur : «Ecrase-le, écrase-le !» Mon seul salut
est alors de rejoindre le canal. Mes ennuis ne sont hélas pas terminés.
J’atteins l’écluse suivante et au moment où je veux la traverser,
le même camion arrive et de nouveau les rexistes crient : «Au
voleur». Des bateliers proches accourent pour essayer de m’attraper
avec des gaffes. J’ai la chance d’avoir sur mon vélo des sacs à
l’arrière. En effet, une gaffe s’agrippe légèrement
dans le jute, elle l’effleure et par chance ne s’y incruste pas. Je hurle
à tout rompre : «Laissez passer, je suis un Belge. Je suis
un patriote, laissez-moi passer ! Ne me pourchassez pas ! » Et ce
qui doit servir contre moi, me sert finalement. Par je ne sais quel hasard,
une échelle tombe et mon poursuivant s’y casse la figure ! Je ne
le revois plus. Je peux enfin rentrer tranquillement.
Plus question
pour moi de circuler avec tous les hématomes qui me recouvrent le
visage ! Je suis trop repérable. Je loge donc dans une maison appartenant
à un douanier, rue de Sondeville à Péruwelz, et de
temps en temps, quand on y pense, on me ravitaille. Une fois de plus, ce
sont les Devezon qui assurent la grosse part de la besogne. Personne d’autre
ne sait que je suis caché là. Ma convalescence dure un certain
temps jusqu’au moment où Emile Dubois (Dan) est tué. Tragique
destin : brûlé dans sa région, il était venu
se réfugier à Péruwelz ! Le groupe est très
actif. Albert Procureur et Marcel Gailly nous rejoignent. Il est temps
alors de s’occuper d’un individu qu’on appelait le Bonhomme - antiphrase
remarquable quand on sait ce qu’il a fait ! - Mon rôle est d’identifier
ce personnage. Il est venu très souvent à côté
de la maison paternelle. Je le connais donc bien. Comme il a été
mêlé directement dans la dénonciation de Dan, nous
décidons d’offrir au frère Dubois l’occasion de se venger.
Nous montons donc un guet-apens à Bon-Secours. Nous savons qu’il
descend régulièrement l’avenue de la Basilique vers 6 heures
30 du matin pour prendre le train et nous décidons de nous embusquer
dans une ruelle au bas de la côte. Je me trouve bien en évidence
sur le chemin pour le reconnaître... J’aperçois au loin une
silhouette... C’est lui ! Arrivé à proximité, je le
salue normalement et il me répond : «Bonjour monsieur Pétillon».
Pas l’ombre d’un doute. Je suis certain que c’est lui et lui, est certain
que c’est moi. Les dés sont jetés. Je retourne prendre mon
vélo. Je fais signe aux autres. La chasse est ouverte. Pierre Dubois
a la priorité. II ouvre le feu. Il tire deux fois. Rien ! L’autre
court toujours. J’enfourche ma bicyclette et suis l’autre copain en couverture.
Celui-ci le vise et tire. Toujours rien ! C’est incompréhensible.
Bonhomme dégringole la pente vers Péruwelz à toute
vitesse. Il est bien vivant ! Comment est-ce possible ?
A mon tour d’agir. Il faut absolument que
je le rattrape et que je l’abatte. Il m’a reconnu. Il va me dénoncer
! Je le rejoins à hauteur de la gendarmerie et il me dit : «C’est
quand même terrible, n’est-ce pas M. Pétillon !» Il
n’a pas le temps de baisser les yeux... je tire. Il tombe, il est mort.
Pourquoi mes deux amis l’ont-ils raté ? En fait, ils ont perdu leur
chargeur. Pourquoi une telle maladresse chez des gens expérimentés
? Ils étaient armés chacun d’un GP 9 mm. Le chargeur est
commandé par un bouton-pressoir. Or, probablement dans le feu de
l’action, ils ont appuyé par inadvertance sur ce bouton et le chargeur
est tombé. Ils se sont retrouvés sans munitions !
Nous sommes rentrés chez Alida
Bachy et de là, chez moi. A peine arrivés, survient Simone
Renard angoissée et énervée. Elle dit à ma
mère: «Dites à Eugène qu’il parte tout de suite,
«il» vient de tuer Bonhomme». Il est huit heures. Elle
vient nous prévenir, sans savoir que c’est moi qui ai commis l’exécution
et par un lapsus linguae, au lieu de dire «on», elle a prononcé
«il» ! Ma mère apeurée ajoute : «Ça
y est, tu as été identifié». Bien évidemment,
il n’y eut aucune réaction, Simone Renard n’apprit la vérité
que beaucoup plus tard.
Indispensables
exécutions des traîtres
Les sabotages
se suivent et se ressemblent. Certains, cependant, me procurent des émotions.
Notamment le dynamitage de la cabine du passage à niveau de la Roë
à Péruwelz. Procureur s’occupe gentiment du cabinier, mais
nous nous trompons dans nos «crayons à temps». Raymond
Bachy et moi avions à peine terminé le travail qu’ils explosent
au-dessus de nos têtes ! Ce sont des faits dont on se gausse par
la suite, mais sur le coup, croyez-moi, on en a les viscères toutes
retournées ! Ce genre d’erreur ne donne-t-il pas un certain piquant
à la vie ?
On me signale
alors qu’une femme «diseuse de bonne aventure» de Quevaucamps
se livre à des dénonciations. Hubert et moi décidons
de supprimer cette personne nuisible. Nous nous présentons chez
elle, dans le but bien déclaré de connaître notre avenir.
Il y a bien du monde dans la pièce. «Voilà, dis-je,
vous êtes bien Marie Pierchin - Oui - Vous êtes cartomancienne
? - Ah oui ! » Elle nous inonde alors de propos inhérents
à sa profession et de balivernes dithyrambiques sur l’art de prédire
l’avenir. Tout y passe. Mais ce qu’elle n’a pas prévu, c’est sa
fin prochaine et... son exécution ! Est-ce du cynisme de présenter
ce fait avec désinvolture ? Nullement ! Les circonstances de l’époque
l’exigeaient. Il y eut trop de Belges qui ne revinrent jamais d’Allemagne
en 1945.
L’occupant réalise alors que je
suis un Résistant dangereux. Le 9 mars 1944, les Allemands investissent
mon domicile pour m’arrêter. Coup de chance, je suis absent ! Je
suis parti à Tournai suivre un entraînement de boxe. Je reviens
par le train arrivant après 20 heures à Péruwelz.
Je vois dans un wagon voisin Mme Dits. Je débarque... Elle m’interpelle.
Il y a certainement du danger. Elle veut me prévenir. Au moment
où j’arrive au bout du convoi, je rencontre Victor Pottiez qui me
crie : «Eugène, remonte dans le train. Ils sont dans la gare
et chez toi ! » Je suis son conseil et je descends à Blaton.
En sortant, je tombe sur une patrouille. Ils savent déjà
que j’étais sur ce train ! Ce n’est pas croyable ! Ils tentent de
me capturer. Je réussis à m’échapper et je rentre
à Quevaucamps où je suis suivi par une voiture allemande.
A peine ai-je refermé la porte chez Horlent que ses phares balaient
la façade à ma recherche. L’affaire se tasse.
J’ai été dénoncé
par la fille François Dulieu. Elle était accusée d’avoir
des relations avec un rexiste qu’elle a voulu faire passer pour un Résistant.
Les parents m’en avaient parlé et je leur avais conseillé
de fixer un rendez-vous à ce traître. «Je vais t’en
débarrasser, c’est tout». Il ne s’agissait pas pour moi d’éliminer
un rival. Je n’ai jamais voulu cette fille, bien qu’elle m’ait fait auparavant
des avances, mais mon but était de rendre service à la famille
et à la Résistance. J’ignore si elle a été
au courant de ces faits, je ne sais pas ce qui s’est passé, mais
en tout cas, elle m’a dénoncé. Les rexistes sont venus chez
moi et ont enlevé mon père le lendemain, le 10 mars.
Hanotte
est mêlé à cette arrestation. Immédiatement
après, il vient à la maison et demande à ma mère
des photos de moi. Il en a besoin, paraît-il, pour confectionner
des cartes d’identité chez Lombart, bourgmestre rexiste qu’il connaît
bien. Il assure qu’ainsi, je serai tranquille. Il me prend sous sa haute
protection ! Comme c’est toujours le cas, du matériel est entreposé
chez moi et pendant qu’Hanotte discute avec ma mère, Dejaegher se
trouve dans le grenier en train d’enlever le matériel compromettant
et l’argent destiné aux réfractaires. Tout doit être
évacué par ma soeur Odette. Hanotte soupçonne qu’il
y a quelqu’un d’autre dans la maison. Il quitte l’habitation et aussitôt
après, les rexistes rappliquent et fouillent tout. La place est
nette. Ils ne trouvent rien. On me rapporte ces faits chez Horlent où
je me trouve avec Hubert (Maurice Pottiez).
Il nous faut
régler le cas Hanotte le plus vite possible et l’empêcher
de nuire davantage. Un matin, nous nous amenons à Péruwelz.
Nous savons que la mère qui est chaisière à l’église,
rentre chez elle vers 8 heures. Nous la suivons et nous pénétrons
chez elle presque en même temps. Je lui demande : «Est-ce que
votre fils est ici ?» Elle répond négativement. Qu’à
cela ne tienne ! Hubert s’occupe d’elle. Moi, je monte à l’étage
et je trouve mon homme dans son lit. Il me reconnaît : «Ah
! quel plaisir de te voir - Oui, mais le plaisir n’est pas partagé
! Maintenant, nous allons régler nos comptes. Qu’est-ce qui s’est
passé chez ma mère ? - J’ai voulu te rendre service ».
Il faut dire qu’entre-temps, j’ai appris qu’il était mêlé
dans une dénonciation de Français où plusieurs dizaines
de personnes - on a avancé le chiffre de 80 ! - avaient été
arrêtées par les Allemands et exécutées. Je
le questionne alors sur cette accusation. Il avoue qu’il a trempé
dans cette délation avec un autre traître caché à
Wiers. Celui-ci était recherché par les Résistants.
C’était un illégal qui, à une certaine époque,
passa dans le camp rexiste.
Ma décision est alors prise. Pas
d’hésitation ! Il est manifestement coupable. Je supprime cet «honnête»
garçon, aux dires de certains, ainsi que sa mère complice.
Au moment où nous sortons, nous nous trouvons nez à nez avec
un Allemand, fusil à l’épaule ! A-t-il entendu les détonations
? C’est possible. Il ne réalise pas encore. Il nous dévisage.
Son faciès se transforme. Que va-t-il faire ? Nous le fixons...
Il relève la tête militairement et poursuit son chemin. Nous
le laissons faire et nous quittons les lieux sans demander notre reste
par la ruelle face à la rue Cerfontaine à Péruwelz.
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