Docteur Amilia

Il est temps d’évoquer le souvenir du docteur Alibi. Lui-même voulait qu’on l’appelât ainsi. Toutes ses actions reposaient sur des alibis solides et irréfutables. Le docteur Amilia fut une figure marquante bien qu’il ait été longtemps décrié à Péruwelz. Il fut même taxé d’incivisme ! Je lui rends un hommage particulier surtout parce qu’il a soigné Nandy. On pourrait objecter qu’il a été obligé de le faire... Quand les Résistants se sont présentés chez lui, ils ne lui ont pas laissé le choix, mais déjà à ce moment, Amilia avait fait preuve de beaucoup de courage dans la Résistance. De plus, après la guerre, il aurait pu pavoiser. Il ne l’a pas fait. Il s’est abstenu de toute gloire.

Venons-en au fait. Alibi est appelé par nos soins à Quevaucamps : Tino (Gaston Wachel) a reçu une balle dans l’épaule. Simone Bels est mandatée pour nous amener le docteur Amilia. Il examine le blessé. «Il n’y a rien à faire, il faut l’évacuer sur une clinique, diagnostique-t-il. Je crois que Beloeil fera l’affaire». Effectivement, Tino est transporté sur une charrette de course par Brunin. Les événements se précipitent. Bob reçoit en mission une balle dans la mâchoire. Il est hospitalisé à la clinique de Warquignies. Chinic (Arthur Pottiez), un Résistant ordonné et pondéré qui nous a permis de réaliser de belles actions, nous prévient que si on n’enlève pas Bob ce jour, il sera dénoncé aux nazis. La clinique vient d’avertir qu’elle n’assurerait pas sa garde plus longtemps ! Cas de conscience pour nous. Il nous faut de Quevaucamps atteindre Warquignies, prendre Bob et le ramener dans un endroit où l’on pourra le soigner. On contacte Ellignies-Sainte-Anne. Un fermier accepte de l’héberger, Amilia est toujours chez Horlent. Il attend. J’essaie de trouver un véhicule. En vain. Je n’ai rien pour assurer le transport. Je ne puis compter alors que sur Alibi : il a une voiture !
Pour lui, ce n’est plus une action médicale à assumer, mais une action de combattant. Je lui pose la question : «Etes-vous d’accord pour servir de chauffeur et aller rechercher Bob ?» Il n’a pas attendu cinq minutes pour me répandre positivement. «Seulement, me dit-il, j’exige que vous y alliez sans armes». Je peux également disposer de Chinic qui vient d’arriver et dont la femme est blessée à Hensies chez Van Wymeersch. Elle a reçu une rafale de mitraillette dans la cuisse tirée par maladresse par Jules Loriaux au moment où il démontait l’arme. Nous partons et nous arrivons sans encombre à Warquignies.
Nous nous présentons au médecin responsable : «Nous venons prendre le blessé, nous ne montrons pas nos armes, nous ne voulons pas inquiéter les malades (nous avions mis nos mains en poche pour simuler la présence d’un pistolet). Si vous voulez bien nous montrer le chemin et assurer le transport du blessé jusqu’à la voiture...Pour eux, c’est un soulagement. Nous emmenons Bob dans la voiture du docteur Amilia et nous repartons. Nous traversons la région infestée de patrouilles ennemies. On est arrêté plusieurs fois. Mais à chaque interpellation, le docteur d’un ton hautain s’impose aux Allemands en arborant un ausweis plus qu’authentique et en clamant sèchement : «Je transporte un blessé ! II faut me laisser passer !»
Nous atteignons finalement Ellignies. La fille du fermier est très avenante vis-à-vis de notre blessé, mais les parents, eux, se montrent plus réticents. Comme ils ont trempé dans le marché noir, ils veulent bien faire quelque chose pour se disculper quelque peu, mais recevoir un «colis» aussi encombrant, c’est autre chose ! Bob est autorisé à rester jusqu’au soir et nous le transportons ensuite jusqu’au Bien-Etre. Les gens qui nous rencontrent chuchotent : « Ils transportent ko in pourchau ! »
Bob contracta la gangrène à la face et grâce aux soins d’Alibi, de Simone Bels et d’une infirmière, on réussit à le maintenir en vie durant un certain temps, jusqu’à la Libération où il commit l’erreur de se faire opérer trop vite. Il ne résista pas au choc et mourut...

Salement blessé !

Le 31 mars 1944 au soir, Maurice Deplus vient me chercher à Quevaucamps. Il me demande de rejoindre le groupe qui doit participer au parachutage dans la région de Brasménil. Il a bien lieu cette fois. Il n’y a aucun incident marquant et je me retrouve pour passer la nuit à la ferme Bataille, chemin de Wiers. Le lendemain matin, comme on y a déposé du matériel provenant du parachutage, je m’empresse d’ouvrir les caisses et d’inventorier les armes, les radios, etc... Tout est étendu dans le salon. On m’appelle pour dîner. Je commence à manger la soupe quand, tout à coup, la porte s’ouvre... un Allemand ! Je ne sais pas si ce sont les circonstances qui ont fait que je l’ai jugé énorme, mais moi, je me suis trouvé tout petit !
Il marmonne quelques mots. Personne ne bouge, chacun est angoissé : mon matériel se trouve de l’autre côté du couloir. S’il y a perquisition, nous sommes bons pour la Germanie purificatrice ! Je regarde à l’extérieur et je vois une bonne dizaine d’uniformes allemands dans la cour. Le père Bataille gardant son sang-froid, s’inquiète du motif de son intrusion. Il lui demande ce qu’il veut exactement. Celui-ci s’accroupit et imite la poule proférant des «kot kot kot» germaniques du meilleur aloi, à nous faire pouffer de rire. Il veut des oeufs. On lui en donne tant qu’il veut... Je ne sais pas ce qui m’a pris, mes mains ont commencé à trembler.,. ça ne m’était jamais arrivé !

Après «moult danke schön», l’Allemand quitte enfin la pièce ! Je range immédiatement les armes et je camoufle tout, car je dois absolument rentrer ce 1 avril à Quevaucamps. C’est un impératif absolu. J’ai un rendez-vous important. Un problème inquiétant se pose alors : mes papiers de travail ont été remis à Emilia Bachy qui, normalement, aurait dû me les faire parvenir dans la journée. Or, je ne sais pourquoi, Emilia ne s’est pas manifestée. Je pars quand même armé d’un pistolet et d’une mitraillette, au cas où je ferais de mauvaises rencontres... Il est environ 19 heures 45. De nombreuses patrouilles sillonnent la ville pour faire respecter le couvre-feu à partir de 20 heures. De toute manière, cela ne me fait pas peur.
Je quitte la ferme Bataille. Je prends la précaution de dégager et de placer la mitraillette en travers de la poitrine, prêt à intervenir. Je pars donc conscient du danger qui m’entoure. Je ne sais si l’incident survenu dans la journée m’a influencé, mais en tous cas, je suis réellement crispé et je sens que quelque chose va se produire.
Je suis sur la route bétonnée derrière la gare... j’aperçois un Allemand au milieu du chemin. «Qu’est-ce qui peut bien f... là !», me dis-je. Il est difficile de définir les réactions qu’on éprouve dans ces cas-là... J’aurais pu peut-être faire demi-tour, mais la lune éclairant la rue de sa pâle lueur, j’avais été certainement repéré. L’ennemi venait d’arrêter mon père, eh bien, on allait faire l’échange !
Je n’aperçois qu’un seul soldat. Il m’adresse plusieurs mots que je ne comprends pas ou très peu. Je suppose que je dois mettre les bras en l’air. Je lève la main, saisis mon pistolet et... sans hésiter, je tire deux coups à cinq ou six centimètres de son visage. Il tombe. Je constate qu’il porte une mitraillette. Je suis à cheval sur mon vélo. Je me baisse pour la prendre et tout à coup, je vois qu’un deuxième Allemand accourt vers moi. Il débouche du petit chemin de terre des ateliers Demarbre. Il s’arrête près de moi, fusil en main... il reste cloué sur place bouche bée. Je tire à nouveau, je n’ai pas le choix. Il s’écroule. Je suppose, à cet instant, que probablement d’autres vont surgir. Je repars. J’enfourche ma bicyclette, je m’élance en direction de la Loquette, destination Quevaucamps. C’est mon objectif, je n’ai aucune raison de reculer.
Je vois alors une ombre qui se lève à droite, une autre à gauche. Ils sont là. Je vais être capturé ou tué. Je ne veux pas l’être. Je vide mon chargeur sur ces cibles humaines au fur et à mesure que je passe jusqu’au moment où je n’ai plus de munitions. Arrivé en queue de patrouille - ils pouvaient être une dizaine, c’est difficile à évaluer en de telles circonstances -, je vois nettement le dernier qui me met en joue avec son fusil et tire... Je ressens alors une forte brûlure dans le dos et le sang afflue dans la bouche. La balle a pénétré dans le dos par la partie droite des côtes et est ressortie de l’autre côté sous la clavicule traversant tout le poumon. Je parcours encore une dizaine de mètres. J’entends toujours des coups de feu. Je me jette en bas du vélo et en tombant du côté de la prairie Sailly, je me fracasse le coude. L’affaire est mal engagée pour moi. Mon moral faiblit.
Les Allemands arrivent groupés. Je parviens à dégager ma mitraillette... je défais la sûreté... ils sont à quelques mètres... je vide le chargeur... trois tombent... les autres tournent les talons, lâchent leurs armes, sautent la palissade du chemin de fer et s’enfuient.
Péniblement, je me relève. Je profite du moment de répit qui m’est accordé. J’abandonne mon vélo, mon chapeau... Je me retire dans la prairie voisine. Je suis épuisé. Je me sens perdu. Je suis seul. Tout semble fini pour moi. Pourquoi ne pas en terminer ? Je suis sur le point de me tirer une balle dans la bouche... Un dernier sursaut... Je ne le fais pas. J’ai sur moi des photos de Bataille, Andrée, Mirza et de l’Américain Woodbury qui a logé avant moi dans la ferme. Si l’ennemi les trouve sur moi, ils seront arrêtés !
Je tente donc de réagir. Je parviens à marcher et j’arrive derrière la maison Dits. J’emprunte la ruelle du Curé. Surgit une voiture DKW que je suppose être allemande, mais qui en fait est celle du docteur Delcoigne de Wiers. Je ne l’ai appris que plus tard. Je suis sur le qui-vive prêt à ouvrir le feu. La voiture ne s’arrête pas. Je la laisse poursuivre son chemin. J’emprunte la rue Cornefin et là, je m’évanouis quelques minutes. Je reprends mes esprits. Je suis tombé dans une haie. Je me redresse et je continue vers le chemin de fer.
Nouvelle patrouille allemande. Je suis à une vingtaine de mètres. Je me couche et attends qu’elle passe. Elle ne m’a pas repéré. Je reviens à mon point de départ, la ferme Bataille, rencontrant encore deux patrouilles. J’évite à tout prix d’engager le combat. Je réussis finalement à me tirer d’affaire et j’arrive à mon refuge. Je me terre quelque temps pour récupérer. Je me présente à la grille, le chien ne me reconnaît pas, tellement j’ai changé. Je la secoue violemment. Le père Bataille arrive et me dit : «Qu’est-ce que vous voulez, mon garçon ? Qu’est-ce qui se passe ? - Vous ne me reconnaissez pas ? - Moi, je ne vous ai jamais vu ! - Je suis Eugène - Eugène ? connais pas ! - Je viens d’avoir des ennuis avec les Allemands, je suis grièvement blessé, il faut m’aider. Il est grand temps de le faire parce que ça va mal !» Il s’approche, me dévisage et me reconnaît enfin. Il me recueille, me lave, je suis entièrement couvert de sang. Mon état inspire les plus vives inquiétudes. Malgré le couvre-feu, le père Bataille part en vélo quérir le docteur Delcarte pendant qu’Albert enterre tout ce qui est compromettant. Je lui avais révélé que les Allemands m’avaient touché. Je savais que deux d’entre eux avaient été certainement touchés. J’avais nettement vu les impacts dans le visage. II fallait qu’on prît des mesures pour éviter tout ennui.
Le docteur précité refusa de venir. J’ai estimé que cette attitude était inacceptable, mais quand on examine bien le problème plus tard, c’était tout à fait normal : il avait une famille, un officier allemand logeait chez lui par réquisition. Il était humain qu’il ne gaspillât tout pour une vie. Sur le moment même, je me rebellai bien sûr contre sa lâcheté !
Un bruit insolite nous parvient de la grille. Bataille s’enquiert de la situation. Evidemment, tout le monde a peur dans la ferme. Chacun est nerveux, mais soulagé lorsqu’on voit apparaître le docteur Delcoigne, membre de l’Armée Secrète.
Sachant que la maison héberge souvent des Résistants, il prévient mes amis qu’un accrochage sérieux avait eu lieu en ville et qu’il y aurait certainement des perquisitions le lendemain. Il conseille de prendre les devants et d’évacuer un éventuel clandestin. Bataille lui signale qu’effectivement un Résistant loge chez lui. Il lui demande comment il peut m’aider. L’opération est délicate. La région fourmille d’Allemands. Delcoigne réfléchit et me demande : «Pourrais-tu te rendre à pied à Wiers ?» C’est complètement exclu, vu la gravité de mes blessures. Tout autre solution étant impossible, il me fait monter dans sa voiture près de la ferme Goemaere où elle est stoppée et nous voilà partis. Je me trouve en sécurité. Je considère que j’ai une chance de me sauver puisque je m’éloigne de Péruwelz et que là, il y aura de la «casse».
Je suis logé chez Madame Senelle, la mère de l’instituteur. Je commence à m’inquiéter de mon état de santé. De plus, la vieille dame me remonte le moral en répétant toutes les deux minutes : «I va morir ! I va morir ! » Bref, Delcoigne me soigne et une semaine plus tard, je parcours à vélo la distance qui me sépare de la région de Tournai où je compte bien reprendre mes activités.
Tout n’est cependant pas terminé. Personne ne s’est occupé de mon coude blessé. Il me fait cruellement souffrir. Je suis réfugié dans une ferme et, une nouvelle fois, je dois fuir : une rafle est annoncée le lendemain dans le village. Je pars seul avec le vélo prêté par Mirza Bataille. J’ai des crevaisons que je dois réparer tant bien que mal. J’arrive à Frasnes où je loge chez Reth. J’y suis bien accueilli. L’hôtesse est d’une gentillesse extrême bien qu’elle m’avoue qu’elle ne partage pas du tout le point de vue de son mari. Elle est hostile à ses agissements dans la Résistance, cette situation ne pouvant entraîner que des ennuis. Elle comprend cependant très bien que son époux héberge un patriote en difficulté.
Le lendemain, je suis logé chez Simon, un fermier qui travaille à la gare de Frasnes et dans la soirée vers 22 heures, les Allemands s’amènent ! Il tombe des hallebardes. Décidément la malchance est tenace ! Je me sauve rapidement en chemise, je n’ai pas le temps de mettre quelque chose d’autre et je me réfugie sous un petit pont voisin. J’attends là jusqu’à quatre heures du matin et ce, toujours en petite tenue, de quoi avoir une pneumonie! La patrouille replie bagages et s’en va. Elle était venue s’abriter de la pluie...
Ce sont là bien sûr des détails sans importance, mais qui prouvent que, malgré une condition physique déplorable, un homme peut énormément. La résistance humaine est extraordinaire.
Il me faut absolument trouver un logement sûr pour me refaire une santé. Je pars à Pironche-Buissenal, le 12 avril, dans une petite ferme isolée. Le fermier m’assure de la parfaite tranquillité de l’endroit, jamais on n’a vu un Allemand depuis l’invasion ! Je peux dormir sur mes deux oreilles. Je couche dans un lit-cage, les jambes dépassant des barreaux. Position plus qu’inconfortable ! Que voulez-vous ? A la guerre comme à la guerre ! Le matin, vers six heures, que vois-je ? Les Allemands ! On ne les avait jamais vus auparavant ! Décidément la Providence est de mon côté ! Mon hôte n’en croit pas ses yeux ! Je dois encore une fois partir.
Le même jour, je rejoins Quevaucamps où je loge chez Roger Horlent. Là, j’espère trouver un havre, à moins que... une fois de plus... n’y pensons pas... ayons confiance dans l’avenir ! Des soins me sont donnés par le docteur Morelle de Frasnes.