Le Renseignement dans le Péruwelzis
Les Résistants fournirent en permanence des renseignements valables sur l’ennemi, ses organisations et les entreprises qui travaillaient à son profit. Des informations furent essentiellement fournies sur le champ d’aviation de Chièvres qui avait une importance réelle durant la guerre. De plus, la surveillance du trafic ferroviaire, fluvial et routier fut constante malgré les avertissements allemands. Chacun possédait un recueil où étaient présentés tous les signes distinctifs allemands des uniformes, des convois, des avions, etc... ce qui permettait aux indicateurs de situer exactement les effectifs quant à leur nature et à leur importance. Déjà au début 1941, Waucampt Robert  et Déome Charles, agents de liaison, transmettaient des messages venant de France vers la Flandre Occidentale et ce à l’initiative d’Arthur Remy. Le lieu de rendez-vous était fixé dans une tour de la Brasserie Centrale de Péruwelz. Il servait d’ailleurs de centre de transmission de message et de recrutement. Déome Charles passa ensuite à Tournai au service de la répression fraude. Il fut en contact avec un agent de change-correspondant Emile Bourlet de Bonsecours. Déome Charles communiquait certaines indications à la Résistance qui pouvait manoeuvrer et empêcher la répression allemande en prévenant à la fois voleurs et fraudeurs.

Pigeons

Dès le début de 1942, des pigeons furent parachutés. Ils étaient enfermés dans un panier qui comprenait la nourriture prévue pour trois semaines, les instructions, le papier spécial pour transcrire les renseignements recueillis, sept à huit feuillets à cigarettes avec questionnaire. Ceux-ci étaient placés dans un étui qui épousait parfaitement la forme de la patte afin de ne pas attirer en vol l’attention de l’ennemi. Aux dires des témoins de l’époque, ce moyen de communication donna d’excellents résultats. Ils rentrèrent presque tous en Angleterre. Des pigeons furent récupérés par Livyns Hector, Horlent Roger, Risselin, Dits... Des renseignements touchant tous les domaines furent ainsi transmis. Livyns Hector en expédia un muni des plans du champ d’aviation de Chièvres qu’il avait ébauché au prix de mille ruses, les abords du terrain étant interdits. Pour ne pas éveiller les soupçons, dans ce genre d’opération, une personne seule se rendait sur les lieux soit à proximité du terrain, soit en pénétrant à l’intérieur avec la complicité d’un fermier qui ravitaillait la base.
Télégraphe et Téléphone

Des informations importantes furent également transmises par Betsy (Haeck Elisabeth) qui par la suite fut arrêtée. Le bureau des T.T. (Télégraphe et Téléphone) de Péruwelz fut l’épine dorsale du renseignement. Idéalement placé (la régie se trouvait à la gare), les employés tels que Livyns Hector, Edouard Van Hoorenbeeck (commis transmettant les renseignements à Fred) et Pierre Vangrunderbeck (percepteur) purent renseigner la Résistance sur les déplacements des troupes, les heures de passage des trains... Grâce au poste privilégié qu’ils occupaient, ils écoutaient les communications téléphoniques, notamment celles de Lombart (bourgmestre collaborateur), qui, par les informations recueillies par ses gardes rexistes, relatait à Mons les événements de la région, ainsi que celles du commandant Lissy qui dirigeait la garnison allemande. De nombreuses personnes leur doivent la vie car ils étaient les premiers prévenus quand une rafle ou une arrestation allait s’opérer. Ils faisaient prévenir aussitôt les intéressés par l’intermédiaire du doyen Lahaise, du curé de Blaton, du vicaire Ermel, du bureau du ravitaillement qu’ils devaient fuir et disparaitre rapidement. Quant aux renseignements recueillis, Fred les communiquait à Betsy qui les transcrivait et les transmettait soit à Fabri, directeur de la Banque Nationale, soit au docteur Delcoigne ou à tout autre responsable.
L’occupation des circuits était fréquente. Charles Bille, électricien, était chargé de repérer si les Allemands communiquaient entre eux au moyen d’une ligne propre privant ainsi le groupe de toute efficacité. Si le cas se présentait, la ligne était immédiatement sabotée. Les boîtes de dispersion connurent également le même sort notamment à Frasnes. C’est ainsi
que le câble qui reliait Tournai, Courtrai, Bruges et Ostende fut maintes fois coupé vu son importance stratégique. Le sabotage se réalisait à Vaulx, car à cet endroit le câble ne se trouvait qu’à quarante centimètres du sol. Une tranchée était creusée, une portion de câble enlevée et jetée dans les carrières proches. La fosse était inondée neutralisant définitivement les communications. Les renseignements de déplacements de troupes étaient transmis au SGARA dont le chef était Willy De Quin.


Qu'auraient fait les Résistants sans les courriers féminins ?
Ci-dessus, une organisation complexe chez les Partisans
Armés de la région de Péruwelz
[Schéma : Scarlett - Emilia Bachy]

Dénonciation

Nous savons qu’il y eut en Belgique comme dans tous les pays occupés des individus capables de dénoncer leurs compatriotes à l’ennemi. Les dénonciateurs par lettres anonymes furent nombreux. Il s’est avéré que beaucoup de ces délateurs n’étaient pas mus par un sentiment pronazi, mais assouvissaient leur rancune ou leur jalousie. Il en est qui dénoncèrent leurs compatriotes en les signalant comme Résistants, puis qui dénonceront d’autres compatriotes aux autorités légales après la Libération en les qualifiant de collaborateurs. La guerre et l’occupation ont, à toutes les époques, suscité les plus abjectes vilénies. Les personnes visées par ces dénonciations étaient des Résistants, des Juifs, des adversaires de l’Ordre Nouveau, des auditeurs de la BBC, des réfractaires, des lecteurs de la presse clandestine, des hébergeurs d’illégaux. Les postiers ne se contentèrent pas de subtiliser les lettres de dénonciation. Ils confisquèrent aussi des correspondances adressées par les familles aux Belges qui combattaient pour le Reich sur le front de l’Est, méthode efficace pour altérer le moral des soldats; quantité d’envois de ceux-ci aux leurs furent également saisi ce qui procura souvent d’utiles renseignements. Dans certains cas même, la correspondance allemande était soustraite et de précieuses informations sur l’appareil militaire furent ainsi transmises aux réseaux intéressés.

La Poste

Dans la région, tout commença durant l’hiver 1940-41 ; Leman Roger était en intérim au bureau des Postes à Blaton. Le percepteur de l’époque Lemoine dont le père avait déjà fait de l’espionnage lors de la première guerre mondiale, avait des contacts avec des patriotes qui voulaient tenter quelque chose.
Un jour, se présenta au guichet une personne qui avait adopté nettement l’attitude collaboratrice. Leman constata qu’elle désirait envoyer un pli volumineux. Lemoine qui connaissait l’individu, surveillait l’opération ainsi que Leman qui se doutait de quelque chose. Le rexiste sortit et déposa le pli dans la boite aux lettres. A la levée de celle-ci vers midi, Leman prit le paquet, l’ouvrit et trouva un certain nombre de cartes d’affiliation à Rex et autres mouvements pro-allemands avec diverses photos, d’identité. Lemoine s’approcha et demanda à Leman de lui remettre les documents pour en faire un usage judicieux. Par la suite, des réunions eurent lieu clandestinement au bureau des Postes en présence du secrétaire communal de Blaton. Lemoine fut arrêté en 1943 et disparut. Leman fut alors chargé de recruter d’autres agents dans les bureaux environnants ou dans des milieux susceptibles de fournir des Résistants. Un petit groupe se forma en liaison avec le docteur Delcoigne et Baijot. Juste avant la prise d’otages en 1942 (Waucampt, Fabri, Fondu, René Leman, etc...), un Résistant avait apporté à la gendarmerie de Péruwelz où Leman habitait, son père étant gendarme, un cachet à imprimer sur des rubans de toile. Sur celui-ci figurait la mention C14. Leman, son frère René et Désiré Brabant passèrent la nuit à confectionner les brassards. Le lendemain matin, vers 6 heures, les Allemands sonnèrent à la porte de la gendarmerie pour réquisitionner les hommes présents et procéder aux arrestations précitées. Ils ne se doutèrent pas des activités nocturnes qui s’étaient déroulées dans la caserne. Tous les objets compromettants avaient été soigneusement cachés sous un tas de charbon. Ce travail clandestin n’avait en somme aucune valeur stratégique. En fait, il semble bien que c’était pour se rendre compte de la « capacité résistante » du groupe. Ils perquisitionnèrent chez Leman étant donné qu’ils avaient ce nom sur leur liste. Ce fut son frère qu’ils visaient et comme celui-ci n’avait pas eu le temps de fuir, il fut pris. Ils emportèrent le calepin de tri de Leman, croyant avoir affaire à un code secret ! Les suspects furent conduits à Mons où ils restèrent trois semaines. Ces arrestations étaient en somme une mesure disciplinaire. Elles n’avaient aucun rapport avec des faits de Résistance. Peut-être étaient-elles dues à la coupure d’un fil téléphonique ou pour toute autre raison bénigne.
Les activités postales clandestines de Leman se poursuivirent avec succès. Toutes les correspondances envoyées à la Gestapo, à la Wehrmacht, à la Werbestelle étaient automatiquement éliminées. Notons également que des agents du service ambulant des Postes (tri nocturne sur train) recrutés par Abel (Bachy Claude) parachevaient l’oeuvre. A Tournai, le courrier de l’Office du Travail n’était pas souvent trié. Un employé faisait une liasse aveugle et le pli partait pour Arlon, Libramont... Il revenait bien sûr quelques jours plus tard mais les convocations étaient arrivées trop tard ! L’opération était réussie. Il semble bien qu’à la Poste de Péruwelz, aucune activité de ce genre n’ait eu lieu. Ce travail était essentiellement personnel. Sauf peut-être à Leuze où une action plus concertée fut mise sur pied.
Leuze

Il a suffi de l’envoi en intérim de Leman pour déclencher le mécanisme de Résistance qui dura jusqu’à la fin à la guerre et ce grâce à deux employés en poste fixe,  Rohart Denise et Bachy Roger. L’opération était très délicate : il ne fallait pas qu’une tierce personne puisse déceler quoi que ce soit dans le décollage des enveloppes; si la correspondance ne contenait aucun indice de dénonciation, elles étaient recollées et poursuivaient leur route normalement. Les lettres de délateurs ou suspectes étaient portées le soir, en général dans les chaussures, à Délétrain Louise, institutrice habitant la Grand-Place qui, elle, faisait suivre à qui de droit. Gaston Coppens, greffier à la Justice de Paix de Leuze et agent de l’Intelligence Service, avait demandé à Rohart Denise de les déposer à une boîte aux lettres fixée sur un mur de l’Hôtel de Ville. 
Peu de temps avant la Libération, Rohart Denise et Bachy Roger craignirent pour leur vie. En effet, une lettre fut trouvée dans le courrier destiné au service allemand à la rue du Rempart. Elle dénonçait une femme de la rue de Condé à environ deux cents mètres du bureau des Postes. Elle était accusée de correspondre avec Londres. La lettre fut saisie. L’expéditeur ne voyant pas le résultat de son acte ignominieux aurait pu prévenir de tout autre façon l’ennemi et s’inquiéter du motif pour lequel sa correspondance n’était pas arrivée à destination. Il eût été facile de soupçonner le bureau des Postes d’irrégularité... Rien ne se passa, les Alliés étant arrivés à Leuze !

Trafic ferroviaire

La surveillance du trafic ferroviaire fut très intense dans la région et ce par les agents du service Mill créé par l’ingénieur Marquet. Le but du réseau était de renseigner Londres à tout moment sur le dispositif de combat de l’ennemi mais aussi de donner toutes les informations utiles sur l’industrie de guerre, suggérer des points intéressants à bombarder et retarder les mouvements des troupes et du matériel. Ce travail commença très tôt.
Abel (Claude Bachy) qui contrôlait les activités des installations militaires, ferroviaires et le trafic fluvial, était en contact avec Camille José dont il recevait déjà en 1941 des directives claires et précises.
C’est à la suite de cet avis qu’Abel envoya le relevé délimitant la région placée sous son contrôle, à savoir :
- Tournai, Antoing, Callenelle, région de Péruwelz
- Péruwelz, Leuze, Frasnes, Anvaing, Renaix
- Péruwelz, Blaton, Harchies, Hensies, Mons jusqu’à Soignies
- région d’Ath, Chièvres et Enghien. 

Les renseignements devant être transmis à Bruxelles, Scarlett (Bachy Emilia) fit donc les fonctions de courrier sous le pseudonyme de Jacqueline, nom qu’elle portait pour le MNB. Elle recruta Reth (Henneghien Arthur) qui était sous-chef à la gare d’Ath. Régulièrement, les Alliés étaient informés de tout ce qui se passait et ce, par une ligne privée de la SNCB. Reth était un des seuls à pouvoir l’utiliser, sur la ligne Bruxelles-Tournai-Lille ; ils étaient renseignés plus particulièrement sur le trafic en direction du terrain d’aviation de Chièvres (quantité d’essence, moteurs, pièces de rechange, munitions, etc...) Les trains allant dans cette direction étaient parfois retenus et envoyés sur une voie de garage, une journée entière à Ath, malgré les prostestations véhémentes de l’occupant. Le prétexte importait peu, seuls comptaient les renseignements. En principe, un train ne quittait Ath que lorsque l’agent de Mill, Reth ou un des agents qu’il avait lui-même recruté (Riri ou R. Névraumont, etc...) s’était rendu compte du contenu de tous les wagons.
Le service Mill (S.R.A.) travaillait pour la Sûreté de l’Etat dont le chef était Defonska, et était en relation directe avec l’Intelligence Service à Londres. 
Après le départ dans la clandestinité de Claude Bachy et de Jacqueline (début avril 1944), le service de renseignements dans la région de Péruwelz resta assuré par l’Abbé (Deplus Maurice) et Ernest ( Nestor Achille) dit Nestor ou Le Roux. Les informations étaient transmises par le courrier Prudence (Vilain Léone) qui avait pour ce travail pris le nom d’Edith, puis par Rose (Bertrand Christine) qui les transmettait à Marthe (Pétillon Odette). De cette dernière, ils allaient à Jacqueline qui contactait Abel, qui était connu dans la région où il se cachait, sous le nom de Marcel. Pour pouvoir circuler, celui-ci possédait une carte d’identité au nom de Marcel Vermeer, qui était employé à la sucrerie de Frasnes; il y avait donc deux Marcel Vermeer ! A l’époque, Marthe contactait aussi deux fois par semaine Maxence (Cantraine Roger) qui, lui, récoltait les renseignements dans la région de Renaix.

Socrate

Pour la région de Péruwelz, après le départ d’Abel (Bachy Claude), un autre groupe du S.R.A, dépendait aussi directement de Londres et de la Sûreté d’Etat. Le chef en était Scheyven dit Socrate et le responsable pour le Hainaut, Antoine Lessines. Le rayon d’action de cette cellule s’étendait à Enghien, Ath et Tournai. Il donnait des renseignements sur l’occupation et les positions stratégiques allemandes. Ses membres locaux en furent Noiselier Laurent, Telle Marcel, Pluvinage Francine.
La Résistance devait constamment être sur le qui-vive. Des agents ennemis pouvaient à tout moment s’immiscer dans un réseau et l’anéantir. Un espion allemand travailla dans la région et rencontrait les membres de l’A.S., Il s’agissait d’un Autrichien qui se faisait passer pour médecin. Le docteur Delcoigne le rencontra et constata personnellement que sa qualité de praticien était fausse. L’espion disparut mais fut pris en filature par un autre mouvement de Résistance qui s’occupa de lui !

Allemands résistants

Il est étonnant enfin de trouver dans les rangs de l’envahisseur des gens qui, pour des motifs divers, collaborèrent avec des Belges patriotes. Certains parleront de trahison, mais nous croyons qu’ils étaient mus par un sentiment antinazi et antihitlérien extrêmement louable. Rappelons-nous que de nombreux Allemands furent arrêtés chez eux et connurent les affres des camps de concentration.

Un petit groupe de Résistants de Leuze était entré en relation avec un sous-officier allemand, Herbert, qui travaillait à la gare de Leuze. Il leur avait donné des renseignements sur le passage des trains. Il leur annonça d’ailleurs qu’un train spécial transportant une personnalité importante allait traverser Leuze. Un soir, quelques minutes après le couvre-feu, Herbert et ses amis résistants réintégraient leur domicile quand, en arrivant à la rue de Tournai face à une bonneterie occupée par les Allemands, ils rencontrèrent une sentinelle ; celle-ci les interpela et exigea les papiers d’identité. Herbert dut également se soumettre à ce contrôle. Quelques dizaines de mètres plus loin, les Leuzois firent remarquer à leur ami allemand que ce devait être vexant qu’un subalterne demandât l’identité d’un supérieur ! Ils comprirent plus tard leur erreur. Herbert saisit la remarque et s’en retourna vers le garde qu’il invectiva violemment. Il fut arrêté et ne réapparut plus dans la région. Les Résistants perdirent là un agent de renseignements en puissance qui pouvait leur être très utile.
Un officier de la Kommandantur de Tournai, Peltzer, industriel dans le civil, eut de fréquents contacts dès 1942 avec Dumont André de Bonsecours. Peltzer, d’origine nobiliaire et membre de l’armée régulière, détestait les nazis. Les renseignements parvenaient donc à Dumont par téléphone qui, quoique coupé - l’ennemi en avait interdit l’usage pour les particuliers - fonctionnait entre autre grâce à la complicité de Gobert Maurice, employé aux T.T.de Péruwelz.


Photo prise durant la guerre à la ferme Delangre à Baugnies. De gauche à droite : John, aviateur canadien atterrissage forcé de son Spitfire à Pipaix ; Marcel Delangre, fils du fermier ; Joseph, aviateur américain d’une forteresse; Philippe, aviateur anglais de Lancaster et Dany ( Fastrez Pierre )

Ce dernier devint plus tard président de l’Amicale des Résistants de Péruwelz, avec Raymond Fougnies (trésorier) et Bachy Pierre (secrétaire). Ce groupement édita deux livres sur la Résistance régionale, édifia un Monument à la Résistance (dans le parc Simon à Péruwelz), créa des pièces de théâtre, fêta le 25°anniversaire de la Libération de Péruwelz (1969) par une reconstitution historique comptant des dizaines de figurants et du matériel authentique à travers Bon-Secours, Péruwelz et environs … Rien de comparable n’a été réalisé depuis … pas même les fastes qui commémorèrent le retour du premier Américain … !