1914...Première occupation allemande

«La guerre commença dans le plus grand désordre. Ce désordre ne cessa point, d’un bout à l’autre. Car une guerre courte eût pu s’améliorer et, pour ainsi dire, tomber de l’arbre, tandis qu’une guerre prolongée par d’étranges intérêts, attachée de force à la branche, offrait toujours des améliorations qui furent autant de débuts et d’écoles.»
(Jean Cocteau)

Le 20 juin 1914, à Sarajevo, l’archiduc héritier d’Autriche François-Ferdinand et son épouse étaient assassinés par un étudiant serbe. De ce double meurtre, par le jeu des alliances, allait naître un conflit mondial. Devant la tension internationale, le gouvernement belge décida de mettre sur pied de paix renforcée toute l’armée, et à cet effet, il rappela trois classes. L’inquiétude qui était déjà grande s’accrut lorsque, dans la nuit du 31 juillet au 1° août, un télégramme apporta l’ordre de mobilisation générale par le rappel des classes de 1906 à 1911. Dans la soirée du 2 août, on apprenait avec émotion que l’Allemagne demandait le libre passage de ses troupes à travers la Belgique, et le lendemain, la population unanime approuvait le fier refus du gouvernement belge. Le 4 août 1914, à 6 heures du matin, l’Allemagne déclarait la guerre à la Belgique ; les classes de 1899 et 1900 furent rappelées. Le même jour l’affiche suivante était placardée en ville :

« Avis à la population :
Dans les circonstances très graves que le pays traverse, l’Administration Communale soucieuse d’assurer à la population, dans la mesure de ses possibilités, la vie matérielle, a pris les décisions suivantes :
Un comité constitué des membres de l’Administration Communale, du Bureau de Bienfaisance, des Hospices civils et des notabilités de la ville, est chargé de distribuer aux nécessiteux, suivant leurs besoins, des secours en nature. Ce comité siègera au local du Bureau de Bienfaisance, Grand-Place, tous les jours de 9 h. à midi. La mendicité est interdite dans toute la commune.
Les personnes qui auraient des secours, soit en nature, soit en argent, sont priées de les remettre à la Commission. L’Administration Communale compte sur le calme de sa population pour faciliter à la Commission la besogne délicate qu’elle entreprend.
Péruwelz, le 4 août 1914
Le Bourgmestre,
Julicien Cornez »
Comme l’avis ci-dessus le fait prévoir, le lendemain 5 août, le Comité de secours - fort nombreux - était créé ; il comprenait des habitants de tous les quartiers.

Premiers Allemands

Le samedi 22 août 1914, le porteur du Journal de Péruwelz était en tournée, lorsque vers 13 h. 30, il fut aperçu dans la Drève, boulevard Léopold III, par une patrouille de uhlans qui venait de déboucher du chemin de Blaton. Ces éclaireurs de l’armée allemande prirent des exemplaires du journal et continuèrent leur chevauchée vers l’église et la rue des Chauffours. Il était 14h15 quand ils s’arrêtèrent sur le champ de Verquesies. A 16 heures, le premier «taube» (aéroplane) qu’on vit à Péruwelz survola bientôt cette partie de notre territoire. Etait-ce le signal attendu ? La patrouille n’alla pas plus loin, elle rebroussa chemin ; sa reconnaissance était sans doute terminée. Elle regagna son campement qui se trouvait à Stambruges, tandis qu’un autre détachement d’éclaireurs s’établissait au château de la Malmaison sur les hauteurs qui séparent Tourpes et Rameignies, non loin d’un point commun aux villages de Tourpes, Ellignies et Wadelincourt. Le 23 août, il y eut des escarmouches dans le bois de l’Hermitage entre des patrouilles de uhlans et des territoriaux français arrivés de Condé.


Soldats allemands sur la Grand-Place de Péruwelz

Péruwelz occupé

Dans l’après-midi, les ponts du canal furent occupés par l’envahisseur. Le même jour, le Secrétaire de l’Etat-Major du général anglais French, dont le quartier général était à Casteau (France) se trouvait à Péruwelz où il resta quelques jours, avant et pendant que la petite «méprisable armée britannique» comme disait Guillaume II, forte de 70.000 hommes, déployée de Condé à Erquelinnes avec Mons pour centre, ne fut attaquée par les quelque 200.000 hommes de l’armée Von Kluck qui avait occupé Bruxelles le 20 août et qui se dirigeait à marches forcées vers Paris. Le 24 août, dès 8 heures du matin, commença le passage des troupes allemandes. Ce fut un défilé qui se poursuivit toute la nuit. Il devait durer sans le moindre arrêt durant plus d’une semaine. Dès son arrivée en ville, l’officier supérieur allemand avait remis à l’hôtel de ville un avis qui faisait défense de sonner les cloches et ordonnait de tenir toutes les rues éclairées pendant la nuit. II était fait défense de cacher des armes à feu sous peine de mort ; défense aussi de sortir dans les rues et des maisons dont les portes ne pouvaient plus être verrouillées après 8 heures du soir. Le 25 août, l’avis suivant était affiché : «La garde civique non active vient d’être désarmée par ordre supérieur». Il n’y avait pas lieu de s’émouvoir de cette mesure. La garde continua à faire un service de police pour assurer le respect des personnes et des propriétés. Le Bourgmestre crut devoir inviter les habitants à faire remise à la commune de toutes les armes à feu, sans aucune distinction et des munitions qu’ils avaient en leur possession. Les armes ainsi livrées firent l’objet d’un inventaire dressé par l’Administration Communale. En outre, le bourgmestre prit l’arrêté suivant : «Il est formellement défendu à toutes personnes, même aux gardes-chasse de tirer des coups de feu, de jour ou de nuit». Le 26 août 1914, les Allemands établirent un important dépôt de munitions sur le terrain ayant servi d’assise à la grande sucrerie, le long de la route Péruwelz-Bury-Leuze. Plusieurs personnalités de la ville furent désignées comme otages responsables en cas de destruction ou de pillage de ces dépôts. Le 27 août, les Allemands réquisitionnèrent de nombreux équipages pour le transport des munitions à Valenciennes et au delà. Pour eux, la convention de La Haye, tout le traité garantissant notre neutralité, n’était qu’un chiffon de papier, selon l’expression de leur chancelier. Tous comptes faits, plus de 80 équipages partirent de Péruwelz.


Les installations ferroviaires de Péruwelz ne furent pas épargnées
par les Allemands
La gare avait été inaugurée le 15 mars 1899

Duel d’artillerie

Le 8 septembre, vers 5 heures du soir, on percevait à Péruwelz en direction du S.S.E. le grondement d’un formidable duel d’artillerie. C’était le 3e jour d’une bataille qui faisait rage sur tout le front, de Meaux à Verdun, dans la Champagne puilleuse et en Argonne.
20.000 hommes du LXe corps de réserve traversèrent Péruwelz le 13 septembre. C’était surtout de l’artillerie de campagne et, le coeur serré, les Péruwelziens constatèrent la perfection de leur armement. Tout était neuf et chacun comprenait à quel point la préparation de l’offensive avait été minutieuse. Dans leur baraguin, certains soldats disaient aux civils qui les regardaient passer que les Belges ne tarderaient pas à avoir faim. Le 16 septembre, d’après les ordres de l’occupant allemand, défense était faite, pour les civils, de circuler à bicyclette, de distribuer et d’imprimer des journaux. Le 19 septembre, défense de photographier. Alors que dans les derniers jours de septembre, on avait appris que des goumiers français parcouraient en éclaireurs la région de Tournai et qu’ils étaient venus jusqu’à Maubray, alors qu’on espérait les voir arriver chez nous, ce furent des éclaireurs de l’armée allemande qui se présentèrent à Péruwelz le 30 septembre dans l’après-midi. Jusque fin septembre, de rares journaux étaient apportés par des colporteurs improvisés venant de Tournai et même de Lille ; mais dès le passage des troupes allemandes en direction de Lille, Péruwelz fut complètement isolé, sans la moindre nouvelle. On entendait tantôt au Nord le canon d’Anvers, tantôt au S.O., le canon en direction d’Arras. Mais on ne savait pas que la vaillante petite armée belge avait commencé l’évacuation d’Anvers dans la nuit du 6 au 7 octobre et opéré son mouvement de retraite vers Ostende. Les journées du 7 au 14 octobre furent tragiques : l’ennemi s’efforça de couper la retraite à nos troupes, mais des renforts arrivèrent de Gand : une brigade de fusilliers marins français s’y était installée le 8 octobre et le lendemain, arrivèrent des fractions importantes de la 7e division anglaise. Menacées de la sorte sur leur flanc gauche, les forces allemandes qui avaient franchi l’Escaut, ne pouvaient s’avancer vers le Nord jusqu’à la frontière hollandaise ; elles assistèrent impuissantes à la retraite de l’armée belge, qui s’effectuait sans être trop sérieusement inquiétée. Le 9, l’ennemi se heurtait aux fusilliers marins soutenus par deux groupes d’artillerie belge et, le lendemain encore, le front Melle-Meirelbeke fut attaqué avec grande violence ; mais les Français refoulèrent les assaillants. Pendant que le mouvement de retraite se poursuivait régulièrement, les attaques contre la position d’Anvers avaient redoublé d’intensité ; le 7 à minuit, commença le bombardement de la ville même. Le Gouverneur militaire capitula le 10 octobre. Le gros de l’armée se trouvait le matin du 9 octobre, derrière le canal de Gand à Terneuzen, laissant des arrière-gardes à l’Est de ce canal vers Lochristy, Lokeren et Moerbeke, pour couvrir la retraite de la 2e division et des troupes anglaises qui avaient quitté Anvers dans la soirée du 8.


Gare de Péruwelz détruite
( Photo du 7 septembre 1918 )

Kommandantur

On était dans l’ignorance de ces graves événements militaires ; surtout depuis l’installation à Grandglise d’une Kommandantur de campagne (Uhlans de Dusseldorf).
Le 1 octobre, le tram vicinal qui assurait le service ferroviaire Péruwelz-Tournai ne revint plus de cette ville l’après-midi. L’inquiétude était grande dans les nombreuses familles péruwelziennes qui avaient des leurs, partis le matin à Tournai. Tard dans la soirée, les Péruwelziens rentrés à pied le long du canal, apportèrent la nouvelle que des escarmouches avaient eu lieu aux abords de Tournai entre des avant-postes ennemis, ce qui avait déterminé un commencement de panique dans la population. Dans l’après-midi du 3 octobre, arrivée dans notre ville d’un bataillon bavarois d’environ 1.000 hommes qui partit dans la matinée du lendemain en direction de Lille. Le 5 octobre, à 5 heures, arrivée de 200 cavaliers, à 10 heures du soir, de 800 fantassins badois, qui se logèrent dans les maisons de la Grand-Place, la rue Pont-à-la-Faulx et la rue de la Station. Les cavaliers partirent le lendemain par la route de Wiers et l’après-midi, l’infanterie à son tour prit la direction de l’Ouest.

Le 18 mai 1914, - le fait mérite d’être rapporté vu qu’il était très rare de voir un quelconque objet volant sillonné le ciel de la région - un ballon dont le pilote était accompagné d’un Commandant de l’Etat-Major et d’un capitaine de la 2ème Division d’Anvers, descendit en territoire français malgré les efforts tentés par ses occupants pour ne pas franchir la frontière. Le ballon fut gardé à vue par des douaniers français, puis arrivèrent le maire de Vieux-Condé, le commandant de la Place de Condé avec une demi-compagnie, et enfin, le commissaire spécial de Valenciennes qui interrogea longuement le pilote et les officiers. Alfred Sauvage mit obligeamment son auto à la disposition des officiers pour les conduire avant 5 h 30 à la gare de Péruwelz. Un de ses camions ramena également l’aérostat après que furent remplies les formalités douanières.