Le
réseau « Marc-Luc »
Le réseau
d’espionnage « Marc-Luc », ayant son siège à
Bruxelles, avait pour rôle de transmettre à Londres - plus
spécialement, au gouvernement belge en exil - des renseignements
sur les territoires occupés à l’Ouest. Le chef de ce service
était Germain De Meester.
A la fin de 1940 et au
début de 1941, celui-ci confia à Gaston Biernaux qu’il recueillait
des informations pour les services anglais et que des Alliés avaient
déjà passé la nuit chez lui. Il l’exhorta à
travailler pour l’organisation. Biernaux fut, par la suite, nommé
lieutenant dans le Corps des Agents de Renseignements et d’Action, le 1
mai 1943.
Il enseignait au Collège
Albert Ier à Anvers (le directeur fut décapité ensuite
en Allemagne) et comptait parmi ses élèves, Léon Labyt.
Au moment de la déclaration de guerre, celui-ci était à
l’Ecole des Cadets à Namur. Ses amis, qui avaient 16 ans accomplis,
firent la guerre dans l’armée belge. A l’époque, Labyt était
en congé de maladie pour trois mois, de sorte qu’il ne put se joindre
à aucun groupe d’armée.
Après
la capitulation de la Belgique, il voulut se rendre utile à sa Patrie
d’une façon ou d’une autre. Il essaya d’abord de gagner l’Angleterre
pour être incorporé dans la Légion Belge. Ce projet
échoua. Toujours préoccupé de participer au service
de renseignements contre les Allemands, il s’adressa à son professeur
Biernaux. Il savait que ce dernier était officier de réserve
et espérait, par son intermédiaire, être mis en liaison
avec une organisation d’espionnage.
En
juin 1942, Labyt demanda à Biernaux de pouvoir lui parler après
les heures de cours. II lui fit part de son projet d’entrer dans le service
d’espionnage et lui demanda d’être son intermédiaire. Biernaux
accepta et en parla à son beau-frère, Germain De Meester.
Celui-ci désirait surtout en connaître plus sur les installations
militaires se trouvant sur la rive gauche de l’Escaut à Anvers.
Ainsi donc, le travail de
Labyt allait s’effectuer selon les directives de De Meester, transmises
par Biernaux. Ces ordres mentionnaient notamment le type de mission et
les points auxquels il fallait attacher une importance particulière.
Dans le cas de mouvements de troupes, il s’agissait de signaler le type
d’uniformes - gris vert ou bleus - et les signes distinctifs des véhicules.
Labyt établit des rapports et des plans touchant de multiples domaines
: les batteries de D.C.A., les installations de projecteurs, les usines,
ainsi que le résultat de ses investigations relatives au tunnel
sous l’Escaut, aux batteries anti-aériennes, à un bâtiment
camouflé en église et aux mouvements de troupes à
Anvers. En outre, il communiqua des détails sur les ateliers Cockerill
à Hoboken et sur le Fort VII, qui avait été agrandi
et aménagé en dépôt de munitions et de matériel.
En septembre 1942, Biernaux
obtint sa mutation pour l’Ecole Moyenne de Pecq. Pour ne pas rompre la
liaison entre De Meester et Labyt, il invita ce dernier chez lui. Il lui
demanda s’il était d’accord de lui succéder à Anvers
et de diriger un réseau d’espionnage. Labyt acquiesça. Biernaux
lui remit l’adresse de De Meester, avec mission de se mettre personnellement
en contact avec lui.
Les
usines ERLA
Labyt se présenta
donc chez De Meester qui était absent. Sa femme lui révéla
qu’il pouvait le rencontrer à 14 heures dans un café proche
de la gare du Midi à Bruxelles.
De Meester expliqua alors
à Labyt comment recruter des agents et lui remit des pastilles destinées
aux sabotages des locomotives.
Quinze jours plus tard,
une autre entrevue eut lieu. Labyt remit une liste d’agents ayant déjà
travaillé pour lui et d’autres personnes apparemment disposées
à le faire.
Le mercredi suivant,
Labyt fut mis en contact avec Claire Duysburgh qui connaissait Giraux,
travaillant pour le réseau Marc-Luc. A partir de ce moment, Labyt
remit à Cousine une fois par semaine, à Bruxelles, des renseignements.
Les Allemands introduisirent dans le réseau un «mouton»
(Lagneau) qui, sur ordre du contre-espionnage, participa aux déplacements.
Par l’intermédiaire
de Cousine, Giraux fit savoir à Labyt de cesser de collaborer au
réseau Marc-Luc, celui-ci opérant exclusivement à
Bruxelles et en Wallonie.
Labyt stoppa alors ses
activités, puis par Madame De Meester, il reprit contact avec Cousine
qui lui conseilla de voir Hubert Van Eepoel, chef d’un grand réseau
(Alex). Labyt lui fournit alors des renseignements de première importance.
Il était aidé dans cette tâche par Gérard Van
Gerven (informations sur l’entrepôt de vivres de la Luftwaffe de
Beveren-Waas et sur le champ d’aviation de Nieuwkerk), Rudolf Esser et
Albert Panis. Celui-ci avait sollicité un ancien camarade d’école,
Georges Van Bogaert, qui travaillait aux usines d’aviation ERLA. Panis
lui confia qu’il cherchait du travail et qu’il envisageait de se faire
embaucher chez Erla. Il obtint ainsi de Van Bogaert des détails
et même une esquisse des bâtiments. Panis remit ces renseignements
à Labyt qui les communiqua à qui de droit.
Gaston
Biernaux
Le
prix du devoir
Les événements
tragiques se précipitèrent alors. Sans doute vendus par le
«mouton» placé dans le réseau par les Allemands,
tous ces Résistants furent poursuivis et incarcérés.
L’épouse de Gaston
Biernaux, née Keppenne Marie-Thérèse, fut emmenée
le 9 avril 1943. Elle était suspectée d’être au courant
des activités de son mari au champ d’aviation de Deurne. La Gestapo
espérait qu’en l’arrêtant, son mari se livrât. Leur
dessein fut «exaucé» : il se rendit le 13 avril 1943...
Quant à la soeur de Madame Biernaux, elle fut arrêtée
le 6 juillet 1943 par le Gruppe Geheime Feldpolizei 712.
Le jugement eut alors
lieu et les condamnations tombèrent implacablement :
«Tribunal
de campagne du Général commandant du district aérien
de la Belgique et du Nord de la France. Jugement rendu avec motifs par
le juge militaire de la Luftwaffe Dr. Brauntmeier.
Joint
aux actes le 8 décembre 1943
(s.)
Werner, inspecteur judiciaire de la Luftwaffe.
Jugement
du Tribunal de campagne au nom du peuple allemand.
Dans
le procès à charge de Léon Labyt, Gaston Biernaux,
Gérard Van Gerven, Albert Panis, Georges Van Bogaert, Rudolf Esser,
Marie De Meester, pour espionnage, les précités incarcérés
à la prison militaire d’Anvers, le conseil de guerre réuni
à Bruxelles, le 19 octobre 1943, au sein duquel ont siégé
comme
juges :
1)
le juge militaire de la Luftwaffe Dr Brauntmeier, président ;
2)
le capitaine Müller Lg. Kdo. B/N., assesseur ;
3)
le sous-officier Boos ;
comme
représentant de l’accusation : le conseiller de la justice militaire
de la Luftwaffe Dr. Schmidt ;
comme
officier ministériel : sergent-major du Q.G. Liermann ;
a
condamné :
à
mort pour espionnage : Labyt, Biernaux, Van Gerven, Panis et Esser ;
à
la réclusion à vie pour assistance à l’ennemi : Marie
De Meester ;
Van
Bogaert est acquitté.
Pour
fixer la peine de l’accusée De Meester, le Conseil de Guerre a dû
décider de l’opportunité des travaux forcés à
perpétuité ou de la peine de mort, vu l’inexistence des conditions
d’un cas de moindre gravité. Tout son comportement porte à
croire qu’elle était au courant de tout. Cependant, la seule chose
qu’on ait pu porter à sa charge est d’avoir renoué les relations
interrompues entre Labyt et Cousine. Dans ces circonstances, le Conseil
de Guerre, estimant la peine de mort disproportionnée à la
gravité des faits reprochés à l’accusée, s’est
prononcé pour la prison à vie.
Pour
les accusés Labyt, Biernaux, Van Gerven, Panis et Esser, la peine
de mort a été prononcée, étant la seule peine
légalement applicable pour le cas d’espionnage.
Dr.
Brauntmeier»
Le verdict fut impitoyablement
exécuté. Les condamnés firent preuve d’un courage
et d’une dignité exemplaires.
Nous
lirons avec émotion cette dernière lettre de Biernaux à
son épouse :
«Nous
sommes le 17 février, il y a dix ans, à la même date,
notre roi Albert mourait. Il est 7 h 30 du soir. Je suis en cellule avec
Léon, et nous sommes gardés par deux sous-officiers allemands.
Vers 6 heures, nous avons tous été appelés dans le
bureau du Commandant où, au milieu de plusieurs officiers, on nous
a lu notre peine. C’est la dernière nuit que je passe à la
prison, dans Bruxelles où j’ai vécu mon enfance, mon adolescence,
ma jeunesse (...)
La
peine qui m’avait été infligée, dépassait de
loin mon activité et j’en avais été terrifié
moi-même. Je ne parviens pas encore à me représenter
que la chose ait pu arriver au point où je me trouve ce soir. Notre
destin était fixé par Dieu, et je l’accepte avec soumission.
Je suis certain que toi aussi tu l’accepteras. Pense à toutes ces
innocentes victimes de la guerre, des affreux bombardements qui touchent
des femmes et des enfants. Quoi de plus terrible. Je m’en irai sans souffrance
et ce peut être une consolation pour toi. Tant de vies disparaissent
(...)
La
soirée s’avance ; on nous a apporté ce qui nous restait à
manger de la maison : chocolat, pain d’épices. Je fume des Belga
et des Véga pour lesquelles tu remercieras beaucoup Melle Van der
Elst (...)
Je
tombe en soldat, en officier belge pour que vive la Belgique, grande, belle,
libre, sous la direction de son Roi, mon Chef à qui, sur les plis
du drapeau, j’ai juré fidélité. J’ose espérer
que la Patrie n’oubliera pas le sacrifice de beaucoup de ses enfants et
qu’elle soutiendra ceux et celles qu’ils laissent derrière eux.
(...)
1
heure : j’ai relu toutes les lettres, la tienne en dernier lieu. Je suis
calme. Léon aussi.
2
h 50. J’ai perdu tout espoir terrestre. Le ciel m’est ouvert. Je parle
avec mes gardiens. Ce sont des hommes comme nous. Pauvres humains qui se
battent et s’entretuent.
Je
suis admirablement préparé, moralement. Peu ont une fin pareille.
Nous avons des grâces spéciales. Tu en recevras aussi. L’aumônier
m’a parlé d’un jeune officier fusillé, marié depuis
trois mois.
3
h 30. Je pense à la dernière visite. Courage. Tu sauras te
montrer digne d’un soldat tombé face à l’adversaire, comme
en plein champ de bataille. Je suis très calme.
5
h. J’ai servi la messe : j’ai eu cet honneur. Après les dévotions,
nous avons reçu un verre d’alcool et un Côte d’Or. (...)
On
va nous apporter du pain blanc et du café. Nous nous embarquons
à 7 h 30.
A
8 heures, je serai au ciel et notre réunion spirituelle durera toujours.
Je te souhaite une mort aussi belle et aussi bien préparée
que la mienne...»
Le 23 février
1944, Madame Biernaux reçut chez elle (avenue des Combattants à
Pecq) la missive suivante :
«Votre
mari Gaston Biernaux, né le 15 janvier 1914, a été
condamné à mort pour espionnage par jugement du tribunal
de campagne en date du 19 octobre 1943.
Le
jugement a été confirmé par le président du
tribunal par suite du refus d’un recours en grâce.
Le
jugement a été exécuté le 18 février
1944 par fusillade au Tir National.
Vous
êtes priée de faire enlever à la Zahlmesiterei de la
prison militaire de Saint-Gilles-Bruxelles, ses effets et autres objets.»
Ce laconisme horrifiant
se passe de tous commentaires... Peu de Résistants ont mérité
autant d’admiration de notre part. L’abnégation de cet homme, poussée
jusqu’au sacrifice de sa vie, restera dans la conscience de ceux qui se
souviennent... Une avenue de Pecq rappelle discrètement son nom...
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