La science utilise-t-elle les recherches nazies ? Les médecins des camps de concentration menaient des recherches sur les vaccins, les antibiotiques, la fertilité, la transplantation et l'eugénisme. La majorité de ces expériences étaient soit inutiles, soit scientifiquement douteuses, soit déjà réalisées. Une série d'études sur les limites de la résistance humaine sort du lot: au camp de Dachau en 1942, le docteur nazi Sigmund Rascher fit immerger environ 300 victimes nues dans de l'eau glacée pendant deux à cinq heures pour enregistrer leur rythme cardiaque, le contrôle de leurs muscles et leur température, et nota à quel moment les sujets perdaient conscience (son objectif déclaré était d'évaluer combien de temps un pilote abattu pourrait survivre en mer du Nord). Plus de 80 prisonniers moururent pendant ces expériences. Certains scientifiques avancent que les données obtenues par Rascher sont très utiles et impossibles à reproduire. Des dizaines de journaux médicaux citent cette recherche, qui a joué un petit rôle dans la mise au point de combinaisons de survie pour les bateaux de pêche en eau froide et dans les techniques de réchauffement des patients en hypothermie.Les découvertes de Rascher n'établissent pas le seuil de tolérance humain absolu au froid, puisque ses victimes étaient décharnées et subissaient depuis des semaines ou des mois des traitements inhumains. Mais ses résultats complètent et étendent le champ d'action des expériences modernes, dans lesquelles on ne peut faire baisser la température corporelle des patients en deçà de 35 degrés (les cobayes de Dachau furent laissés dans l'eau glacée jusqu'à ce que leur température descende à 26 degrés ou moins). De cette expérience, nous avons appris que les taux de refroidissement à température très basse sont comparables à ceux que l'on constate dans des conditions modérées.
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Lieu de tortureAucune des autres expériences menées dans les camps de concentration ne s'est avérée d'une quelconque utilité. Beaucoup des résultats obtenus étaient prévisibles, comme le fait que des gitans prisonniers ne pouvaient survivre pendant 12 jours en ne consommant que de l'eau salée. D'autres projets, comme les tentatives de Josef Mengele d'augmenter le taux de naissances multiples chez les aryens, se soldèrent par des échecs cuisants, tandis que la recherche sur la stérilisation de masse ne serait d'aucune utilité aux médecins modernes, voire ne produirait pas de données conséquentes. Les quelques expériences nazies poursuivant des buts valables, comme certains tests d'innocuité de nouveaux antibiotiques, furent reproduites ailleurs dans des conditions humaines et donnèrent des résultats plus fiables (pour tester leurs antibiotiques, les nazis blessaient un prisonnier, provoquaient une gangrène en bloquant la circulation sanguine dans la zone blessée, l'exposaient à des bactéries puis tentaient de traiter l'infection provoquée).Les recherches menées dans les camps de concentration n'étaient qu'une des facettes d'un programme scientifique nazi qui connut un grand succès par ailleurs. Les médecins allemands de l'époque de la Seconde Guerre mondiale établirent le lien entre amiante et cancer du poumon, et les scientifiques allemands mirent au point le microscope électronique.Après avoir entendu les témoignages à charge contre les médecins nazis aux procès de Nuremberg, les juges adoptèrent 10 principes visant à éviter à l'avenir les recherches contraires à l'éthique. Le consentement éclairé, la première des recommandations, reste la clé de voûte des études médicales. Mais la communauté scientifique n'est pas encore parvenue à trouver un consensus sur la manière de traiter des données scientifiques valides obtenues de façon non éthique. La plupart des revues ne pratiquent pas de censure sur la citation de données obtenues par les nazis, mais certains chercheurs ont vu leurs articles rejetés pour y avoir mentionné les études de Rascher.
Brian Palmer