Mémoire et destin

Fin d'une adolescence en temps de guerre

Roger - A. Lhombreaud

Il s'appelait Jacques [ pseudonyme de guerre ] du Lycée Michel-Montaigne de Bordeaux…survivant d'une cohorte anonyme et déjà preque oubliée de Résistants qui ont souffert de l'abomination des tortures et des camps d'extermination…
Dès I94O, la rhétorique de De Gaulle a exercé sur lui un magnétisme prenant pour galvaniser un peuple avec des mots vrais, exprimés dans un style vigoureux et épique au milieu de la débandade générale, c'est l'esprit de résistance, la volonté de ne jamais accepter l'intolérance et l'injustice, la persécution et l'exploitation de l'Homme…C'est le sentiment essentiel de la révolte. Camus l'a formulé : " Dans l'épreuve quotidienne qui est la nôtre, la révolte joue le même rôle que le cogito dans l'ordre de la pensée; elle est la première évidence. Mais cette évidence tire l'individu de sa solitude.Elle est un lien commun qui fonde sur tous les hommes la première valeur. Je me révolte, donc nous sommes ".
En septembre 4O ( avec Robert Q. ), il confectionna des tracts antiallemands…action interdite…audace…courage ou inconscience…
Quelque temps après, substitution du contenu du livre " Ce que les Français doivent savoir " à l'institut Culturel allemand du livre. Il est entré consciemment dans l'Armée des Ombres. L'inévitable devait se produire ! Le 4 juin, il est arrêté à son domicile par la Gestapo.
Tel un chef d'Etat en visite, il salue du bras les personnes présentes, à droite, à gauche. Au bout de quelques secondes, ses accompagnateurs l'obligent quand même à cesser ces gestes incongrus. Les voisins applaudissent ? Quel bien cela lui fait ! Et le 5 juin, c'est l'incarcération au fort du Hâ, les interrogatoires de la Gestapo et le procès…Les réponses fusent spontanément comme pour narguer le destin par des gens plus âgés que lui, ayant accaparé une autorité qu'il ne reconnaît pas…Sinon, il aurait fallu qu'il se couche devant eux ! Et ça, il n'en est pas question !
 
GENERAL DE GAULLE
"LA FRANCE EST DEBOUT".
La bataille suprême est engagée, après tant de combats, de fureur, de douleur, voici venu le choc décisif; le choc tant espéré, bien entendu, c'est la bataille de France et c'est la bataille de la France. D'immenses moyens d'attaque: c'est-à-dire pour nous de secours, ont commencé à déferler à partir des rivages de la vieille Angleterre, devant ce dernier bastion de l'Europe à l'Ouest, fut arrêtée naguère la marée de l'oppression allemande, il est aujourd'hui la base de départ de l'offensive de la liberté. La France submergée depuis quatre ans mais non point réduite ni vaincue, la France est debout pour y prendre part. Pour les fils de France, où qu'ils soient, quels qu'ils soient, le devoir simple et sacré est de combattre par tous les moyens dont ils disposent. Il s'agit de détruire l'ennemi, l'ennemi qui écrase et souille la Patrie, l'ennemi détesté, l'ennemi déshonoré. L'ennemi va tout faire pour échapper à son destin, il va s'acharner, à tenir notre sol aussi longtemps que possible, mais il y a beau temps déjà, qu'il n'est plus qu'un fauve qui recule, de Stalingrad à Tarnopole des bords du Nil à Bizerte, de Tunis à Rome, il a pris maintenant l'habitude de la défaite. 
 
Tout au long de son existence, ces minutes, ces heures, certainement, laissèrent une empreinte sur ses réactions, ses pensées, sa volonté, et il se sentira à jamais le frère de tous les torturés de la terre ! Quelle leçon d'humilité ! Il se sentira étrangement frère des démunis de la Terre. Il devient un prisonnier - philosophe et " (…) dire aussi que plus de la moitié de l'humanité dort sur des nattes ou à même le sol…"

Il connaîtra l'ataraxie due à l'épouvante des autres, à l'impassibilité, à la relative inconscience impavide : " (…) les épreuves subies nous ont marqués à jamais, et rien ne sera plus comme avant…"

Lucide aussi ! Il gardera à jamais le remords de tel résistant qu'il venait d'intégrer dans son organisation en I943, qui a été arrêté et a agonisé dans les supplices, à Tours. Et tant et tant d'autres partis vers Drancy et les camps…Il comptera par plusieurs dizaines les camarades qu'il avait, pour la plupart, recrutés lui-même et qui ne rentrèrent jamais de la Nuit et du Brouillard…" Etre homme, c'est précisément être responsable. C'est connaître la honte en face d'une misère qui ne semblait pas dépendre de soi…" écrivait dans Terre des Hommes Antoine de Saint-Exupéry, dont la notion de responsabilité semble avoir été la constante préoccupation. Comment ne pas rester obsédé par ces vies brisées, brisées précisément parce qu'elles ont croisé votre existence ?

Il a choisi l'arme du renseignement, pour ne pas avoir à user dans cette guerre d'une arme réelle et mortelle. Pourtant, il a comme tant de ses camarades, plus de sang sur les mains que s'il avait tenu - reconnaît-il - une mitraillette ! Le comble de sa colère vient du fait que ce sont trop souvent des compatriotes, parfois ses propres amis, qui ont été les victimes des actions dans lesquelles il a été impliqué ! Et que dire de l'assassinat, dans les villes, de gradés allemands avec les retombées abominables sur les otages sans, pour autant, provoquer un sursaut populaire de protestation et de résistance : ceux qui ont ordonné ces actions portent une bien terrible responsabilité, reconnaît-il ! Il gardera cette méfiance d'un monde où il est difficile de rester " pur ", même si l'on est animé par un idéal et par le sens du dévouement à la communauté.
Pour Saint-Exupéry " Le héros, c'est celui qui a compris que toute action relève d'un absolu et que la grandeur du héros c'est de laisser la meilleure part à cet absolu bien que le fondement de l'absolu lui échappe dans l'obscurité du nihilisme contemporain. C'est bien d'une foi qu'il s'agit mais d'une foi perdue dans un monde qui ne s'étonne même plus du silence de Dieu" . Jacques témoigne par un pari qui ne porte plus sur l'infini mais sur lui-même, sur la valeur de l'humanité, découvrant sa solitude, le héros loin de la fuir l'assume comme seule source possible de son existence. Par le paradoxe d'une action continuée, il l'environne de sens et entraîne ses compagnons de route.
La Résistance fut palpitante de vie et d'ardeur, d'enthousiasme et de sacrifice, et il est bon qu'on le dise. Elle fut autre chose que la levée en masse des partisans, des réfractaires, des milices patriotiques. La Résistance fut un esprit, un état d'âme. La Résistance est née d'une chaude, d'une lumineuse rébellion. Elle est la protestation des coeurs généreux contre la raison sordide. Elle est l'élan unanime d'un peuple vers son renouveau. Elle est aussi une splendide page d'épopée
La chose la plus difficile au monde est d'écrire une prose parfaitement sincère sur les êtres humains. D'abord, il faut connaître le sujet; et puis, il faut savoir l'écrire. Jacques a retenu la leçon : connaissance et sincérité. Il nous livre sans détour son autobiographie. Sa mémoire n'est pas oublieuse d'elle-même, déplacée, racornie par le temps qui passe…
 

Le Chant des Partisans

Ami entends-tu 
Le vol noir des corbeaux 
Sur nos plaines
Ami entends-tu 
Ces cris sourds du pays 
Qu'on enchaîne
Ohé partisan 
Ouvrier et paysan 
C'est l'alarme
Ce soir l'ennemi 
Connaîtra le prix du sang 
Et les larmes
C'est nous qui brisons 
Les barreaux des prisons 
Pour nos frères
La mer à nos trousses 
Et la faim qui nous pousse 
La misère
Il n'y a pas de pays 
Où les gens entre les nuits 
Font des rêves
Ici nous, vois-tu 
Nous on marche, nous on tue 
Nous on crève
Ami si tu tombes 
Un ami sort de l'ombre 
A ta place
Chantez compagnons 
Dans la nuit, la liberté 
Nous écoute
Ami entends-tu 
Ces cris sourds du pays 
Qu'on enchaîne
Ami entends-tu 
Le vol noir des corbeau
Sur nos plaines

En écrivant ce livre, l'auteur s'est mis à nu, il a découvert son moi de Résistant, des pans de sa personnalité qui n'étaient jusqu'alors inconnus que par un cercle restreint. C'est bien cela : la vérité de ce qui est raconté est donc le résultat d'un processus entre celui qui raconte et ce qu'il raconte…

Roger Lhombreaud de conclure du danger d ' INTERPRETER le passé, encore assez récent, avec des points de vue CONTEMPORAINS. Certains historiens actuels commettent des contresens sur cette période et se satisfont d'aberrations anachroniques! Ils veulent juger, 6O ans après, les situations, les perceptions, les appréciations HORS contexte. On est stupéfait de constater le METACHRONISME de certains de nos contemporains.

L'esprit de la Résistance et de TOUTES les résistances au fascisme et au nazisme - mais aussi de toutes les autres formes de résistance contre les oppressions qui voudraient briser l'Homme - est une donnée essentielle qui doit entrer dans une formation civique des générations de jeunes, qui doivent, à tour de rôle, prendre conscience de toutes les possibilités qu'ils portent en eux et acquérir une éthique personnelle et citoyenne.



Churchill

Notons en conclusion personnelle une appréciation allemande de la Résistance dans le livre du Dr. H.A. Jacobsen, Der zwelte Weltkrieg, Grünzüge der Politik und Strategle in Dokumenten, p. 285, Francfort, 1965 :
" Mais pourquoi les différents mouvements de Résistance ont-ils combattu ? En premier lieu, soutenu par l'approbation de la majorité de leur peuple, ils ont mené un combat national de libération pour une propre patrie. Ils voulaient aider au rétablissement de la liberté et de la souveraineté des nations opprimées. Pour cela, ils ne reculèrent devant aucun sacrifice ni aucune peine. Mais chez eux des motifs humanitaires jouaient également. "

Hitler.Une vocation artistique

"Je ne serai pas fonctionnaire, non et non! En vain, mon père essayait-il
d'éveiller en moi cette vocation par des peintures de sa propre vie ;
elles allaient contre leur objet. J'avais des nausées à penser que je
pourrais un jour être prisonnier dans un bureau ; que je ne serais pas
le maître de mon temps, mais obligé de passer toute ma vie à remplir des
imprimés.

... J'avais alors douze ans... Un jour, il me fut évident que je devais
devenir peintre, artiste-peintre...
Mon père en demeura preque muet.
" Peintre? artiste-peintre? "

Il douta de mon bon sens, crut avoir mal entendu. Mais lorsque mes
explications lui eurent montré le caractère sérieux de mon projet, il
s'y opposa aussi résolument qu'il pouvait le faire.
"Artiste-peintre, non, jamais de la vie!"

Des deux côtés, on en resta là. Le père n'abandonna pas son "jamais" et
je confirmai mon "quand même"."

Le récit de ce conflit familial est tiré de MEIN KAMPF. Le fils qui sent
surgir en lui une irrésistible vocation d'artiste est... Adolf Hitler.
Il va peindre, écrire des sonnets et des pièces, composer un opéra, se
passionner pour l'architecture. Visiter les musées et les monuments.
Lire une histoire de l'architecture et, de Wagner, L'OEUVRE D'ART ET
L'AVENIR. Se priver de manger pour s'offrir le théâtre et l'opéra.
Refusant tout travail fixe, il vivra à Vienne la vie de bohème.

Son ami d'enfance, Kubizek - un musicien - écrira qu'Hitler lui "confia
son intention de consacrer sa vie à l'Art... L'Art était entré depuis
longtemps dans sa vie. Il s'y consacrait avec un enthousiasme juvénile,
persuadé de sa vocation d'artiste, abandonnant collège et étude à leur
grisâtre monotonie... Pour Adolf, l'art contrebalançait son besoin
intense d'activité et le côté sérieux de son caractère... Il projetait
de réunir dans notre maison des amateurs d'art..."

Pour le malheur du monde, le cours de la carrière artistique d'Hitler
sera dévié par son échec au concours d'entrée à la section de peinture
de l'académie des Beaux-Arts de Vienne. "J'étais si persuadé du succès,
écrira-t-il, que l'annonce de mon échec me frappa comme un coup de
foudre dans un ciel clair." 

Il orienta désormais toute son ambition vers
la politique. Néanmoins, tout au long de sa vie, il continuera à se
passionner pour l'art. Dans un discours qu'il prononcera à Nuremberg en
1935 devant le Congrès national-socialiste, il chantera un hymne à la
gloire de l'Art, de l'Art avec un A majuscule ; et lorsqu'il occupera
Paris en 1940, il s'inquiétera du sort de L'ASTRONOME de Vermeer, de la
collection Rothschild.

[ Jean Gimpel in "Contre l'art et les artistes" - Seuil - 1968 (épuisé) ]