Laethem-Saint-Martin
C'est essentiellement la fuite hors de la ville qui rassemble les divers artistes de Laethem, plutôt que la recherche de motifs champêtres. A la longue cependant, dans un processus d'interaction constante, il se développe une certaine relation à la nature qui a la force d'une expérience « religieuse ». Sans doute peint-on le paysage, le plus souvent même sur le vif, mais on y intègre aussitôt une distance par rapport au quotidien.
Une réalité plus profonde, cachée derrière les choses, se fait connaître tout en restant voilée. Celui qui contemple ces oeuvres cherche inévitablement des concepts destinés à donner un nom à l'infini, à l'éternel, à l'insaisissable. La religiosité peut prendre forme de manières diverses : par l'évocation d'une atmosphère sereine, intemporelle ; par le choix d'un point de vue inattendu ; par le recours à une palette indécise, presque spiritualisée ; par la stylisation et la décantation de la représentation ; par la soumission des formes à un rythme répétitif qui suggère l'infini. Des artistes laethémois tels que Albijn van den Abeele, Valerius de Saedeleer, Gustave van de Woestyne et Albert Servaes se sentent manifestement incités à représenter la réalité comme un « transparent » du sacré. Ils s'adonnent à cette tâche les uns de façon plus explicite que les autres dans un climat de recueillement et de piété.


L'Etang
Gustave De Smet

Le paysage rendu directement, sans intervention marquante du peintre, peut servir la pensée et devient alors témoignage. Parfois l'intimité du bois, avec son mur de verdure et de troncs, convoque notre conscience du sacré. Le champ de vision réduit souligne le sentiment de recueillement. Quant au vaste panorama, épuré, vide, n'offrant aucun « objet de curiosité », il peut semblablement référer à une dimension surnaturelle et sacrée. De temps à autre, le peintre place un écran d'arbres ou de branches au premier plan : l'attention redoublée, qui va aussi bien au détail qu'à l'immensité du paysage, traduit le respect pour une nature dotée d'une âme. Cette impression se renforce encore lorsque le paysage s'estompe sous un lit de neige.
Il arrive également que l'artiste intervienne de façon délibérée et que, partant d'intentions précises, il délimite un certain espace dans la représentation. Ainsi naît un type particulier de paysage : jardin clos. Cette typologie médiévale symbolise la pureté de la Vierge mais est également le modèle du paradis terrestre.

De Saedeleer et Van de Woestyne font souvent appel à cette forme de paysage consacrée par le temps. Enfin, le paysage, ou plus souvent encore la suggestion du paysage, peut devenir le décor d'un épisode biblique, d'un événement liturgique ou d'une scène de la Légende dorée.


Hora Alba
Gustave Van de Woestijne

Les artistes qui s'insèrent à strictement parler dans le cadre historique du symbolisme laethémois sont les peintres Valerius de Saedeleer et Gustave van de Woestyne, le sculpteur George Minne et l'artiste-décorateur Jules de Praetere. Soutenus par l'écrivain-philosophe Karel van de Woestijne, ils reflètent vraiment «l'esprit de Laethem ». Toutefois, cette délimitation exclut un artiste qui exercera une influence certaine sur la vie laethémoise et dont la vision de la nature ne sera pas sans utilité pour ses collègues : Albijn (Binus) van den Abeele (1835-1918). Son grand thème est le paysage. Son art se distingue par la douceur veloutée de la manière, l'usage parcimonieux de la pâte et l'acuité de l'observation ; chez lui, les choses les plus humbles sont pour ainsi dire mises sur écoute jusqu'à ce qu'elles livrent leur secret. Son respect profond de la nature ne souffre à cet égard aucune réduction picturale. «Rien n'est beau que le naturel », tel est l'adage personnel de Binus van den Abeele. Ce n'est pas une phrase édifiante, mais une attitude face à la vie et une tâche à accomplir. Vers 1900, les sous-bois et les sapinières de Laethem deviennent son champ d'action favori. Plus que jamais, le champ visuel est restreint. Graduellement, la touche prend un caractère ouaté, estompé : les objets sont suggérés plutôt que rendus avec minutie.


La Plaine en hiver
Valerius De Saedeleer

A l'époque du symbolisme, nombreux sont ceux qui subissent la fascination de la forêt. En 1894, Fernand Khnopff peint une vue sylvestre, "Fosset. Sous les pins" ; le même cadrage abrupt confère à ce paysage inhabité et silencieux une même atmosphère mystérieuse, comme si ce qui était montré n'était pas la nature mais le grand mystère de l'existence. De même, les vues de forêts et de parcs de William Degouve de Nuncques, le peintre-rêveur bruxellois, sont imprégnées d'un tendre et doux symbolisme : on y retrouve le même silence, le même intimisme, les mêmes secrets muets. Vers 1902, Gustav Klimt réalise les deux versions de sa "Hêtraie" ; malgré une approche plutôt décorative, ces vues sylvestres possèdent une tonalité méditative particulière. Plus tard, une "Vue d'un bois le soir" (1911) de Gustave de Smet évoquera une atmosphère plus mélancolique.
Il ne fait nul doute que, pour les amis gantois qui se plongent vers 1900 dans la paix de Laethem, l'empathie qui unit Van den Abeele à la nature est une source d'inspiration. Aux yeux de ces citadins qui cherchent leur voie, son art rayonne la sérénité et le naturel. Ils trouvent chez leur aîné une alternative bienvenue à la domination de l'impressionnisme. En outre, la strate sacrée de son art, souvent perceptible en filigrane et parfois de façon explicite, leur est sans doute un point de repère. Par ailleurs, Van den Abeele, qui est secrétaire communal, crée, par son comportement serviable et judicieux ainsi que par son intérêt pour les choses de l'art, les conditions matérielles qui permettent à une colonie d'artistes de prospérer. Pour ses collègues, il prépare en silence des opportunités, assure l'intendance tout en assumant le rôle du protecteur plein de sollicitude.


Sapinière en février
Albijn Van Den Abeele


In : Une rare plénitude
Les artistes de Laethem-Saint-Martin 1900-1930
Piet Boyens
Ludion - Flammarion - 2001