Leopold Wilhelm
Bernhard est né le 15 juin 1915 à Berlin. Il était
issu de deux vieilles familles aristocratiques allemandes. Sa mère,
Franziska, descendait des Bokelmann de Lubeck (Thomas Mann raconte leur
histoire dans Les Buddenbrook). Son père, Alexander, colonel dans
l’armée prussienne, était revenu de France à pied
après l’armistice du 11 novembre 1918 ; par admiration pour cet
homme imposant, les Français lui avaient permis de conserver son
sabre (dans le roman, le personnage du père s’inspire d’un pasteur
berlinois que Leopold admirait profondément). Comme tant d’autres
dans l’Allemagne de l’entre-deux-guerres, Leopold Bernhard fut un enfant
chétif, de santé fragile.
Ses parents étaient
aisés, mais l’inflation des prix était alors telle qu’il
leur était difficile de se procurer de quoi manger à leur
faim. Leopold souffrit longtemps des effets de la malnutrition. Sa belle-fille
se souvient que, des années après, il avait encore en horreur
la bouillie d’avoine. Très jeune, il perdit ses dents, il souffrit
de rhumatismes articulaires et d’une déformation de la colonne vertébrale,
sans parler d’une méningite contractée à New York
dans les années 1940. Un de ses collègues américains
se rappelle pourtant un homme vif et plein d’énergie : « A
l’époque où nous l’avons connu, Leopold était malade,
mais il n’avait rien de maladif, il n’était pas même voûté
».
Leopold fit sa scolarité
au Bismarck Gymnasium de Berlin, puis entra en mars 1933 à l’université
de Zurich. Il suivit les cours des éminents théologiens Carl
Barth et Emit Brunner, avant d’obtenir son diplôme en octobre 1936.
Parce que Hitler avait suspendu toutes les ordinations, et parce que sa
résistance active à la mainmise des nazis sur l’Église
avait mis sa vie en danger, Leopold reçut d’Otto DeBelius, évêque
de Berlin/Brandebourg, cet ordre sans réplique : « Allez-vous-en
! »
S’étant procuré
un visa d’étudiant, il arriva aux États-Unis en 1938 et entra
au séminaire de New York. Son père et sa mère vinrent
ensuite lui rendre visite et il tenta de les convaincre de rester. Mais
ils regagnèrent Berlin; quand la guerre éclata, ils s’installèrent
à Dresde, où son père croyait être « à
l’abri, puisqu’il n’y a rien à bombarder ». Ils périrent,
ainsi que la sœur de Leopold, dans le bombardement du 13 février
1945.
C’est
à Philadelphie que Leopold rencontra sa future épouse, Thelma
Kaufmann (Erika est une pure invention). Thelma était cantatrice,
spécialisée dans la musique d’église; elle s’intéressait
aux lieder allemands, mais comme elle avait besoin d’améliorer sa
prononciation, elle s’adressa au séminaire luthérien de New-York.
On lui répondit : « Nous avons quelqu’un, et il a réellement
besoin d’argent. » Le coup de foudre fut réciproque et ils
se marièrent en janvier 1940 à Philadelphie. Ils n’eurent
pas d’enfants, mais elle avait une fille d’un premier lit, également
prénommée Thelma ; Leopold l’adopta et l’aima comme sa propre
fille.
Leopold fut finalement ordonné
pasteur le 22 mai 1940 à Pittsburgh par le synode de la United Lutheran
Church in America, mais il eut du mal à trouver une paroisse; dans
la hiérarchie luthérienne, beaucoup avaient des sympathies
pour l’Allemagne et considéraient tout exilé comme un renégat.
Il finit par occuper une cure à Gary (Indiana), dans une paroisse
bilingue où vivaient beaucoup de Saxons favorables à Hitler
: quand l’invasion de la Tchécoslovaquie fut annoncée, il
y eut des cris de joie.
Un soir, Leopold découvrit
dans l’église un groupe de paroissiens qui projetaient un film sur
l’invasion de la Pologne par les nazis afin de récolter des fonds
pour soutenir l’Allemagne. Il éteignit le projecteur, ordonna aux
participants de se disperser, confisqua l’argent, puis blâma les
coupables du haut de sa chaire. Peu après, un paroissien agonisant
le mit en garde sur son lit de mort: « Vous êtes en grand danger
d’être tué. » Leopold apprit que, grâce aux groupes
de sympathisants, l’ambassade d’Allemagne arrêtaient les fugitifs
réfugiés aux États-Unis et les rapatriait de force.
Il contacta le FBI, qui l’envoya dans une obscure paroisse au fin fond
de l’État de New York.
Par l’intermédiaire
du FBI, Leopold rencontra dans le plus grand secret la romancière
Kressmann Taylor pour lui raconter son histoire, qui, avec les adaptations
nécessaires, deviendrait le roman Jour
sans retour.
Avec l’appui officieux
du gouvernement et le soutien de fonds privés, Jour sans retour
devait être inscrit sur la liste des best-sellers, au catalogue du
Book-of-the-Month Club, et une adaptation cinématographique était
prévue, mais tout fut annulé après l’attaque japonaise
sur Pearl Harbor : il n’était désormais plus nécessaire
de renforcer les sentiments antifascistes des Américains.
Durant la guerre, et même
après, Leopold jurait que rien ne le ferait retourner en Allemagne.
Il disait à ses amis: « Il faudra cent cinquante ans pour
que l’Allemagne retrouve son âme. » Il devint citoyen américain,
non sans peine !
Au sein de l’Église
luthérienne américaine, Leopold ne tarda pas à se
distinguer. Après Gary de 1939 à 1940, il fut pasteur à
Cohocton (New York) de 1940 à 1942, à Jersey City (New Jersey)
de 1943 à 1945, à Brooklyn de 1945 à 1951, à
Baltimore de 1951 à 1954, à New York de 1954 à 1960,
à Chicago ( à la mission du centre médical ) en 1960,
puis à Columbus ( Ohio ) de 1960 à 1969.
Il fut envoyé à
Buffalo de 1969 à 1971, puis dans deux églises de Washington:
St Peter, de 1971 à 1976, puis Reformation, où il fut nommé
assistant aux « affaires publiques » pour la Lutheran Church’s
Division of Mission in North America (qui assurait la liaison entre l’Église
et le gouvernement américain), de 1976 à 1985. Il participa
à quantité de comités, tant pour l’Église luthérienne
que pour des organismes œcuméniques.
Le révérend
Leopold Bernhard est mort d’une maladie des reins le 2 mars 1985. Robert
et Blanche Jenson, ses amis, ont passé plusieurs années à
classer la masse d’écrits et autres documents retrouvés dans
son bureau, à présent déposés aux archives
du séminaire luthérien de Gettysburg (Pennsylvanie). On y
étudie encore ses sermons et son influence se prolonge de mille
manières.
Si intéressants
qu’ils soient, les détails de la vie de cet homme ne pourront jamais
révéler l’impact qu’il eut sur son époque et sur les
générations suivantes. Les individus informés engendrent
d’autres individus mieux informés, les pasteurs sages et courageux
inspirent d’autres pasteurs plus compétents. Une influence se répand
dans une multitude de directions inconnues; il est impossible de mesurer
celle d’un homme comme Leopold Bernhard, dont le courage et la foi face
à la tyrannie ont modelé la résistance au nazisme
et la vie aux États-Unis, où son influence, peut-être
aussi cachée que son ancienne identité, pourrait bien s’exercer
encore sur beaucoup de générations à venir.