Paul Klee
Né en 1879, Paul Klee a grandi en Suisse mais il était, comme son père, de nationalité allemande. La légende veut que ce soit la grand-mère Frick qui l’ait initié au maniement des crayons et du pinceau. Ses dessins d’enfant ont été conservés. II en retint même plus tard quelques-uns qu’il fit figurer dans le catalogue de ses oeuvres. Klee entra à l’école en 1886. A sept ans déjà, il commença l’étude du violon et sut très vite en jouer si bien qu’à onze ans il fit partie, à titre de membre honoraire, de l’orchestre des concerts d’abonnement de la Société de musique de Berne. Parallèlement à cela, il dessinait et écrivait. Mais si l’on encourageait vivement ses talents de musicien, il n’en allait pas de même de ses dons pour le dessin. C’est pourquoi il est très difficile aujourd’hui de dire ce pour quoi il était alors le mieux doué. Le choix de son métier s’explique en grande partie par une opposition à ses parents qui, eux, voulaient en faire un musicien. Il y avait à la décision de Klee un autre motif encore qu’une volonté d’émancipation. Il était persuadé aussi qu’en musique, l’apogée était déjà dépassée. Les compositeurs contemporains ne l’intéressaient pas. Le choix de son métier fut probablement dû aussi à son désir de créer et à la conviction qu’il avait de n’y réussir que dans les arts plastiques et non dans la musique.


Avertissement aux bateaux
1917

En septembre 1906, Paul Klee et Lily Stumpf se marièrent à Berne et emménagèrent, le 1° octobre, à Munich, dans un petit appartement situé dans le quartier de Schwabing. Lily donnait des cours de piano, Klee peignait et s’occupait du ménage. A Berne déjà, il avait réfléchi au partage des tâches: «Nous travaillerons tous les deux. Je ne sais pas combien de temps; je ne veux pas passer pour un bourgeois.» Mais ses tentatives pour gagner de l’argent grâce à son travail et participer ainsi à l’entretien de la famille échouèrent. L’illustration qu’il devait faire pour le Simplicissimus, par exemple, fut un échec. On a souvent insisté sur le fait que l’évolution artistique de Klee avait été très lente. Des années passées à Berne sont nées essentiellement les onze « Inventions » et les peintures sous verre avec les essais de tonalité. Ses essais de peinture à l’huile firent certes progresser sa technique mais le résultat ne l’avait pas satisfait. Dans ses lettres à Lily, Klee insistait bien sûr toujours sur la somme importante de travail fourni, mais ces lettres se composaient essentiellement des comptes-rendus de concerts auxquels il avait assisté. Klee lui-même jouait à nouveau du violon dans l’orchestre, écrivait des critiques de théâtre et de concerts pour le journal «Berner Fremdenblatt» et lisait beaucoup. Ainsi, le temps consacré à la musique sans oublier le temps passé en répétitions, équivalait au temps qu’il consacrait à sa formation artistique.
Il n’était alors pratiquement pas confronté aux courants de l’art moderne. Il faut attendre 1905 pour que, grâce au dessinateur et illustrateur Jacques Ernst Sonderegger (1882-1956), il s’intéresse à Henri de Toulouse-Lautrec (1864-1901), Edvard Munch (1863-1944) et James Ensor (1860-1949). Il est tout à fait possible que l’atmosphère familiale ait freiné son évolution artistique, mais Klee n’était pas encore prêt non plus à abandonner la musique; elle continuait à tenir chez ses parents la première place. Il s’était certes décidé pour les arts plastiques mais ne voulait pas pour autant renoncer à son autre passion. Le temps passé à faire de la musique et le handicap que constituait sa famille sont peut-être à l’origine de son épanouissement relativement tardif dans la peinture. A Munich, sa situation n’évolua pas très vite non plus. Son fils Félix lui prit ensuite le temps dont il aurait eu besoin pour progresser plus rapidement.
Le 30 janvier 1933, Adolf Hitler devenait chancelier du Reich. Klee observa avec appréhension l’évolution politique en Allemagne et était conscient de l’éventualité d’un coup d’Etat; il fut d’ailleurs très vite la cible de critiques très violentes, mais il n’en tirait encore pour lui aucune conclusion. Deux jours après paraissait dans le journal national-socialiste «Die Rote Erde» (La terre rouge) un article qui désignait l’Académie de Düsseldorf comme «un fief d’artistes juifs». On pouvait y lire entre autres: «Klee, célèbre déjà comme professeur au Bauhaus de Dessau fait donc son entrée. Il raconte à qui veut l’entendre que dans ses veines coule du pur sang arabe, alors qu’il est un Juif de Galicie» ». Klee avait manifestement lu cet article puisqu’il écrivait le jour même à Lily : «J’éprouve en ce moment une sensation étrange ... Mais pourquoi faut-il que je lise d’autres journaux que les nôtres!». Et il terminait sa lettre en annonçant de façon abrupte que «son supérieur était un professeur hitlérien de Hanovre», ce qui signifiait en d’autres termes que Walter Kaesbach (1879-1961), jusqu’alors directeur de l’Académie, avait été limogé. Les Klee quittèrent Düsseldorf et louèrent alors à Berne un trois pièces. Ils renouèrent avec les amis de leur jeunesse. Klee peignait, même si c’était moins que les années précédentes. Il semble que Klee n’ait pas été très heureux à Berne. II avait fait pourtant dès son arrivée une demande de naturalisation. On lui répondit qu’il lui fallait attendre un délai de cinq ans.


Légende du Nil
1937

En 1935, Klee tomba gravement malade. On diagnostiqua d’abord à tort une rougeole. Il souffrait en réalité d’une sclérodermie, une maladie rare dont l’origine est inconnue et qui, après un durcissement de l’épiderme et un déssèchement progressif des muqueuses, connaît la plupart du temps une issue fatale. On peut faire un rapprochement entre le début de cette maladie et sa situation qui lui paraissait alors sans issue. L’année 1936 ne compte que 25 numéros dans son catalogue. Le diagnostic avait été établi entre-temps. Dans ses lettres à Lily,  il évoquait sa maladie sans s’appesantir, mais la perspective de la mort avait eu sur lui au début un effet paralysant. Sa productivité augmenta encore une fois considérablement l’année qui précéda sa mort. II peignit, en 1937, 264 tableaux, en 1938, 489, c’est-à-dire presque le double et en 1939, il inscrivait 1254 tableaux à son catalogue. C’était bien plus que ce qu’il avait jusque-là produit en une année. Son style évolua encore une fois. La taille de ses tableaux augmenta progressivement. Il s’accommodait de l’inconfort du petit logement où il disposait de moins de place que dans les ateliers du Bauhaus ou à Düsseldorf. Les thèmes choisis continuaient à exprimer la double difficulté de sa situation: son destin personnel et la situation politique en Allemagne; mais son esprit et la joie de peindre la vie rejaillissaient à nouveau. Cela se voit par exemple sur le tableau « Le musicien » réalisé en1937. Le visage peint à larges traits de pinceau noirs traduit le déchirement intérieur de Klee. « Révolution du viaduc » a été interprété comme une oeuvre à portée historique. On y a vu une contribution de Klee à l’art antifasciste. Le thème est directement lié à la situation politique en Allemagne. « Légende du Nil » au contraire exprime une attitude positive face à la vie: des rectangles bleus, d’intensité variable, imbriqués les uns dans les autres.

De nombreuses oeuvres de cette année 1939 trahissent l’amertume, l’angoisse et le chagrin. « Explosion de peur III » et « Cimetière » en sont des exemples frappants; le titre et la manière de ces deux ta bleaux expriment sans équivoque ces sentiments. En 1939 c’est-à-dire après avoir résidé cinq ans sans interruption en Suisse, Klee put enfin demander sa naturalisation. Mais cette formalité s’avéra cependant être plus complexe qu’il ne l’avait imaginé. Bien qu’il fût né et eût grandi en Suisse, les conditions restaient très sévères. Et l’obstacle principal était son activité artistique: dans les années trente, la Suisse conservatrice, où un parti national-socialiste comptait aussi un grand nombre de partisans, assimilait l’art moderne à des idées politiques de gauche.

Les admirateurs de l’art moderne ne représentaient qu’une petite minorité. Et lorsqu’au début de l’été 1936 eut lieu à Berne la grande «Exposition nationale», l’avant-garde en était totalement absente. Parallèlement à cette manifestation-là, la Maison des arts de Zurich organisa une exposition intitulée «Problèmes actuels de la peinture et de la sculpture suisses» et qui mettait à l’honneur en Suisse Paul Klee, Hans Arp (1887-1966) et Charles Le Corbusier (1887-1965), les trois représentants les plus importants de l’art moderne.
Cette atmosphère un peu survoltée s’aggrava dans les années qui suivirent et Klee, à cause précisément des implications culturelles et politiques de son art, fit l’objet d’une surveillance sévère. On demanda au conservateur du Kunstmuseum de Berne de rédiger une expertise; Klee avait dû subir des interrogatoires de police, d’autres artistes s’étaient vus soumis aussi à des investigations poussées. Ces interrogatoires fournirent la matière au rapport secret d’un fonctionnaire de police; ce rapport faisait état en Suisse aussi, désormais, du concept péjoratif d’«art dégénéré». Il était dit dans ce rapport que l’extravagance de Klee pouvait un jour le mener à la folie, que des peintres suisses voyaient dans cette tendance une menace pour eux-mêmes et considéraient le triomphe de cette tendance comme une insulte à l’art véritable, une dégradation du bon goût et de la santé mentale de la population. On pouvait y lire par ailleurs que l’art de Klee était, dans un intérêt uniquement financier, encouragé par des marchands juifs. Ces affirmations rejoignaient celles du national-socialisme allemand. A l’exposition «Art dégénéré», les tableaux de Klee avaient été comparés à l’art des malades mentaux; en 1933 déjà, il avait été qualifié de Juif de Galicie; on se contentait ici, mais avec la même intention, de le mettre en relation avec des marchands juifs.


Lieu visé
1922

Les autorités suisses lui accordèrent cependant la naturalisation. Il ne lui manquait plus que le droit de citoyenneté de la commune de Berne dont il devait faire la demande séparément. Il la fit le 15 janvier 1940. II eut encore à subir d’autres interrogatoires avant que le conseil municipal n’inscrive enfin le «cas Klee» à son ordre du jour du 5 juillet 1940, pour qu’il y soit définitivement réglé. Ce point fut ensuite retiré de l’ordre du jour : Klee était mort le 29 juin. Le voeu d’être citoyen de cette ville, qu’il formulait en conclusion de son curriculum vitae le 7 janvier 1940, ne se trouva ainsi jamais exaucé. Paul Klee n’est pas mort à Berne. Il était parti en mai dans le Tessin pour y suivre une cure. Le 8 juin, il fut transporté à l’hôpital de Locarno et y mourut le 29 juin. Le corps fut incinéré à Lugano et la cérémonie funèbre eut lieu le 4 juillet à Berne.

Source :
Paul Klee
Susanna Partsch
Taschen - Köln - 2003