|
Katyn
Au printemps 1940, 21 857 officiers
polonais étaient massacrés sur ordre de Staline. La propagande
soviétique attribua le crime aux nazis. Un mensonge maintenu contre
toute évidence jusqu’à la disparition de l’URSS. On sait
aujourd’hui pourquoi.
L’assassinat,
en 1940, par le NKVD (la police politique), de milliers d’officiers polonais,
en particulier à Katyn (aujourd’hui en Biélorussie, à
l’ouest de Smolensk), a longtemps été attribué par
la propagande communiste aux nazis : c’était la version officielle
en Union soviétique et dans tous les pays du bloc communiste jusqu’au
lancement de la Perestroïka par Mikhaïl Gorbatchev, au milieu
des années 1980. L’un des plus gros mensonges du régime soviétique,
largement diffusé à l’Ouest.
En septembre
1939, l’armée soviétique envahit la partie orientale de la
Pologne, conformément aux accords secrets du pacte Ribbentrop-Molotov
qui prévoyaient le partage de la Pologne entre l’Allemagne et l’URSS.
Elle emprisonna alors la majeure partie des militaires polonais. Or les
dirigeants soviétiques considéraient que les officiers d’active
et de réserve, qui représentaient une bonne partie de l’intelligentsia
polonaise, formaient le noyau potentiel d’une élite nationaliste.
Dès 1940, la décision fut
prise de les éliminer. Rédigé et signé par
Staline, Molotov et d’autres membres du Politburo (l’organe suprême
du parti communiste), le décret du 5 mars 1940 en porte la trace
écrite. Le texte ordonnait en effet aux organismes du NKVD d’examiner
le cas de 25 700 prisonniers polonais internés dans plusieurs camps
selon une procédure spéciale, sans faire comparaître
en jugement les détenus et sans formuler d’accusation, appliquant
à leur égard la plus haute mesure punitive – fusillade. Ce
décret a été conservé dans les archives soviétiques.
De la mort de Staline, en 1953, jusqu’à sa divulgation par Boris
Eltsine, en 1992, seul le Premier secrétaire du PCUS avait accès
à ce document, renfermant l’un des plus sinistres secrets de l’époque
stalinienne.
Khrouchtchev
Dès lors,
une question se pose : pourquoi Khrouchtchev, quand il s’est lancé
en 1956 dans son entreprise de dénonciation des crimes de Staline,
ne l’a-t-il pas dévoilé ? Dans la longue liste des horreurs
que contient son rapport au XXe congrès du PCUS, il aurait très
bien pu ajouter ce crime-là.
Si la chose était
impossible, c’est parce que Khrouchtchev avait, dans l’affaire, d’énormes
responsabilités. En 1940, il était
premier secrétaire du PC ukrainien. C’est à ce titre qu’avant
même le décret du 5 mars 1940, il avait lui-même pris
la décision de faire arrêter et déporter au Kazakhstan
les familles des officiers polonais, soit plus de 60 000 personnes.
Une lettre du
chef du KGB, Chelepine, à Khrouchtchev, datée du 3 mars 1959,
retrouvée après l’ouverture des archives moscovites, illustre
la manière dont, à l’époque, la version officielle
a été protégée. Chelepine proposait de détruire
les fiches individuelles de 21 857 prisonniers polonais exécutés
en 1940. Selon lui, ces fiches ne représentaient aucun impact opérationnel
ni aucune valeur historique et ne pouvaient avoir aucun intérêt
effectif pour les Polonais. Chelepine proposait de s’en tenir coûte
que coûte à la version officielle soviétique, qui attribuait
la responsabilité du crime aux nazis. Une version qui de plus «
s’était enracinée de manière solide dans l’opinion
publique internationale ». La proposition de Chelepine fut accueillie
favorablement par Khrouchtchev : les fiches personnelles des officiers
polonais furent détruites.
Un tel silence
n’aurait pas été possible sans la complicité des gouvernements
occidentaux. En 1943, quand les Allemands mirent au jour le charnier de
Katyn, ils firent une large publicité à cette macabre découverte
qui servait leur propagande antibolchevique (le pacte germano-soviétique
était rompu depuis juin 1941). A cette fin, ils invitèrent
sur les lieux des journalistes et une équipe de la Croix-Rouge.
Realpolitik
Les Britanniques disposaient donc depuis
1943 d’un rapport clandestin de la Croix-Rouge polonaise qui ne laissait
aucun doute
sur la culpabilité soviétique. Avant la fin de la guerre,
un rapport britannique confirma cette conclusion. Mais, en l’envoyant à
Roosevelt, Churchill le décrivit comme « une histoire cruelle,
bien écrite » et informa le président que le document
ne serait pas diffusé. En 1944, en effet, il s’agissait de maintenir
à tout prix l’alliance avec Staline. Churchill décida donc
d’occulter l’affaire de Katyn, allant jusqu’à estimer qu’elle était
sans aucune importance pratique.
Une directive du bureau de propagande
politique britannique concluait : « Notre tâche est d’aider
à faire que l’histoire enregistre l’incident de la forêt de
Katyn comme une tentative sans importance des Allemands pour retarder leur
défaite à l’aide de méthodes politiques. » Pourtant
peu suspect de complaisance à l’égard de Staline, le gouvernement
britannique était donc guidé en 1945 par des considérations
de Realpolitik. L’attitude de Roosevelt fut quant à elle déterminée
sans doute par son indifférence à l’égard du destin
de l’Europe orientale et par son souci de s’assurer la coopération
de Staline dans l’organisation du monde d’après-guerre. Il fallut
donc attendre le déclenchement de la guerre froide pour qu’apparût
l’opportunité de dire la vérité. En 1951, le Congrès
des États-Unis décida de constituer une Commission spéciale
d’enquête sur Katyn, qui déclara à l’unanimité
que des preuves définitives et sans équivoques existaient
selon lesquelles le NKVD soviétique avait commis le massacre des
officiers de l’armée polonaise dans la forêt de Katyn, près
de Smolensk, Russie, au plus tard au printemps 1940.
Gorbatchev
Restait encore
à convaincre l’opinion publique occidentale, exposée à
la propagande active du mouvement communiste international. Les gouvernements
britanniques se refusèrent à approuver officiellement les
conclusions américaines. Ainsi, la Grande-Bretagne ne publia jamais
les documents en sa possession et interdit à plusieurs reprises
à la communauté polonaise en Angleterre de commémorer
l’événement. Quant aux livres d’histoire, ils continuèrent
pour la plupart à faire porter la responsabilité de ce crime
aux nazis. Tout changea avec Gorbatchev. Après avoir lancé
sa politique de Glasnost, ce dernier n’eut plus les moyens de résister
aux pressions de l’opinion publique polonaise. Le 13 octobre 1990, au cours
d’une cérémonie au Kremlin, il présenta des excuses
officielles au peuple polonais. Il remit également au gouvernement
polonais des cartons d’archives contenant des documents d’importance secondaire
relatifs au massacre. Sans aller toutefois jusqu’à permettre la
publication des documents principaux, en particulier la fameuse preuve
officielle du 5 mars 1940.
Eltsine
C’est donc à son successeur,
Boris Eltsine, que revint le mérite de publier enfin cette note
accablante. Alexandre Iakovlev, son conseiller personnel, a décrit
la scène au cours de laquelle Mikhaïl Gorbatchev révéla
l’existence des documents à Boris Eltsine et les lui remit : «
Mikhaïl Gorbatchev et Boris Eltsine en décembre 1991 m’invitèrent
à assister à leur rencontre, lorsque Gorbatchev céda
le pouvoir à Eltsine. L’entrevue, paisible et empreinte de respect
réciproque, se poursuivit durant plus de huit heures. Parmi les
archives particulièrement importantes, Gorbatchev passa à
Eltsine un carton de documents, ajoutant qu’il était indispensable
d’en discuter pour décider ce qu’il faudrait en faire par la suite
».
Eltsine trancha. En 1992, une fois
l’URSS dissoute, furent constituées les Archives du président
de la Fédération de Russie, parmi lesquelles 16 000 cartons
scellés renfermant des documents particulièrement secrets
et confidentiels. Le 24 septembre 1992, la chemise qui contenait les archives
essentielles sur Katyn fut ouverte par une commission spéciale :
elle contenait le décret du 5 mars 1940 et la lettre manuscrite
de 1959 de Chelepine à Khrouchtchev. En octobre 1992, ils furent
remis au président de la République polonaise de l’époque,
Lech Walesa. C’en était définitivement terminé du
mensonge de Katyn.
Le
monument du souvenir
|