Filiéristes et passeurs d’hommes

La mission Joye

Mai 1940

La percée de Sedan a été réalisée, les Panzer déferlent sur la France, les armées franco-anglo-belges se replient vers le Sud ou sur le camp retranché de Dunkerque. D’autres éléments de l’armée française ont mission de retarder l’avance allemande. Ils se battent encore sur la Sambre et sur l’Escaut. La poussée devient plus violente, l’ennemi est nombreux et bien armé. Les troupes françaises se replient par échelons successifs, en direction générale de Lille où ils espèrent rejoindre le gros de l’armée en retraite. Le 25 mai, ces éléments français qui comprennent des unités disciplinées et bien encadrées s’installent sur une ligne qui passe par le Calvaire de Lomme, Lambersart, Lille, Loos, Haubourdin et Emmerin. L’armée allemande s’approche à marches forcées et procède à l’encerclement du secteur où viennent de s’installer les Alliés. Les débouchés par où les Français comptaient s’écouler sont fermés. Les routes qui mènent à Ypres, Tournai, c’est-à-dire vers Dunkerque, sont bloquées par l’ennemi. Il faudra, décide l’Etat-Major, lutter sur place pour l’honneur. C’est ainsi que se battront avec héroïsme, tirailleurs, Nord-Africains, zouaves, artilleurs et sapeurs du génie sous les ordres du général Molinier. Le 30 mai, tout est fini. Les éléments français, après avoir épuisé toutes les munitions, détruit le matériel et les équipements, les rares chars à leur disposition, sont dans l’obligation de se rendre. L’ennemi est surpris en constatant que des éléments aussi disparates, coupés de toutes les sources de ravitaillement et de tout secours, aient pu tenir tête à plusieurs corps d’armée allemands.

Lheureux Léon

Nombreux sont alors ceux qui refusent l’idée de la captivité. Parmi eux, Léon Lheureux, lieutenant d’active au 8e Régiment de Zouaves, qui a combattu au Calvaire de Lomme. Il est originaire de la région où son père et toute sa famille habitent dans une village situé à quelques kilomètres du lieu des derniers combats. C’est Sainghin-en-Weppes, petite commune rurale dont Lheureux Ignace, père du lieutenant, est le premier magistrat.
De nuit, après avoir échangé son uniforme contre un costume civil, le lieutenant Lheureux s’échappe et parvient à gagner Sainghin-en-Weppes où son père lui donne aide et protection. Léon Lheureux n’est pas de ceux qui estiment que la tâche est terminée ; il a la ferme intention de rejoindre l’Angleterre ou de gagner la zone Sud et si possible l’Afrique du Nord où ultérieurement, il reprendra le combat pour la libération de la Patrie. Que lui faut-il pour réaliser son but ? La volonté, il l’a. Des moyens matériels, il les trouvera... Oui, car au cours de cette période douloureuse que vient de vivre la France, les populations du Nord ont réalisé qu’une fois de plus, elles doivent mettre tout en oeuvre pour aider ceux qui veulent et peuvent continuer à combattre l’envahisseur. Partout, aussi bien à Lille qu’ailleurs, se forment des groupes qui ont pour mission de recueillir, de nourrir, d’habiller les militaires alliés évadés, sans distinction de nationalité. Le 3 juin 1940, Ignace Lheureux se rend à Lille pour obtenir de faux papiers destinés à son fils. Il se présente chez A. Kervarec (Commissaire de police, chef du service des Renseignements Généraux à Lille et commissaire chef régional des Renseignements Généraux pour les départements du Nord et du Pas-de-Calais) qui accède immédiatement à sa demande. Il lui confectionne deux cartes d’identité : la carte française modèle 4 bis et la carte frontalière belge.
Kervarec

Quelques jours après, le lieutenant Lheureux tente de gagner l’Angleterre; il échoue aux environs de Boulogne. Il est refoulé par les postes militaires allemands qui isolent la ville. Il n’insiste pas, il revient sur Lille, puis pique sur Amiens où il réussit à franchir la Somme, mêlé aux flots des charrois. On le retrouve alors en zone Sud non occupée d’où il ne tarde pas à gagner l’Algérie, puis le Maroc. Il sera affecté immédiatement dans une unité active jusqu’au moment où l’Etat-Major d’Alger le désignera chef de la «Mission S.S.M.F.» (Joye).
Le 23 mai 1943, Kervarec reçoit dans ses bureaux Lheureux père, venu en éclaireur de la part du chef de la Mission Joye. Il lui demande de lui procurer deux chambres garnies destinées à une personne traquée par la police allemande, en fait, son fils... Immédiatement, satisfaction est donnée au demandeur. Cela n’avait rien de bien particulier puisque Kervarec était en liaison permanente avec des personnalités touchant de près au Comité de Coordination des Mouvements de la Résistance de la Région Nord.

Lheureux père et fils viennent ensuite dans le bureau de Kervarec. Le chef de la Mission lui expose alors le désir de ses supérieurs et le sien de travailler sérieusement dans la zone du Nord de la France. Pour cela, lui détaille-t-il, il lui faut des points d’appui à toute épreuve. Il s’étend sur sa nomination comme chef de Joye, ses pérégrinations à Alger et Londres, son parachutage dramatique dans la région de Clermont-Ferrand, son arrivée dans le Nord avec son adjoint, l’Aspirant Bellet, et son radio manipulateur dans lequel il n’a pas une entière confiance. En effet, il dépense beaucoup d’argent...Il précise que ses supérieurs lui ont interdit tout contact direct avec les mouvements de la Résistance. Pour l’instant, il estime que la plus grande prudence doit être de règle et que son désir est de travailler avec des éléments non chargés de famille et plus particulièrement avec des religieux. Kervarec pose une condition essentielle à sa participation : celle de ne figurer en aucun cas sur la liste de ses agents et sur le contrôle tenu par ses chefs (commandant Paillole). Il a fait cette restriction, car il a connu bien des drames de la Résistance qui auraient été évités si les responsables de réseaux et de mouvements n’avaient pas eu ancré en eux l’esprit «sergent-major».
Le lieutenant accepte sa participation sous cette forme et trace à grands traits ce qu’il attend de lui : généralités, informations sociales et politiques, détection des agents de l’ennemi, protection des agents alliés, renseignement, force des mouvements de la Résistance, propagandastaffel, etc... Ces consignes passées, il est entendu que le lieutenant ne lui communiquera en aucun cas le lieu où il pourrait être touché. Il passera à des dates qu’il choisira lui-même et chaque fois que cela lui semblera utile.

Réseau «Vengeance» et Colonel Remy

Et le travail habituel commence. A remarquer qu’au sujet d’une précision donnée sur l’emploi des V 1, Lheureux, à son retour de Paris, fait part à Kervarec des félicitations de ses chefs. Dans le courant du mois d’août 1943, la Mission doit développer son activité et pour atteindre ce but, Lheureux est autorisé à recruter des sous-agents avec lesquels il prendra contact directement. Kervarec indique alors à Lheureux un homme qui lui sera dévoué tant que le chef de la Mission le coiffera. Il s’agit de Thévenet André, dit Verdun, secrétaire du Syndicat des B.O.F. et de la Fédération de la Petite et Moyenne Industrie. Kervarec conduit Lheureux au 16, rue Alexandre Leleux à Lille. Il fait les présentations sans faire connaître la qualité du visiteur. Thévenet accepte. Ses services rendus deviennent incontestables. Son courrier est copieux et toujours prêt à l’heure de l’expédition. Cette activité durera jusqu’au début mars 1944, puis Thévenet, comme tous les intimes, perdront le contact avec Joye, celui-ci ayant été arrêté par la gestapo le 12 mars 1944 à Meaurepas (Somme), lieu de son P.C. principal à la ferme Opsommer.

Fin novembre 1943, Lheureux avait dû assurer un transport de courrier jusqu’au «Tube» (sous-marin), qui, venant d’Alger, devait s’approcher de Saint-Tropez. Une partie du courrier avait été pris par les Allemands, mais le courrier Nord avait pu être sauvé. En décembre 1943, il avait parlé d’une possibilité de pénétration du Service par les Allemands. Il supposait qu’un agent double travaillait dans son réseau, un certain Dick...Léon Lheureux et Charles Bellet furent donc arrêtés et déportés en Allemagne. Ils furent fusillés en novembre 1944 au camp d’extermination d’Elbricht. Parmi les principaux collaborateurs de Joye-Lheureux, outre ceux déjà cités, il faut mentionner Charles Eeckhout (dit Charlet à Lille), Tangre (dit la Grande, dactylo, à Lille), Edouard Delvaux (industriel à Roubaix), Paul Delmotte (avocat à Douai) et Jules Renard (industriel à Lys-lez-Lannoy, commandant des FFI et membre fondateur du mouvement «La Voix du Nord»). Ce dernier s’occupa du secteur Belgique avec Louis Jacqmain (chef des douanes à Bruxelles), Martha Kalman (Simone, de Bruxelles), André Annys (d’Ostende), Maurice Velghe (chef de l’A.S. à Avelgem) et Augustin Van Craeynest d’Avelgem. Beaucoup étaient du réseau «Vengeance» dont faisait partie le Colonel Remy.