Holbein

Qui était Holbein ? Rares sont les artistes européens dont on sache aussi peu de choses. En ce qui concerne sa vie quotidienne, nous ne disposons pratiquement d’aucune source sûre. Et lorsque de tels documents existent, ils relatent la plupart du temps des événements peu réjouissants : des différends d’affaires, en 1517 une peine infligée à Lucerne à la suite d’une rixe au couteau, à Rotterdam en 1532 un grave conflit avec Erasme.

Seul son testament nous révèle l’existence de deux enfants naturels nés en Angleterre. Il n’existe aucun écrit personnel sur lui-même ou sur sa vie privée. Contrairement à Dürer, il ne s’est jamais préoccupé non plus des questions concernant la théorie de l’art. Ce n’est donc pas par des écrits que nous pouvons l’appréhender, mais uniquement par ses tableaux. La date de naissance de Holbein elle-même reste à ce jour incertaine. Le seul point de repère est fourni par un dessin réalisé en 1511 à la pointe d’argent par son père, Hans Holbein l’Ancien (vers 1460/65-1524) ; il représente ses deux fils, Ambrosius et Hans, que l’on appellera le jeune. Sur ce dessin, une inscription indique que Hans a 14 ans. Il est par conséquent né à la fin de 1497 ou au début de 1498 - Ambrosius avait, lui, quelques années de plus.
Les ancêtres étaient originaires du canton d’Uri en Suisse ; au treizième siècle, un Holbein vint s’installer à Ravensburg en pays souabe ; une partie de la famille migra à Bâle à la fin du Moyen Age. Hans Holbein l’Ancien, fils de tanneur, devenu au début des années 1490 l’un des peintres de panneaux les plus réputés du gothique tardif en Allemagne, est né à Augsbourg. Son art devait avant tout beaucoup aux artistes d’Allemagne du Sud et à la peinture des primitifs hollandais du XVe siècle. L’une de ses oeuvres majeures est constituée par la décoration des volets de l’autel de Kaisheim que l’on peut admirer à l’Ancienne Pinacothèque de Munich. C’était un excellent portraitiste qui travaillait à la pointe d’argent.

L'art de Holbein le Jeune dépassait déjà au début les limites du gothique tardif. C’est en fréquentant, comme son jeune frère, l’atelier de son père à Augsbourg qu’Ambrosius Holbein (vers 1494-vers 1519) devint peintre. Mais l’artiste atteint bientôt ses propres limites tandis que Hans le jeune, délaissant rapidement le Moyen Age, ne cessa par la suite de s’en éloigner. Le frère de Hans Holbein l’Ancien, Sigmund Holbein, sur lequel nous n’avons que peu de renseignements fiables, faisait aussi partie de cette dynastie de peintres. En 1540, alors citoyen de la ville de Berne, il rédigea son testament, léguant à son neveu Hans Holbein le jeune une maison dans la Brunnengasse, des meubles, des couverts d’argent, des couleurs, des feuilles d’or et d’argent - ainsi que d’autres fournitures de peintre.


Laïs de Corinthe
1526

Il est impossible de dire précisément à quel moment ni pour quelle raison Holbein a quitté cette ville. Il vint à Bâle, probablement vers 1515 à l’occasion du tour de compagnonnage. Cette ville du Rhin supérieur avait été de tous temps dispensatrice d’une culture qui lui était propre. La véritable césure dans son histoire, c’est la Réforme et l’iconoclasme de 1528 et non le passage de son statut de ville d’empire à celui de membre de la Confédération helvétique en l’an 1501. La grande indépendance dont Bâle jouit dès lors vis-à-vis de toute domination territoriale par un prince augmenta la fierté de ses citoyens. C’était une ville d’affaires mais aussi de culture et d’art. Intellectuels et beaux esprits y venaient de toute l’Europe ; et en 1514, Erasme de Rotterdam se trouvera parmi eux. Son autorité fit de la ville un haut lieu de l’humanisme, c’est dans ses murs que le « doctor universalis », l’érudit universel si courtisé, reçut des collègues, des princes, des grands négociants, des artistes et des ecclésiastiques. Autour d’Erasme qui ne séjournait dans aucune ville d’Europe aussi volontiers qu’à Bâle, se rassemblait une « sodalitas », communauté de penseurs « éclairés », intellectuellement très active.

La perspective basse témoigne qu’Holbein avait connaissance des moyens les plus récents de l’art de la Renaissance. Ce sont ces éléments d’art italien qui incitèrent les premiers chercheurs à élaborer la thèse d’un voyage qu’Holbein aurait effectué en Italie. Mais rien, ni à cette époque-là, ni ultérieurement, ne vient la corroborer. Tous les motifs ou ornements significatifs que l’on retrouve, Holbein avait pu les voir à Augsbourg déjà, en particulier chez Burgkmair, ou bien il avait pu s’inspirer de modèles de gravures ou de plaquettes italiennes. En 1519, le jeune homme quitta Lucerne pour retourner à Bâle, où il obtint peu après, le 3 juillet 1520, la citoyenneté. Il semble également qu’il ait eu, après la mort de son frère en 1519, son propre atelier. Durant les sept années qu’il passa à Bâle, de 1519 à 1526, ce citoyen de fraîche date travailla inlassablement. Il composa de grandes fresques murales, plusieurs retables, des projets de vitraux et plus de mille études pour des gravures sur bois, ainsi que pour des bijoux et des armes. En 1519 ou en 1520, Holbein avait épousé Elsbeth Binzenstock, la veuve du tanneur Ulrich Schmidt, un aventurier qui s’était fait enrôler entre autres comme lansquenet et qui mourut probablement au combat lors de la bataille de Marignan en 1515. Elsbeth avait de lui un fils, Franz. Holbein s’était-il marié parce que le statut du mariage était une condition préalable pour accéder à la maîtrise ? Ce règlement existait bel et bien dans de nombreuses villes - un maître devant faire travailler et ayant à héberger des apprentis et des compagnons, il fallait que ceux-ci soient accueillis dans de bonnes conditions familiales. Ce n’était certainement pas un mariage d’amour car Holbein, tout comme son prédécesseur, ne parvint jamais à être souvent au foyer ni à y séjourner longtemps.
II est possible que l’artiste ait eu conscience de la solitude de sa femme et de ses enfants - en 1522 étaient né son fils Philipp, en 1526 sa fille Katharina - et qu’il en en ait conçu un certain effroi, lorsque en 1528/29, il peignit l’une de ses oeuvres les plus personnelles, le portrait de la famille de Hans sur un fond sombre et mystérieux. Le groupe tourné vers la droite faisait peut-être pendant à un autre motif qui représentait le père et mari, Holbein par conséquent. Le visage de cette femme, âgée d’environ trente-quatre ans (elle mourut en 1549), est peu attrayant, sans joie tout comme le sont les visages des enfants eux-mêmes, soucieux, vieux avant l’âge, les yeux gonflés de larmes ; on est frappé néanmoins par la douce mélancolie qui confère aux traits rudes de cette matrone un peu de noblesse. C’est ainsi que naquit l’un des rares portraits de famille classiques et bourgeois de l’histoire de l’art ; il exprime de façon intime la psychologie des personnages, leur donne une indéniable majesté et rappelle d’une certaine manière, par sa structure et sa forme, le thème sacré de la sainte famille ou la représentation de la Sainte Anne Trinitaire. Il est possible qu’Holbein ait vu l’une des nombreuses copies du tableau La Sainte Anne Trinitaire (Paris, Louvre) peint vers 1508-1511 par Léonard de Vinci (1452-1519) ou bien qu’il en ait vu l’original lors d’un voyage en France en 1524.
En 1526, Erasme donna à Holbein des lettres de recommandation à emporter pour son grand voyage, la première était adressée à son ami Pierre Gilles à Anvers, la seconde à Thomas More en Angleterre. C’est évidemment parce que les arts « avaient froid » à Bâle et que les possibilités d’y gagner sa vie s’amenuisaient, que Holbein alla tenter sa chance à l’étranger. Nous ne savons rien de l’accueil qui fut réservé à Holbein à Anvers, où cinq ans auparavant, Dürer avait, lui, été reçu comme un prince. Lorsqu’ensuite Holbein foula le sol anglais, sa première visite fut sans doute pour Thomas More. Les livres de comptes royaux, « Accounts of the Treasurer of the Chamber », correspondant aux années 1532 à 1537 ayant disparu, nous ne savons pas à quelle date Holbein fut officiellement engagé à la cour d’Henri VIII. Quoi qu’il en soit, en 1536, il est attesté qu’il est peintre de cour et reçoit un salaire fixe de 30 livres par an.


Erasme de Rotterdam
1523

Holbein avait le don de saisir les caractéristiques de son modèle, même sur les formats les plus petits, sur les portraits miniatures et les médaillons. Ainsi le portrait du réformateur allemand Philippe Melanchthon (1497-1560), peint sur le fond d’une petite boîte, tandis que l’intérieur du couvercle comporte une inscription en latin rédigée peut-être par un bibliothécaire de la cour d’Henri VIII, John Leland. La finesse de l’exécution ainsi que le raffinement des ornements sur le couvercle du boîtier font de ce portrait un précieux objet de collection. Selon toute vraisemblance il a été réalisé sur le modèle d’une estampe de Dürer. Holbein peignait régulièrement de précieux portraits miniatures ronds sur parchemin et aussi sur « tondis » ou petits bois ronds, mais un portrait d’un diamètre aussi imposant que le « Portrait de Simon George » qui mesure 31 cm de diamètre, reste une exception évidemment impressionnante. Sur le tard, Holbein réussit encore l’un de ses portraits les plus achevés : « John Chambers ». Chambers était ecclésiastique et médecin personnel du roi Henri. Il enseignait la médecine au collège Merton à Oxford et devint plus tard doyen de St-Stéphane à Westminster. Les traits ridés et un peu affaissés, le recueillement du regard ne peuvent que nous bouleverser et susciter la plus grande admiration pour l’art de Holbein.


John Chambers
1543

En automne 1543, la peste sévit à Londres. L’artiste en fut probablement victime et succomba entre le 7 octobre et le 29 novembre. Peu de temps auparavant, cet anglais d’adoption avait dessiné un autoportrait  sur lequel il revenait à ses origines artistiques: l’inscription indique IOANNES HOLPENIVS BASILENSIS - Hans Holbein de Bâle.

In :
Hans Holbein
Le Jeune
Norbert Wolf
Taschen - Köln - 2004