La maison aux portes ouvertes
Combien furent-ils ces gens qui hébergèrent au risque de leur vie des aviateurs alliés dont la mission était brusquement interrompue au-dessus de notre pays ? Ceux-là qui cachèrent des réfractaires, des Résistants recherchés, des illégaux pendant plusieurs jours, voire plusieurs mois, n’écoutant que leur patriotisme, mais aussi leur bon coeur et leurs sens de l’hospitalité. La relation des deux témoignages qui suivent est un hommage à tous ces habitants qui entraient de la sorte, eux aussi, dans une forme de Résistance.
Radoux Nelly

[ Récit : Nelly Radoux (dite Micheline), épouse de Roger Fourez – Tournai Kain ]

« C’est un certain Schot de la rue Pierre à Kain, employé à la Compagnie du gaz, qui nous mit en contact avec l’abbé Dropsy et Arthur Letorey, dit Ernest. Ce dernier se cacha d’ailleurs à plusieurs reprises chez nous. Plusieurs personnes vinrent prêter serment chez nous au 116, rue Guillaume Charlier à Tournai. Parmi eux, citons le major Gallez, le lieutenant Lestarquit, Marcel Demeulemeester, Deweweire et Ponteville.
Notre habitation servit essentiellement de lieu de rassemblement de prisonniers évadés, de parachutistes... toutes personnes qu’on a tenté de rapatrier. Puis, nous avons hébergé des aviateurs anglais. René Donneux qui resta chez nous de juin à octobre 1942 servit d’interprète.

Le 24 juin 1942, un avion allié avait en effet été abattu à Thieulain. Sur ses sept occupants, deux étaient blessés et les cinq autres tentèrent de se soustraire aux recherches des Allemands. Le village était cerné. Apprenant que trois d’entre eux avaient trouvé un refuge provisoire à Quartes, nous décidâmes d’aller les y chercher pour essayer de leur faire gagner la France. Le 25 juin, nous mîmes notre projet à exécution. Roger partit le soir à moto et parvint à ramener Thomas John Jenkins de South Wales, Frédérick John Berthelson de Londres et Geoffrey Robinson du Yorkshire. Tandis que ce dernier nous quittait assez rapidement, les deux premiers trouvèrent asile chez nous durant dix jours. Mme Bayet de la rue de l’Yser à Tournai leur apporta souvent de la nourriture. C’était bien utile puisque, à l’époque, cinq personnes logeaient ici. Le 5 juillet, Roger et René Donneux conduisirent par le train, les deux aviateurs à Blandain. Ils durent d’ailleurs longer un convoi allemand. Ils partirent pour un abri plus sûr et rejoignirent ainsi l’Angleterre. Ils nous firent parvenir une broche représentant une tête d’indien en souvenir de ce que nous avions pu faire pour eux. Pendant que les Anglais étaient ici, une mitrailleuse était cachée en dessous du divan ! Des cheminots l’emballèrent et la transportèrent à la gare de Tournai dans un camion de la SNCB, pour la conduire là où elle serait plus utile.
Suite à l’arrestation de Lestarquit, nous avons cessé de recevoir chez nous des gens pendant un certain temps. Nous avons cru un moment que la maison était surveillée. Nous avions repéré un individu qui semblait s’intéresser aux allées et venues. Rien ne se produit de fâcheux.
Un jour de 1943, je reçus une carte de la Werbestelle convoquant un certain Gabriel Fourez. Que faire ? En effet, Gabriel était le nom de guerre de mon mari Roger. Les Allemands connaissaient-ils ses activités clandestines ? Une idée me vint. Comme notre enfant portait ce même prénom, nous décidâmes d’obtempérer à cet ordre à notre façon. Je me suis donc rendue au bureau et j’ai présenté en toute innocence l’enfant alors âgé d’un an. Inutile de préciser la confusion des Allemands... Ils m’ont tout simplement éconduite. Nous avons alors repris nos activités d’accueil. Edmond Derasse, réfractaire, habita chez nous d’avril à fin août 1943.
Suite à un «abattage» de Russes sur le pont près de la Dorcas à Tournai, Marcel Devaux et D’Haene se réfugièrent également ici et prirent souvent leurs repas à partir de mai 1944. Le premier nous demanda même d’aller rechercher à Wez sa «sainte Vierge», autrement dit ses armes. Ils furent en outre hébergés à la Salette, car finalement, nous n’osions plus prendre de gros risques, vu le nombre d’illégaux déjà cachés chez nous auparavant. 

Un détail me sauva la vie

Les chefs nous envoyaient parfois des gens à qui je devais remettre de faux papiers. Une mésaventure faillit me coûter très cher.
Un Résistant avait été pris alors qu’il transportait des explosifs. Les Allemands trouvèrent sa carte d’identité et constatèrent qu’elle était fausse. Ils lui demandèrent qui la lui avait fournie. Il fut tellement maltraité et roué de coups qu’il finit par avouer qu’il l’avait obtenue de moi. Ils vinrent m’arrêter et je fus emmenée au boulevard Léopold à Tournai. Ils me laissèrent un moment dans un bureau, puis ils firent entrer ce Résistant. Je pensai tout de suite que ma dernière heure était venue. Un gestapiste me demanda alors : «Vous le connaissez Madame ? - Non, répondis-je - Mais ce monsieur prétend avoir une carte d’identité venant de vous - Certainement pas ! »
C’est alors que mon «dénonciateur» se reprit et nia qu’il me connaissait. De nouveau, il fut tabassé, mais il eut la force d’ajouter : «C’est une dame qui me l’a donnée près d’un vieux camion». Je repris aussitôt : «Alors, ce n’est pas moi. C’est dans le chemin qui est à proximité où, en effet, se trouve un vieux transport». Il s’était souvenu de ce petit détail qui me sauva la vie. Les Allemands me relâchèrent quelques heures après. Quant à ce Résistant, il fut emmené à Buchenwald et mourut quelques semaines après son retour dans la Belgique libérée.


Les deux aviateurs hébergés chez Fourez : 
de g. à dr.: 
Berthelson, Jenkins (tenant Gabriel Fourez), Nelly Radoux et Lucien Letorey (fils d'Ernest) 
(photo du 27 juillet 1942)

Courrier

Mon rôle ne consistait pas seulement à donner asile à des gens, mais il m’est arrivé souvent de faire le courrier. C’est ainsi qu’une fois, en allant porter une mitraillette chez Olga Hautecoeur à Baugnies, je me suis heurtée à un contrôle allemand, des Russes en réalité. Ils ramassaient les vélos. Ils en avaient un besoin urgent. Or, le mien déjà vétuste provenant d’une récupération faite par Raymond Bachy, portait sur le porte-bagages arrière un imperméable contenant des mitraillettes démontées. Je devais les porter chez Victor Vandevijver.

Me voilà donc arrêtée. Ils prirent mon vélo. J’eus le temps cependant d’enlever le précieux imperméable. Je le mis sous le bras et partis. Un officier m’interpella en me demandant où je me rendais. Je lui rétorquai du tac au tac que je partais à la chapelle des Affligés de Baugnies pour y faire une dévotion, mon petit garçon étant malade. Réaction inattendue : il ordonna de me rendre le vélo. Je ne me suis pas rendue immédiatement à Baugnies. Je me suis bien gardée de commettre une bêtise qui aurait pu alors éveiller les soupçons. J’attendis un moment près de la chapelle. Olga arriva et me confirma le départ des Russes. Je respirai...
Je transportais aussi de l’argent pour les réfractaires. Ils signaient à côté de leur nom sur la feuille et apposaient également leurs empreintes digitales.
Combien de fois n’ai-je pas porté des munitions, de la dynamite et des armes aux endroits prévus de sabotages ! Les hommes me suivaient ou me précédaient. C’était soit le groupe de Raymond Bachy, soit celui de Taintignies, soit d’autres Résistants dont Marcel Demeulemeester qui, soit dit en passant, nous a apporté une aide considérable. Quant au dépôt d’armes, il se trouvait chez la mère de Victor Vandevijver dans une villa («Les Marguerites» à Kain).
Nous étions au courant de beaucoup de choses parce que nous avions des collaborateurs au téléphone (dont Oscar André), au chemin de fer... en somme des gens qui observaient et qui parfois, nous indiquaient la meilleure manière d’effectuer un sabotage. Quant à notre ami Vandevijver, il était très bien renseigné par Dethier, directeur d’école à Tournai, qui donna de précieuses indications sur les mouvements de l’ennemi ou sur des actions possibles.

Velaines

Une douzaine de Résistants dont Emile Leroy, Raymond Bachy, Georges Allard et mon mari se présentèrent un jour chez Delmotte, pharmacien de Tournai, réfugié à Velaines. Ils exigèrent qu’une somme de 200.000 F leur fût remise. L’épouse du pharmacien ne put réunir que 40.000 F. L’après-midi du même jour, ils revinrent chez Delmotte et lui rendirent l’argent en déclarant qu’ils avaient fait erreur.
Ils se rendirent alors chez Dupont, entrepreneur de transport à Velaines et le sommèrent de leur remettre les 200.000 F. Il faut dire que sa collaboration avec l’ennemi était très lucrative. Ils prirent, ensuite, de l’essence à l’Alouette qui était un dépôt de tram au Mont-Saint-Aubert.

Quelques jours après, ils allèrent à la laiterie de Velaines, et à partir de ce moment, Roger se trouva dans une position inconfortable : les Allemands se doutaient de quelque chose. La situation était d’autant plus grave qu’un certain " Mestacth ", transporteur à cette laiterie, le reconnut et le dénonça. Il fallut alors nous «évacuer» vers le château Callens de Mourcourt. Le 18 août 1944, les Allemands encerclèrent la bâtisse. Nous revenions sur la route et Mme Sirjacobs nous avertit du danger en nous conseillant de ne pas rentrer au château. Ils venaient d’arrêter Julien...
A vingt mètres du véhicule ennemi, Roger se réfugia dans une maison et vu que les événements se précipitaient, il s’est heureusement enfui. Moi, par contre, je voulus rentrer et je fus arrêtée suite à l’intervention de Mestacth qui cria : «Voilà la femme de Fourez». J’eus beau clamer mon innocence, je fus quand même embarquée et emmenée pour la seconde fois au boulevard Léopold à Tournai. J’y restai quatre jours n’ayant que des barres de fer pour lit. Les interrogatoires se succédèrent pendant que Sirjacobs était torturé. Je l’entendais hurler de douleur . Les Allemands voulaient sans doute m’impressionner et affaiblir ma résistance nerveuse...
Julien Sirjacobs fut arrêté le 18 août. Ses geôliers le rouèrent de coups déjà le même jour, vers minuit. Pendant les neuf jours suivants, il fut attaché dans un fauteuil à l’aide de menottes et six Allemands se relayaient toutes les huit heures pour littéralement l’assommer à coups de matraque et de cravache. Cela se passait au troisième étage du bâtiment et lorsqu’il était assommé, on le jetait en bas de l’escalier, puis on le forçait à se relever à coups de bottes dans les reins. Il fut déféré à Mons où il fut délivré par les P.A. II est à noter que malgré ses tortures, il n’a jamais rien dévoilé de ce qu’il connaissait de l’organisation.
Arrestation

Pendant tout ce temps, la gestapo est venue tout «rafler» chez moi. Elle n’a cependant pas pu enlever le poste de soudure qui avait été caché dans un grand bureau ministre. Tout l’outillage du garage fut emporté. Il n’est vraiment rien resté dans la maison. A mon retour de prison, j’ai dû faire appel à la générosité de mes camarades : Emile Leroy m’a prêté des chaussettes, Raymond Bachy du linge... Il ne m’était resté que le drapeau belge... Nous l’avons retrouvé étendu au rez-de-chaussée, mais... couvert d’excréments humains !
Revenons-en à mon arrestation. Je fus conduite à Mons par le dernier camion allemand qui quitta Tournai. Nous étions quatre dans la cellule, dont Marie-Thérèse Destrebecq, épouse Paul. Au moment d’être embarqués pour l’Allemagne, le camion étant surchargé, les geôliers nous laissèrent sur place, les onze prisonniers de Tournai. Comme il n’y avait plus de place, nous serions emmenés plus tard...
L’ennemi ne put accomplir son dessein. La Résistance vint attaquer la prison. Nous entendîmes des coups de feu. Nous restâmes bien tranquillement dans nos cellules pour ne pas gêner les opérations. Les gardiens belges qui étaient eux aussi prisonniers, vinrent ouvrir les portes en nous priant de déguerpir au plus vite. Des documents retrouvés par la suite me prouvèrent que j’étais passée par le chas de l’aiguille : j’avais été condamnée à mort !

Commando

Roger, chef de détachement P.A., tenta de venir me délivrer à Tournai, mais son groupement l’en dissuada, à juste titre. C’était là une opération suicidaire... Il partit se réfugier chez Caulier à Frasnes où il remit en état de marche deux motos, une Ford 11 cv et une camionnette Hudson. Il en devint d’ailleurs le chauffeur. Elle servit à opérer des raids, des sabotages... La bande à Bonnot ressuscitée en somme... Une de leurs dernières actions fut éclatante. Le groupe fit sauter les rails du chemin de fer à Chapelle-à-Wattines, alors que le village était rempli d’Allemands !

Il ne faut pas cacher que, dans ce genre d’opérations, la peur étreignait ce commando composé d’Emile Leroy, Georges Allard, Raymond Bachy... en tout six ou sept hommes qui étaient assis sur des banquettes latérales. Les carreaux des deux portes arrières avaient été enlevés pour leur permettre de se défendre. Emile Leroy avait d’ailleurs toujours près de lui un panier en osier rempli de grenades prêtes à être lancées sur les poursuivants éventuels. Précaution utile quand on sait que le véhicule ne «tirait» plus tellement...
Il faut bien reconnaître que ceux que nous avons connus et qui ont vraiment travaillé, étaient peu nombreux. Nous avions commencé à faire du renseignement pour le compte de l’abbé Dropsy. Cela avait son importance, mais par la suite, nous avons rejoint les P.A. où là, nous avons connu l’action, et où vraiment, on voulait la guerre ouverte avec l’ennemi (cf. la note confidentielle qui suit). Il faut bien avouer que lorsqu’on voulait faire une «plaisanterie» aux Allemands, nous la dissimulions à l’abbé. II nous désapprouvait chaque fois. Nous voulions faire autre chose, même au péril de notre vie.
Military Intelligence Service

Notre récompense fut, après la libération, notre rencontre avec un colonel du Headquarters European Theater of Operations, Military Intelligence Service. Il nous demanda ce qu’il devait pour l’hébergement des aviateurs. Notre réponse fut catégorique : nous n’avions pas agi pour de l’argent. Il voulut nous donner l’agence automobile que nous possédons actuellement. Quoique complètement démunis, nous avons refusé. Quelques jours après, nous recevions des diplômes de reconnaissance pour l’aide réelle fournie dans nos opérations de sauvetage. Cela nous suffisait ! »

Note confidentielle Partisans Armés envoyée en novembre 1943 par le Commandant National aux Chefs de service, instructeurs et commandants de Corps :

« Objet : directives sur les représailles.
Au cours de ces dernières semaines, les Nazis ont intensifié leurs mesures de répression. Quasi tous les jours, les journaux publient des avis officiels annonçant que des patriotes ont été fusillés. Nos amis subissent au cours des interrogatoires des tortures effroyables. La Gestapo n’a pas hésité à appliquer son ordonnance moyenâgeuse et ces derniers jours, plusieurs condamnés à mort ont été pendus. Il est certain que plus la situation de l’Allemagne hitlérienne deviendra difficile, plus les méthodes de répression seront brutales et plus la répression tentera à gagner en ampleur. Mais plus l’Allemagne s’affaiblit, plus la force des patriotes augmente et plus il leur est impossible de faire sentir cette force. Les Nazis veulent nous intimider, nous ne nous laisserons pas faire. A la terreur, nous devons opposer la terreur. Nous avons décidé de répondre à la campagne d’accentuation de répression par une campagne de représailles. J’entends qu’elle soit menée avec une extrême fermeté par tous les Partisans. Les décisions prises ont été soigneusement pesées. Alléguer de soi-disant contremesures que les Allemands pourraient prendre contre nos amis arrêtés nous amènerait immanquablement à une passivité attentiste inadmissible. Nos bourreaux ne comprennent que le langage de la force. L’affaiblissement de nos actions les encourage plus que tout dans l’accentuation de leurs atrocités.
En conséquence, je donne l’ordre à toutes les formations de Partisans de multiplier les actions contre les traîtres et les collaborateurs et d’étendre les actions au personnel allemand. (...) » 
(A détruire immédiatement)