Georg
Ehrenfried Grosz
Grosz
est né le 26 juillet 1893 à Berlin, trois ans après
la démission du chancelier Bismarck. Sa jeunesse se déroula
dans l’Allemagne de Guillaume II et c’est comme engagé volontaire
que, dès 1914, il prit part à la Première Guerre mondiale:
libéré en 1915, il fut rappelé sous les drapeaux en
1917 avant d’être définitivement réformé. Sous
l’influence de la révolution d’octobre russe, se créa à
Berlin, en 1918, l’union des artistes du « Novembergruppe »
(Groupe de novembre) à laquelle Grosz adhéra, et. à
la fin de la même année, il entra au parti communiste. Avec
son ami l’éditeur Wieland Herzfelde (éditions Malik), il
fonda en 1919 la revue «Die Pleite» (La Faillite), avec Franz
Jung. Il produisit de nombreux dessins socio-critiques d’un brio acerbe
qui parurent dans bon nombre de publications des éditions Malik
et auxquels s*ajoutèrent des albums et des livres. Il eut des démêlés
avec la justice pour insultes envers l’armée impériale (1921),
pour outrage aux bonnes moeurs et trouble de l’ordre public (1924) et pour
blasphème (1928). En 1924, Grosz fut élu président
du «Rote Gruppe» (Groupe rouge), l’association des artistes
communistes. Jusqu’en 1927, il travailla régulièrement pour
l’hebdomadaire communiste satirique «Der Knüppel» (La
Matraque) et exécuta, en 1927, les décors du « Brave
Soldat Svejk» dans une mise en scène de Erwin Piscator.
En 1932, il fut invité
à venir enseigner à New-York. Au cours de cette période,
on constate une rétrogradation dans l’art de Grosz, ses images d’apocalypse
devinrent plus générales, il s’était mis aussi à
la peinture de paysage et paraissait se résigner. Grosz revint néanmoins
en Allemagne en octobre 1932 pour s’embarquer définitivement avec
sa femme vers les Etats-Unis le 12 janvier 1933. C’est quelques jours après,
le 30 janvier exactement, que Hitler devenait chancelier du Reich. Aux
Etats-Unis, la dépression était arrivée à son
paroxysme: «En hiver, on pouvait voir des femmes vêtues de
manteaux de fourrure qui vendaient des pommes dans les rues, et des passants
bien habillés faisaient la queue devant la fourgonnette Hearst où
l’on distribuait gratuitement du pain et de la soupe. Mais, moi qui avais
déjà vu pire pendant des années, cette misère
ne m’émouvait pas outre mesure.»
En
dehors de ses heures de cours, Grosz essayait de placer ses dessins ou
ses illustrations dans des revues, sans beaucoup de succès toutefois,
exception faite de la feuille satirique « Americana». A cette
époque-là, selon ses dires, il était devenu un artiste
à part entière. Il s’était tourné vers l’étude
de la nature et commençait à renier son passé. «Aujourd’hui
plus que jamais», écrit-il dans son autobiographie, «la
caricature est un art mineur et je considère l’époque où
elle eut son heure de gloire, comme des temps de décadence. La vie
et la mort restent en effet, n’en déplaise à quelqu’un, des
thèmes graves. Pas des sujets à traiter par la dérision
ou la plaisanterie facile.»
Le
proxénète
L’art de Grosz ne s’apparentait
à aucune tendance particulière de l’art contemporain américain
de cette période. John Sloan avait fait campagne en faveur de l’engagement
de Grosz à la Art Sudents League. Une polémique avait éclaté,
à la suite de laquelle Sloan avait démissionné de
la présidence de la « League». Sloan appartenait à
un groupe inorganisé de peintres les plus divers s’intéressant
à des sujets sociaux, parmi lesquels se trouvaient les Mexicains
Diego Rivera, Clemente Orozco et un admirateur de longue date de Grosz,
Ben Shahn. Le Régionalisme, auquel appartenaient en gros Thomas
Benton, qui était le professeur de Jackson Pollock, Grant Wood et
Reginald Marsh, représentait une autre tendance de ce groupe. Certains
critiques d’art voyaient en Grosz un antimoderniste, l’antithèse
d’un Picasso, d’un Matisse ou d’un Brancusi, ces représentants de
l’art moderne «dégénéré», et essayaient
de le gagner à leurs idées.
Grosz
dessinait et peignait à l’aquarelle des figures américaines
typiques et des paysages. Il se remit aussi sporadiquement à la
peinture à l’huile. Dans son aquarelle « Broadway »,
datant de 1935, on trouve encore quelques réminiscences de son style
antérieur mais avec une différence capitale: l’artiste ne
décrit plus les choses avec le recul et la hauteur d’autrefois,
il ne fait plus que décrire la vie d’une métropole en tant
qu’acteur, dans une perspective de fourmi.
Eclipse
de soleil
Grosz enseigna à
la « League» jusqu’en 1936, ainsi qu’à la Sterne-Grosz-School
jusqu’en 1937. Dans cette école, dont il avait repris la direction,
il essayait d’inculquer le dessin et la peinture aux dames de la haute
société. Il avait un mal fou à vendre ses oeuvres
ou à les placer dans des revues. Grosz obtint de 1937 à 1939
une bourse de la fondation Guggenheim, grâce à laquelle il
put travailler librement. Dans l’ensemble, la situation financière
de Grosz en Amérique n’était pas mauvaise et lui permit même
de s’acheter une voiture et d’engager une employée de maison. Il
n’était pas riche mais il vivait bien. En 1935, il fit un voyage
en Europe qui le conduisit à Paris, au Danemark où il rendit
visite à son ami Bert Brecht, et pour finir en Hollande où
il rencontra son ami d’études Herbert Fiedler, puis il reprit le
chemin de New York.
L'agitateur
Quand,
en 1934, Grosz apprit la mort de son ami Erich Mühsam en camp de concentration,
il entra une fois encore dans une fureur noire. Elle culmine dans l‘album
« Interregnum » paru en 1936 au Black Sun Press et préfacé
par John Dos Passos. Ce recueil était constitué de 60 photolithographies
reproduisant des dessins de la période 1924-1936. dont « Remember
» que Grosz avait exécuté probablement déjà
en 1919 à la suite de l’assassinat de Rosa Luxemburg et de Karl
Liebknecht. On y perçoit le sentiment d’impuissance que Grosz a
ressenti devant les succès de Hitler. Une série de dessins
traite de différents thèmes avec un certain réalisme,
par exemple « Progress » où l’on peut voir un personnage
gras, chaussé de bottes de soldat, qui s’éloigne, un fouet
ensanglanté à la main en abandonnant sa victime sans connaissance
sur le bord du chemin. L’album fut un échec et l’objet d’attaques
saugrenues de la part des critiques. En 1936 - c’était précisément
l’année des jeux olympiques - personne ne prenait le fascisme allemand
pour le monstre sanguinaire que Grosz représentait dans ses oeuvres.
Un critique regretta l’absence d’une ligne politique claire et le manque
d’esprit partisan. Seuls quelques exemplaires sur les 300 prévus
furent imprimés et vendus.
Les
piliers de la société
Après un voyage
en Allemagne en 1954 et plusieurs postes de chargé de cours aux
Etats-Unis, il prit la décision en 1959 - il avait été
nommé membre de l’Académie des Beaux-Arts de Berlin-Ouest
en 1958 - de rentrer définitivement à Berlin où il
débarqua à la fin du mois de mai 1959. Il n’eut pourtant
pas le temps de se réadapter à la vie allemande: dans la
nuit du 5 au 6 juin, une porteuse de journaux le découvrit mort
dans une entrée d’immeuble. Après un tournée des bistrots,
il était tombé dans les escaliers de l’immeuble et s’était
étouffé.
In
: George Grosz
Ivo
Kranzfelder
Taschen
– Köln - 2001
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