Guerre 1914-1918 : Gustave GROLEAU
Volontaire de guerreQuand la Première Guerre éclate et que la Belgique est envahie par les Allemands le 4 août 1914, Gustave Groleau se porte volontaire à Mons mais n'est pas appelé immédiatement. Le 2 octobre, il quitte Houdeng-Aimeries, traverse les lignes ennemies entre Enghien et Grammont pour rejoindre Gand où il s'engage comme volontaire le 3 octobre, puis Ostende et Nieuport. Il restera militaire jusqu'en 1919.Groleau écrit au jour le jour cinq carnets qu'il destine tantôt à ses parents, tantôt à sa «fiancée» Nelly Marotte, originaire de Strépy-Bracquegnies. Il utilise tantôt le «vous» quand il s'adresse à ses parents, tantôt le «tu» quand il s'agit de Nelly, qu'il appelle parfois «Cherly». Ces carnets sont conservés sous la forme d'un mince carnet quadrillé à couverture noire pour 1914, sous celle d'agendas annuels pour les années suivantes. Pour les années 1915 à 1918, Groleau établit un bilan de ses recettes et dépenses, ainsi que les adresses de ses compagnons d'armes.Le 22 février 1918, se trouvant aux tranchées de Nieuport et étant de quart, il ramasse dans la tranchée une vieille grenade anglaise toute rouillée. Au moment où il la prend pour débarrasser le chemin de ronde et la jeter dans le canal de Plassendale, la grenade explose, blessant grièvement Groleau à l'oeil droit, ainsi qu'à l'index et au pouce droits, lui occasionnant une incapacité permanente de 65 %. Il passe au Dépôt des invalides de guerre à Etterbeek le 20 mai 1919 et est placé en congé illimité le 7 octobre 1919.
Nommé caporal le 12 décembre 1914, puis sergent le 10 janvier 1915, Groleau reçoit cinq chevrons de front et deux chevrons de blessure. Il est considéré comme un très bon soldat, dévoué et courageux au front. Il est plusieurs fois médaillé: la décoration militaire de 2e classe, la médaille du volontaire combattant, la Croix de Guerre (pour blessure reçue au cours d'une reconnaissance effectuée à proximité des lignes ennemies), ainsi que le titre de chevalier de l'ordre de Léopold II.
Extraits de son journal de 1914 à 1918
22 avril 1915
[…] Je me repose car la nuit, il pourrait y avoir un grand changement. Des renforts de zouaves arrivent ensuite en plein jour et à travers les champs. Ils sont reçus à coups d'obus et de shrapnells. Il y a des tués et des blessés. Cela n'a pas l'air de bien tourner. Voilà 18 h, le temps s'assombrit en même temps que commence un bombardement formidable. Les Allemands jettent du liquide asphyxiant et du soufre. Beaucoup de Français sont asphyxiés. Ils doivent reculer et laissent une compagnie et demi prisonnière... Nous, nous devions partir à l'aide des Français sur la droite.. des cris et la canonnade terrible. On devient sourd et la mitrailleuse qui fauche. On ne se croit pas survivre à une scène d'enfer. Partout aussi la fusillade. On arrive enfin et nous occupons un malheureux boyau de communication... à 20 h,... les Allemands s'amènent par quatre pour nous attaquer. Nous sommes là une trentaine et quelques Français sans munitions. On leur lance la lumière du réflecteur pour les aveugler et alors on fusille les Boches. Il en tombe pas mal, la mitrailleuse nous aidant d'ailleurs. Quel massacre! Chose bien terrible que la guerre ! Nous sommes là dans un cercle de feu, les obus éclatent autour de nous, les balles sifflent et partout aussi le rougeoiement de l'incendie. Les hommes tombent morts ou blessés. Quel carnage !
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Dixmude, la ferme du colonel et le boyau conduisant en 1° ligne,
le 13 avril 191612 avril 1916
... Le lieutenant me fit alors mettre en tenue et me fit prendre tout ce qui m'appartenait. Il me demanda alors si je ne laissais rien derrière, après quoi il fit fouiller la paille par le sergent. Les précédant, je dus alors descendre et on me conduisit au bureau où m'attendait le commandant. Introduit dans la salle,... le commandant m'apprit alors que j'étais sous le coup d'une accusation et qu'on allait procéder à mon interrogatoire après m'avoir fouillé. Je les laissai dire et faire. On me fit vider mon sac et on regarda le tout. Je dus ensuite leur donner ma correspondance. Le commandant me demandant si je n'avais rien d'autre de personnel, notes ou lettres, je leur donnai mon journal de campagne... Le commandant... se permet de lire mon journal de campagne, grave erreur de sa part. Rira bien qui rira le dernier! De temps en temps, je réponds et leur donne les renseignements qu'ils demandent. Je les regarde aussi d'un air indifférent, quoique franchement moqueur. Ils feignent de ne pas s'en apercevoir. Toujours je les laisse faire mais les surveille du coin de l'oeil.
Venir m'arrêter comme le dernier des bandits devant toute une compagnie, me fouiller et confisquer les choses qui me sont personnelles, mon journal de campagne surtout! Cela je ne leur pardonne pas. En vertu de quel mandat ont-ils agi de la sorte ? Ont-ils un ordre venant de l'auditorat militaire ? Je le saurai car je leur demanderai et ils doivent me le dire. On n'a aucun droit de saisir mon journal de campagne. C'est chose sacrée. Après que tout eut été visité, l'interrogatoire commença. J'en fus stupéfait et outré. Voici ce qu'on me reproche. J'aurais, paraît-il, tenu des propos antimilitaristes, anarchistes et antipatriotiques. J'aurais également insulté les officiers et me serais ouvertement plaint de l'armée. De plus, je ferais une distinction entre les Wallons et les Flamands et j'insulterais très souvent ces derniers. Je ne les aime certainement pas mais en service c'est, pour tous, la même chose. Aussi je me défends énergiquement et je constate amèrement que mon commandant et le lieutenant sont [dans le] faux.
Pour les propos antipatriotiques, c'est un grand mensonge car pourquoi me serais-je engagé ? Je n'aime pas l'armée mais la supporte parce que c'est la guerre. D'ailleurs j'ai vu à l'armée la plus grande injustice. Rien ne va convenablement et je voudrais y voir traiter tout le monde avec impartialité. Mes officiers ont encore le culot de me demander de quoi j'ai à me plaindre à l'armée. Pour les insultes aux officiers, j'ai dit que la plupart d'entre eux étaient des officiers de carton et je maintiens mes dires. Ils n'existent vraiment que pour vous enguirlander mais, quand le moment est venu de montrer qu'ils sont là, ils n'existent plus. Ils ont pour la plupart peur de la guerre. Et on doit marcher sous les ordres de tels hommes. Je n'ai dit que la vérité et ne me reproche rien. Ma prétendue propagande n'a été qu'une simple discussion... A 19 h 30, mon interrogatoire prenait fin et je pouvais rentrer dans la grange.
Lundi 11 novembre 1918
La journée d'aujourd'hui nous apportera de grandes nouvelles. C'est aujourd'hui en effet qu'on doit signer l'armistice et achever la ruine des Allemands. On allait manger rapidement. On claquait rapidement. On claquait convenablement. Revenu dans la chambre, je me lavais. Après quoi on attendait les journaux. Les nouvelles sont de meilleur en meilleur. Tant mieux !
Les Français sont à Montmédy et près de Longuyon. On approche de Chimay et les Anglais se battent dans les faubourgs de Mons. Quand les journaux arrivaient, ils nous apprenaient aussi que le kaiser était parti en Hollande, la république étant proclamée en Allemagne. De nouveaux parlementaires ont été désignés.
Qui va signer maintenant ? Dans le camp, c'est une grande effervescence! Tout le monde attend avec une grande impatience! A 9 h, on fermait les ateliers. Le bruit court que l'armistice est signé. On attendait!
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Houdeng-Aimeries (La Louvière),
Groleau sur le pont du Centre
1918A 11 h45, arrivait le télégramme officiel. Les Allemands ont signé leur déshonneur. Tant mieux ! Aussitôt on hissait les drapeaux alliés! La musique jouait les airs nationaux. On entrait au mess. Il y avait une petite fête. Tous debout et en position, nous écoutions le sergent Bourdon qui nous chantait la Brabançonne, et Depotter qui chantait la Marseillaise; le violoncelliste Van Heunberg, plein comme un Polonais, nous jouait la Berceuse de Josselin de main de maître. Après quoi, on mangeait. A 14 h, musique en tête, tous les soldats du camp, nous nous dirigions vers Vernon : aveugles, amputés, mutilés, tous le monde y était. Les aveugles étaient guidés par leurs camarades; quant aux autres amputés des deux jambes, ils étaient avec leurs voiturettes. On dansait et on chantait comme des enragés. A Vernon, devant tous les hôpitaux français, on jouait la Marseillaise et la Brabançonne. Tous les civils suivaient et dansaient avec nous. C'était un chahut indescriptible! On était fou de joie! Le sénateur Thiebaut aurait voulu prononcer un speech mais il n'y parvint pas.
On voyageait en ville toute l'après-midi. On alla également au Vernonnet. On ne sentait pas la fatigue. Le soir, il y avait feux de Bengale et concert devant l'Hôtel de Ville. Une partie de la nuit, on voyageait avec la musique et ce n'est que bien tard que je rentrais. J'avais chahuté à ma façon; ça me rappelait le temps de paix et j'étais satisfait. Charmante et splendide journée. Que ne dure-t-elle toujours. Aujourd'hui également, j'avais écrit à mes parents et à ma Nelly. Quand donc aurai-je de leurs nouvelles ? Je les attends avec une grande impatience!
Dès le lendemain, Groleau s'interroge sur la situation qu'il va trouver en Belgique?
Mardi 12 novembre 1918
... Les Allemands doivent abandonner notre pays et reculer jusqu'au-delà du Rhin. Fameuse, leur pile. Il n'y a rien à y faire ! Les deux dernières villes enlevées avant l'armistice sont Gand et Mons. Les Alliés sont donc chez moi et nos chers parents nous reverront bientôt...
In : Au jour le jour avec un soldat de 14-18
Les carnets du sergent des grenadiers Gustave Groleau
(Jacques Liébin)
Musée de Mariement - 2009