Art finlandais
L’art finlandais est marqué, du début du XIXe siècle jusqu’à l’indépendance du pays, par la nécessité de définir et d’affirmer une identité nationale. La perte de la Finlande par la Suède et son rattachement à l’empire russe, à l’issue de la guerre de 1808-1809, suscite un mouvement patriotique. Le nouveau Grand-Duché de Finlande, dont le territoire s’est alors étendu, constitue une entité administrative autonome jouissant d’une législation et d’une économie propres. Cette nouvelle ère devait être favorable à la création d’une culture finlandaise puisant dans ses sources nationales. La poésie populaire traditionnelle allait être un facteur déterminant de ce processus, avec la publication en 1835 (et en 1849 pour la version augmentée) de l’épopée du « Kalevala », collectée par Elias Lönnrot. La seconde pierre angulaire du patriotisme se trouve être « Les Récits de l’enseigne Stäl », parus en 1848 et 1860 - oeuvre du poète national J. L. Runeberg relatant la guerre de Finlande de 1808-1809. Le Kalevala et les poèmes de Runeberg constituent ainsi une source d’inspiration pour les artistes tout au long du XIXe siècle et même au-delà. Dans le même temps, le contact est maintenu avec les centres artistiques européens et les nouveaux mouvements qui s’y développent.


La mère de Lemminkäinen
Akseli Gallen-Kallela

La création, en 1846, de la Société des beaux-arts de Finlande et de ses écoles de dessin à Helsinki et Turku contribue tout particulièrement au développement de la vie artistique du pays. Jusqu’alors, les jeunes artistes devaient partir à Stockholm pour suivre une formation artistique. L’École de dessin et la collection initiée par la Société des beaux-arts sont à l’origine de l’Académie des beaux-arts et du Musée national des beaux-arts Ateneum. Grâce aux activités de la Société des beaux-arts de Finlande, appuyées par l’éveil du sentiment national, l’art finlandais connaît, au milieu du XIXe siècle, sa première floraison. L’esthétique de ce mouvement patriotique se reflète tout particulièrement dans la peinture de paysage. Les jeunes artistes poursuivent alors leur formation en Allemagne, principalement à Düsseldorf. Werner Holmberg (1830-1860) est le premier paysagiste dont l’oeuvre trahit déjà une influence du « plein-airisme ». Par la suite, nombre des Finlandais ayant étudié à Düsseldorf feront preuve d’un intérêt croissant à l’égard du naturalisme, parmi lesquels Fanny Churberg, Berndt Lindholm et Victor Westerholm.

Le contact avec l’art français engage Churberg et Lindholm - dans les années 1870, donc relativement tôt - à explorer une nouvelle peinture de paysage; l’influence de Courbet, voire de Manet, est ainsi perceptible chez Churberg alors que Lindholm témoigne d’un intérêt pour l’impressionnisme. La vision sensuelle et émotive de la nature de Fanny Churberg, inclassable selon les critères traditionnels de l’histoire de l’art, semble annoncer les paysages « état d’âme » du tournant du siècle et surtout l’expressionnisme du début du XXe siècle. La transcription lyrique de la nature par Holmberg et la vision plus brutale et intuitive de Churberg définissent ainsi les deux approches esthétiques qui caractérisent l’art finlandais des décennies suivantes. La « fennomanie » de Fanny Churberg l’incite à participer en 1879-1880 à la fondation de la Société des Amis du travail manuel finlandais et à promouvoir un style « kalévaléen » fondé sur l’artisanat traditionnel. Elle abandonne presque totalement la peinture et se consacre à l’art du textile de « style finnois » avec une passion comparable à celle qui l’anime lorsqu’elle se promène dans la forêt. Il s’agit là d’une forme de romantisme national de la même veine que celui qui inspirera par la suite Akseli Gallen-Kallela. Dans les années 1880, la peinture du monde rural de facture naturaliste gagne du terrain sur le paysage. Sans rien perdre de sa signification, le paysage n’apparaît plus qu’en arrière-plan ; ce n’est qu’à l’approche du tournant du siècle qu’il retrouvera son autonomie.


Chute d'eau
Fanny Churberg

Les années 1880 sont également marquées par le développement de la peinture de plein air et par une internationalisation du monde artistique. L’assimilation de la nouvelle peinture implique en effet de poursuivre des études à Paris. Une colonie d’artistes finlandais s’y constitue, dont les membres, il est vrai, passent le plus souvent l’été à peindre dans leur pays natal pour profiter de la lumière. Ils visent à rendre de façon objective la vérité du sujet et le rendu de la lumière. Emile Zola, Hippolyte Taine et la littérature nordique de l’époque orientent le choix des sujets vers la vie simple du peuple, la critique sociale n’ayant toutefois pas autant d’importance dans l’art finlandais qu’en Norvège, par exemple. Cette évolution est cependant si importante que le critique finlandais Carl Gustaf Estlander qualifie cette époque de « strindbergienne ». Bien que connaissant l’approche naturaliste darwinienne, rares sont les Finlandais qui en deviendront des adeptes inconditionnels. Certains l’appliquent toutefois de temps à autre de façon provocatrice, comme Akseli Gallen-Kallela dans « La Vieille au chat » de 1885. Albert Edelfelt, l’un des chefs de file du plein-airisme finlandais, attache quant à lui une importance particulière à la profondeur psychologique de ses personnages issus du peuple.

Le modèle français le plus apprécié des Finlandais à cette époque est Jules Bastien-Lepage, camarade d’Edelfelt aux Beaux-Arts avec lequel il est devenu ami. « Les Foins » sont parfaitement connus des milieux finlandais et l’art de Bastien-Lepage est diffusé dans la presse de Helsinki dès le début des années 1880. On admire notamment sa capacité à créer une symbiose entre les paysans et leur environnement. Le réalisme de Bastien-Lepage et la douce lumière uniforme de ses oeuvres se reflètent très clairement chez Edelfelt dans « Service divin au bord de la mer, Finlande ». Lors de son acquisition, au Salon de 1892, pour le Musée du Luxembourg, l’artiste se félicite de voir qu’une oeuvre au sujet proprement finlandais a gagné sa place en France et dans le musée d’art moderne le plus prisé de l’époque. Il s’agit en outre de la première acquisition d’une oeuvre d’un artiste finlandais par l’Etat français. Ce tableau, qui représente avec sensibilité des paysans finlandais dans leur cadre de vie, répond parfaitement aux aspirations nationales, qui souhaitent que les spectateurs puissent s’identifier aux personnages figurés. On attend en effet que les artistes servent la nation et défendent la cause nationale tant en Finlande qu’à l’étranger, où, comme en France, l’originalité de ce lointain pays nordique est alors reconnue.


Les voyages effectués par Edelfelt à Helsinki, Saint-Pétersbourg et Paris entre les années 1880 et 1890 illustrent bien les diverses orientations de l’art finlandais. Paris, avec ses académies, ses expositions, ses musées et ses colonies d’artistes, occupe alors une place majeure dans le dynamisme culturel de ce petit pays qu’est la Finlande, à la frontière de l’Occident. Il en sera encore de même au début du XX° siècle et, en dépit de l’introduction de nouvelles tendances, la France gardera tout son pouvoir d’attraction. Les artistes finlandais, loin de marcher au pas avec les Français, ne cherchent cependant qu’à assimiler les influences qu’ils estiment susceptibles de servir au mieux leurs propres buts, valeurs et culture. C’est ainsi, par exemple, que l’impressionnisme ne s’introduit que discrètement et avec un certain retard dans l’art finlandais, alors que les premiers contacts sont établis dès 1870. Les artistes se montrent peu enthousiastes à l’idée de renoncer à la forme, démantelée par les impressionnistes, mais n’ont aucun mal à adopter la palette claire du plein-airisme. Les oeuvres réalisées en Bretagne à Pont-Aven, Douarnenez et Concarneau, par Amélie Lundahl et Helene Schjerfbeck en sont la parfaite illustration. Elles révèlent une influence de Bastien-Lepage, qui laisse percevoir, bien que de façon altérée, une certaine connaissance de l’impressionnisme.


Terre sauvage de Carélie
Pekka Halonen

Les deux femmes s’engagent cependant indépendamment sur leur propre voie, caractérisée par une recherche d’authenticité et de simplicité ainsi que par une palette extrêmement raffinée et sensible. C’est ainsi que Schjerfbeck réalise son premier chef-d’oeuvre naturaliste en Bretagne en 1881, « Garçon donnant à manger à sa petite sœur », oeuvre de grandes dimensions dont l’audace surpasse alors celle d’Edelfelt. « Procession funéraire à Pont-Aven » et surtout « La Porte » témoignent par la suite de la capacité de Schjerfbeck à envisager la couleur et la composition de façon autonome par rapport au sujet et de ne pas viser à une reproduction fidèle de la réalité. Il est intéressant de noter que sa démarche est contemporaine de celle d’Emile Bernard et de Paul Gauguin, qui s’engagent dans la voie du synthétisme à Pont-Aven.
Au tout début du XXe siècle, son synthétisme, né à Pont-Aven, évoluera de façon toujours plus avant-gardiste. Il convient de noter le naturel et l’absence de préjugés avec lesquels de nombreuses artistes finlandaises assimilent alors les phénomènes les plus modernes en Europe, comme en attestent notamment les carrières de Beda Stjernschantz et d’Ellen Thesleff.  Les Finlandais adoptent dans la seconde moitié des années 1880 une peinture de plein air proche de l’impressionnisme, ainsi qu’en témoignent les vues parisiennes d’Albert Edelfelt et de Victor Westerholm. A l’occasion des expositions internationales de la galerie Georges Petit, Edelfelt entre en contact dès 1882 avec des artistes d’avant-garde de premier plan, tels que Monet et Renoir. Il fait également connaissance en 1886 avec le défenseur des impressionnistes, Emile Zola, dont il lit « L’œuvre ». La découverte de la vie culturelle parisienne est de grande importance pour le jeune Axel Gallén (connu plus tard sous le nom d’Akseli Gallen-Kallela), qui rejoint à Paris la troupe des artistes bohèmes, comprenant notamment les Norvégiens Hans Jaeger et Carl Dornberger. Déjà convaincu par les idées radicales de Strindberg, dont il fait la connaissance fin 1885, Gallen-Kallela s’engage à Paris dans « une vie moderne et expérimentale ».