Expressionnisme flamand

Les années de la Première Guerre mondiale sont d'une importance cruciale. Paradoxe singulier d'un exil de plusieurs années : le déracinement physique, quoique tragique en soi, apporte à certains les bienfaits de la nouveauté. C'est ainsi que l'art moderne perce définitivement dans l'oeuvre de peintres comme Gustave de Smet et Frits van den Berghe. Quelque chose a changé dans leur attitude face à l'être humain et au monde. Le cubisme et l'expressionnisme ont pris le dessus sur la conception du monde du 19° siècle. Le lien avec le monde visible est vécu plus profondément, ce qui confère à leur art un caractère moderne. Le sensualisme et la froide analyse font place au sentiment et à l'intuition, à une vigoureuse réponse personnelle au défi de la réalité. Bien que cette attitude fût déjà présente avant 1914, la guerre a entraîné une spectaculaire accélération de ce changement.


Gipsies bar
André Lhote

A la fin des années « néerlandaises », De Smet et Van den Berghe trouvent enfin une orientation stable. Les contacts mutuels entretenus à Blaricum, où Jozef Cantré (1890-1957) s'est également installé en novembre 1918, vont déterminer dans une large mesure leur évolution ultérieure. Les amis flamands, mis sur la voie en grande partie par des collègues néerlandais, suivent désormais, et de façon de plus en plus nette, une ligne personnelle, sans plus s'occuper de l'œuvre de leurs hôtes. La leçon d'art graphique dont ils bénéficie chez Cantré constitue une impulsion importante. Aux Pays-Bas, Cantré continue de se consacrer tant à la sculpture qu'à la gravure sur bois. Il puise son inspiration dans les gravures de l'expressionnisme allemand. Des périodiques tels que Der Sturm et Das Kunstblatt, qui peuvent être achetés et consultés librement aux Pays-Bas pendant la guerre, sont rehaussés de xylographies dues à Marc, Munch, Campendonk et aux peintres de Die Brücke. Leur exemple incite à la synthèse et mène à une plus grande sobriété expressive.
Mais l'inspiration ne vient pas seulement de l'est. A partir de 1920, c'est du sud que vont venir pour les immigrés flamands des impulsions encore plus décisives. Bruxelles et Paris captent pour longtemps leur attention. La fondation de la galerie Sélection à Bruxelles, animée par Paul-Gustave van Hecke et André de Ridder, ouvre la voie de nouvelles influences qui se font sentir depuis la France. Aux expositions bruxelloises, les arts plastiques de cette période semblent être entièrement placés sous le signe du cubisme dans toutes ses variantes, mais généralement sans l'orthodoxie et l'intransigeance des débuts.
 
 


L'auberge
Gustave De Smet

Vers 1920, un revirement se dessine à l'échelle internationale dans la réflexion plastique. On observe un regain d'intérêt pour un rendu plus fidèle de la nature. Plus tôt déjà, le réalisme classique de Derain et le classicisme de Picasso ont indiqué la direction à suivre. L'écho de ce changement se retrouve dans la peinture de Léger. En 1920, les tableaux de celui-ci se font sereins et adoptent un grand format. La construction abstraite et la description visuelle de l'objet et de la figure ressortent le mieux dans les paysages animés: une composition aux amples articulations réunit spontanément des éléments de paysage anguleux et les volumes sculpturaux de l'être humain et de l'animal. Une structure simple et claire ordonne le tableau et lui prête un équilibre serein. L'influence de Léger est perceptible de manière générale et dans des parties de certains tableaux avec figures de Frits van den Berghe et de Gustave de Smet, par exemple "Portrait de Constant Permeke" (1922) et "Le Joueur d'harmonica" (1926).
On relève donc une aspiration générale à une nouvelle définition de la réalité. La réflexion sur les valeurs de l'art ancien entraîne un regain de sérénité, de simplicité et de retenue. Tourné vers la France, le cercle artistique Sélection donne aux idées nouvelles la notoriété souhaitable, surtout par le biais de son mensuel. Outre Léger que nous avons déjà cité, Picasso, Braque, Survage, Gleizes, Metzinger, Lhote et Zadkine exposent régulièrement à Bruxelles. L'idée maîtresse qui sous-tend le programme de Sélection est claire, du moins en principe : propager et présenter un art qui réussit à concilier l'esprit de construction avec la vie elle-même. Dans cette philosophie, cubisme et expressionnisme doivent se rejoindre, quels que soient les éléments hétérogènes qui y sont mêlés. Pour André de Ridder qui, en tant que chef de file du cercle bruxellois, essaie de répandre cette notion de synthèse au-delà des frontières, les idées d'André Lhote (1885-1962) comptent beaucoup.


Le Mangeur de bouillie
Constant Permeke

Ce peintre et théoricien essaie d'atteindre la perfection classique en représentant la nature, sans renoncer pour autant aux acquis du cubisme. Somme toute, l'histoire, ici, se répète, ou plutôt se poursuit. Tout comme avant la guerre dans l'oeuvre des dissidents de Montparnasse (Le Fauconnier, Léger, Metzinger, Gleizes), le cubisme revêt à nouveau un visage humain. L'émotion joue un rôle central et l'expressionnisme cherche dans le cubisme une base solide. La libre exploration de l'espace et le jeu des volumes transparents constituent un défi visuel permanent. Le fait que l'artiste français reste souvent rationnel et réservé, surtout dans l'emploi de la couleur, ne passe pas inaperçu dans le milieu de Sélection. Il n'empêche que Gustave de Smet et plus tard aussi Hubert Malfait (1898-1971) sont sensibles à l'art de Lhote et à ses idées.
Un autre artiste connu de la colonie flamande aux Pays-Bas et apprécié par Sélection au début des années vingt est le sculpteur Ossip Zadkine (1890-1969). En septembre 1920, il est présent à l'exposition « Les cubistes et néo-cubistes organisée par le cercle artistique bruxellois. A peu près à la même époque, à Blaricum, Jozef Cantré se tourne vers l'oeuvre de son collègue russe, après s'être inspiré initialement de George Minne. Le jeune Gantois affiche désormais sa prédilection pour les mouvements anguleux et les mains plutôt carrées, plaçant les volumes contre le corps. Par affinité avec le maître parisien, l'accentuation des articulations physiques devient le procédé de style par excellence. Gustave de Smet et surtout Frits van den Berghe subissent aussi l'influence incontestable de Zadkine, ainsi qu'il ressort principalement du traitement de la figure humaine dans des tableaux qui voient le jour au début des années vingt.


Le Presbytère de Bachte - Maria - Leerne
Frits Van Den Berghe

Hormis l'art moderne français, l'expressionnisme allemand marque également de son empreinte l'oeuvre des artistes flamands, en particulier par l'intermédiaire de Heinrich Campendonk (1889-1957), représentant de l'expressionnisme rhénan. Sous l'influence de Marc, celui-ci en arrive à faire éclater la représentation en fragments cubiques. Dans des tableaux touffus, il combine objets, animaux et figures figées, sans traits individuels, flottant souvent dans un espace indéfini. La scène est insérée dans un cadre qui varie en fonction des intentions iconographiques. Les tableaux de Campendonk, notamment son "Zustandsbilder" (vers 1920), évoquent l'idylle d'une communauté harmonieuse réunissant être humain, animal et nature. Dans certaines toiles, Van den Berghe et De Smet vont dans le même sens. De Smet, en particulier, se montre sensible à la physionomie éloquente des personnages de Campendonk.

In : Une rare plénitude
Les artistes de Laethem-Saint-Martin 1900-1930
Piet Boyens
Ludion - Flammarion - 2001