Delvaux

Dès le début des années 1930, renonçant à ses précoces émois impressionnistes de jeunesse et aux essais et résultats originaux d'expressionnisme flamand qui suivirent, Paul Delvaux emprunta les voies secrètes de l'âme à la recherche de la quintessence de sa peinture dans les espaces situés au-delà du savoir : là où l'énigmatique fusionne et se confond avec l'immatériel et le spirituel pour resurgir, à travers une alchimie psychique, sous les traits d'une autre réalité, qui s'exprime en nouveaux modèles iconographiques et dans un climat de conceptions visuelles inédites. Convaincu que la relation spatiotemporelle à l'art n'évolue pas en ligne droite, il défie son temps, travaillant chaque élément synthétique comme le fragment d'un ensemble où la trame est dépourvue de narration linéaire, s'essayant à une ressemblance différente du réel, dont il localise l'essence au-delà et en dessous de la représentation mimétique du réalisme.

Quittant la logique empirique des temps et dépassant l'espace contrôlé par le rationnel, Delvaux puise la sève de sa peinture dans les profondeurs de l'ininterprétable. Il cherche son essence là où naissent causes et symptômes : dans les angoisses, phobies, traumatismes, complaisances, désirs inassouvis, érotismes, obsessions voluptueuses qui trouvent leur incarnation dans des présences féminines résurgentes d'une œuvre à l'autre, inventées et invitées d'un autre monde pour jouer dans le monde présent un rôle autoréférentiel. Un rôle particulier, mis en scène sur le plan onirique dans un espace refaçonné, imaginaire, fictif, où l'artiste hors temps veut inscrire des vécus, des désirs inavoués, des recyclages allégoriques, des états psychiques diachroniques, universels, articulés autour de la lutte implacable de l'amour et de l'angoisse de la destruction et de la mort.


Les Gommes
(détail)

Mystérieux et énigmatique, sensible et anxieux, impénétrable et imprévisible, solitaire et faible, captif de son éducation sentimentale, enfermé dans la prison des restrictions, de ses expériences amoureuses traumatisantes, surprotégé entre les murs élevés autour de lui par sa mère, piégé dans le milieu d'interdits et de culpabilités imaginé par ses tantes - c'est là que se trouvent manifestement les origines de la création de cet univers pictural clos, hanté de visions, d'hallucinations et de fantômes. Un univers où l'artiste existe, vit et participe par autoréférence à ce qui se passe, donnant à voir de manière géniale et originale le cérémonial pictural de ses passions et de ses désirs inassouvis.
Classique dans le rendu stylistique et structurel de la ressemblance représentative réaliste de l'espace architectural, il fait preuve d'originalité dans la sensation, émergée de l'intérieur, de l'imprévisible, du mystérieux, du surnaturel... Sur des fonds architecturaux énigmatiques, dans une ambiance de silence et de mystère, sans inventer de nouveaux symboles formels, il refaçonne avec le matériau existant un réalisme du rêve où les éléments synthétiques, sans cesser d'être reconnaissables, acquièrent une substance morphologique illusoire, hors temps, et donc inédite. La connaissance de la règle, c'est-à-dire l'impératif structurel et le savoir technique, coopère avec l'émotion, la tension psychique et émotionnelle, faisant coexister harmonieusement l'inanimé et l'animé, d'une façon qui met en valeur la force poétique, la magie onirique et la dramaticité de chaque composition dans sa plasticité.
Cette version picturale néoclassicisante naïve, originale, manifestement proche du réalisme magique - courant de la période de l'entre-deux-guerres qui fit la jonction entre l'imaginaire du surréalisme et les déformations réflectives du réel - constitue « le monde de Paul Delvaux», selon les termes du metteur en scène Henri Storck, un monde qui impose sa propre logique, comme le dit encore l'anthropologue français Claude Lévi-Strauss, admirateur de son œuvre.

Ce que Delvaux trouva dans le surréalisme, c'est la liberté totale d'expression, la sensation émotionnelle désentravée, la possibilité de dépasser la logique du réalisme, de formaliser l'immatériel du rêve en une substance picturale matérielle. La possibilité d'aller au-delà de la logique et de défier la raison empirique. De révéler des aspects invisibles du monde intérieur, en quête de l'enfance perdue. De repérer les illusions amoureuses et les causes qui l'avaient conduit aux désirs inassouvis et aux amours insatisfaites. Les causes qui l'amenèrent à donner à voir, avec insistance, ses idoles féminines nues réflectives en des périodes de sa vie où l'érotisme, dans sa dimension physiologique aussi bien que psycho-émotionnelle, faisait vibrer tout son être.


L'Echo
(détail)

Le surréalisme lui offrit la possibilité d'une redéfinition figurative des images de son premier art, sensible et teinté d'impressionnisme, des paysages, des scènes de rue, des gares et des trains, mais aussi des nus féminins aux nuances expressionnistes, qui tiendront par la suite une place dominante dans sa thématique. Ces unités thématiques seront désormais expulsées du réel vers l'imaginaire, tissant ainsi un monde d'incessants réaménagements et métamorphoses, avec des symboles dont la transformation, tout en s'inscrivant dans les idéaux du symbolisme, s'accomplira dans les limites de la conscience historique contemporaine de l'artiste.
Soutenue par une thématique répétitive qui s'élabore principalement dans les années 1937-1945, sa peinture va s'épanouir en une vision onirique. Laissant derrière lui la certitude des formes consacrées, Delvaux va se faire le narrateur de ses rêves. Les souvenirs de l'Antiquité auxquels recourait abondamment le surréalisme et les mythes anciens où incuba une part importante de sa peinture deviendront le berceau de l'imagination du peintre. Ses références continuelles à la mythologie, qu'il refaçonnera en une poésie maniériste, feront de lui l'un des inventeurs de la mythologie moderne.
 

In : Delvaux et le monde antique
(Kyriakos Koutsomallis)
Musées Royaux des Beaux-Arts de Belgique
Bruxelles - 2009-2010