Cubisme
et futurisme
1907
- 1920
Le cubisme et le futurisme
sont les deux premiers mouvements artistiques du XX°siècle qui
associèrent la production d’oeuvres plastiques à l’élaboration
d’écrits théoriques. La place majeure de Marinetti à
la tête du futurisme et la suprématie incontestée de
la théorie par rapport à la pratique ont simplifié
la définition du futurisme. C’est un mouvement qui s’adapta facilement
aux certitudes autoritaires du fascisme dans les années vingt, un
mouvement violemment opposé au relativisme de la démocratie
libérale de l’Italie d’avant la Première Guerre mondiale,
un mouvement qui ne résista pas aux définitions. A l’opposé,
aucun écrivain ou peintre (pas même Picasso) ne revendiqua
une ascendance sur le cubisme que ce soit avant ou après la guerre
de 1914-1918; la théorie cubiste eut plutôt tendance à
suivre qu’à guider la pratique cubiste. On trouve dès le
début une multiplicité de théories et de pratiques
cubistes sans qu’apparaisse aucune convergence entre une théorie
et une pratique orientées dans une seule direction. C’est un mouvement
dont le pluralisme, l’acceptation de l’imprévisible et de l’individuel,
porte la marque de la Troisième République - dont il est
le produit - avec sa prolifération de sociétés privées
de toutes sortes et sa presse indépendante toujours plus diversifiée.
Gleizes
Albert
Ecuyère
Définition
Le suffixe «-isme»
appelle toujours les définitions, et le cubisme a ainsi été
redéfini périodiquement par ses historiens et par ses théoriciens;
mais ce que les cubistes firent dans leur diversité résiste
à
une définition globale et c’est peut-être principalement pour
cette raison que leur influence se ressent toujours au début du
XXI° siècle. Les mots «cube», «cubique»
et «cubisme», sont d’abord utilisés de manière
descriptive en réponse à la peinture de Georges Braque puis
à celle de Pablo Picasso. Durant l’été 1908, Braque
travaille à l’Estaque, près de Marseille, au milieu des paysages
peints par Cézanne. C’est l’année qui suit la grande rétrospective
de Cézanne au Salon d’automne. Dans les peintures de Braque, les
larges touches de couleur en aplat ont laissé la place à
des facettes modelées de tons chauds et froids qui ressemblent à
des agrandissements de mosaïques de plans de Cézanne. Dans
certains paysages de l’Estaque, Braque les fait basculer à travers
la surface du tableau où les arbres, le sol irrégulier, et
les maisons à flanc de colline se répondent. L’effet de soubassement
créé à partir de masses géométriques
conduit le critique Louis Vauxcelles à appliquer l’épithète
«cubes» à quelques-uns de ces tableaux que le marchand
Daniel Henry Kahnweiler lui montre en novembre 1908. Dès avril 1909,
le terme de cubisme est appliqué à Braque dans la revue littéraire
Le Mercure de France, sous l’accusation d’une admiration trop exclusive
pour Cézanne. L’année suivante, des oeuvres de Picasso, parmi
lesquelles figure un paysage qui fait écho aux peintures de l’Estaque
de Braque, sont pour la première fois décrites comme «cubiques
». Le terme de cubisme apparaît donc sans aucun vernis théorique,
dans une tentative de caractériser des tableaux qui semblent ne
tirer de Cézanne qu’une leçon de structure.
Apollinaire
Avant 1910, une veine d’écrits
produits dans le milieu de Picasso et de Braque laisse de côté
la représentation de la réalité matérielle
pour insister sur sa liberté, sa « pureté» par
rapport au monde matériel. Ainsi en 1908, Guillaume Apollinaire,
le critique et poète qui devait devenir un des pôles de l’avant-garde
parisienne, prend le feu comme «symbole de la peinture».
« La flamme, écrit-il,
a la pureté qui ne souffre rien d’étranger et transforme
cruellement en elle-même ce qu’elle atteint ». Dans les «
Méditations esthétiques. Les peintres cubistes » publié
au début de 1913, Apollinaire s’autorise à identifier comme
cubiste à la fois une peinture qui se trouve au service du monde
matériel (la représentation conceptuelle) et une peinture
qu’il juge au service de la peinture seule et qu’il nomme «la peinture
pure». Dans ce texte, qui constitue une des premières analyses
théoriques conséquentes du cubisme, Apollinaire inclut parmi
les cubistes, aux côtés de Picasso, Braque et Metzinger, les
noms de Robert Delaunay et de Marcel Duchamp ou encore de Juan Gris et
de Fernand Léger. Picasso est, selon lui, un peintre-anatomiste
qui dissèque le monde alors que Delaunay est un inventeur de nouvelles
structures picturales, et le chef de file d’une nouvelle école au
sein du cubisme, le cubisme orphique dévolu à la peinture
pure. La pluralité du cubisme se retrouve tant au niveau de ses
théories qu’à celui de ses principaux acteurs. Tout comme
les artistes, Apollinaire se réjouit de la diversité et accueille
la contradiction. Son petit livre est un collage de textes qui décrivent,
évoquent, caractérisent et différencient, mais qui
jamais ne proposent une définition unique et stable du cubisme.
Cubisme
essentiel
Si l’on
se détourne de l’histoire du terme «cubisme» pour s’intéresser
aux écrits sur l’histoire du «mouvement», on trouve
là aussi diversité et contradiction. Il n’y a aucun consensus
quant à une histoire narrative dans laquelle les rôles des
protagonistes seraient clairement définis. La remarquable exposition
de William Rubin, «Pioneering Cubism» (1989), marque l’apogée
d’une série d’écrits sur l’histoire du cubisme qui commence
par les premières études de Kahnweiler et de Guillaume Janneau
dans les années vingt. Selon eux, si seuls les pionniers Braque
et Picasso incarnent véritablement le cubisme, certains autres artistes,
surtout Gris, Léger, Laurens et Lipchitz, peuvent aussi prétendre
à un rôle important à leurs côtés car
on peut déceler dans leur travail les caractéristiques du
cubisme essentiel. Le terme cubisme est reconnu à partir de 1911-1912,
grâce à une série de controverses générées
par des accrochages de groupes au Salon des indépendants et au Salon
d’automne auxquels ni Braque ni Picasso ne prennent part. Metzinqer, Albert
Gleizes, Léger et les frères Duchamp dominent ces accrochages
qui, au Salon d’automne de 1912, suscitent un scandale qui pénètre
jusqu’à la Chambre des Députés.
De plus,
le tout premier texte théorique conséquent sur le cubisme
est celui de Gleizes et Metzinger « Du Cubisme » qui, en 1912,
précède de quelques mois« Les Peintres cubistes »
d’Apollinaire.
Metzinger
Jean
Tricoteuse
Conceptualisme
Lorsque le journaliste Louis Vauxcelles
(rendu furieux par les cubistes du Salon plus encore que par Braque et
Picasso), monte une campagne de presse contre le cubisme dans « Gil
Blas » en 1911 et 1912, il a raison d’attaquer les cubistes à
propos de leur décision de subordonner le travail de l’oeil à
l’action transformatrice de l’esprit. C’est là l’aspect le plus
excitant de leur peinture, tout au moins dans le contexte de Cézanne.
Le symbolisme avait certes, à la fin du XIX° siècle accordé
une prééminence à l’imagination et au rêve.
Mais le danger que représente le conceptualisme des cubistes est
qu’il menace de prendre le pouvoir en peinture, et ce même par rapport
à ceux qui refusent l’imagination, ceux qui défendent toujours
une peinture de l’expérience visuelle du quotidien, c’est-à-dire,
la peinture de Cézanne. Le cubisme conteste même l’emprise
sur le phénomène, tel qu’il est défendu par les empiristes.
Lorsque Emile Bernard publia une sélection de propos de Cézanne,
en 1904, un des principes centraux qui en émergea était la
nécessité de conserver un équilibre entre le travail
de l’oeil et celui de l’esprit. Cet équilibre est d’ailleurs aussi
celui que Matisse avait exprimé de façon explicite dans ses
« Notes d’un peintre » datées de 1908. Le conceptualisme
du cubisme dérange cet équilibre: il proclame que le rôle
inventif et interprétatif de l’artiste est plus important que sa
réaction aux objets visibles.
Papiers
collés
La trace
la plus évidente du nouvel accent mis sur les qualités matérielles
de l’oeuvre d’art est un rendu de plus en plus tactile des surfaces, à
la fois par l’emploi de factures différentes et de consistances
contrastées du medium. A l’époque de ses « Contrastes
de formes », l’utilisation par Léger d’une toile à
trame grossière sur laquelle la couleur est simplement frottée
sur une couche d’apprêt rudimentaire, dirige l’attention du spectateur
sur la texture opaque de chaque oeuvre et sur sa matérialité.
Dans un groupe de toiles de 1912 parmi lesquelles on trouve « Nature
morte espagnole (Sol y sombra) », Picasso utilise parcimonieusement,
mais avec éloquence, les brillantes couleurs saturées du
Ripolin, pour la même raison. Avec Braque et Gris, à partir
de 1912-1913, il prend le parti radical de fixer des matériaux étrangers
sur le support, papier ou toile, pour attirer l’attention, de façon
plus certaine encore, sur l’identité de l’oeuvre entière
en tant qu’objet.
Les surfaces
planes du « Petit Éclaireur » et de « Tête
d’homme au chapeau » sont souvent faites de ce type de matériau
qui invite au toucher en même temps qu’il est clairement étranger
au tableau. On peut penser que la préférence de Picasso pour
les coupures de journaux dans les papiers collés réside dans
le fait que les journaux restent rarement intacts longtemps. Ils sont manipulés,
dépliés, leurs pages sont tournées : les journaux
stimulent les doigts dans une activité constante.
Picasso
Le
Violon
Matérialisme
Les traces distinctes du pinceau et
les touches de couleur séparées de Cézanne permettent
à l’oeil de mémoriser la qualité de la surface mais
ses tonalités chaudes et froides prédominent sur l’aspect
matériel pour évoquer un espace dématérialisé,
alors que la littéralité avec laquelle le tableau objet cubiste
maintient sa qualité d’objet constitue une vraie rupture. Même
dans les Cézanne tardifs les plus tactiles, on ne peut voir la peinture
comme simplement faite de pigment coloré. Les superpositions
de papiers découpés dans un collage cubiste suggèrent
un espace dématérialisé, encore vaguement comparable
aux derniers Cézanne, mais il est aussi possible de ne voir ces
éléments que comme des morceaux de papier découpés.
L’idée de ce qui est représenté, y compris l’espace,
ne remplace jamais de manière décisive l’existence matérielle
du tableau objet. Ainsi, le corollaire du conceptualisme des oeuvres cubistes
les plus radicales est en fait leur matérialisme. C’est ce matérialisme
qui a donné à la peinture l’impulsion pour engendrer les
formes les plus innovantes de la sculpture cubiste.
Positionnement
II n’y a pas nécessairement de
relation entre le signe et son référent. Ce que Saussure
nomme la qualité arbitraire du signe est exposée. II devient
évident que n’importe quel sens spécifique (référent)
attaché à un signe dépend de son contexte plus que
de sa forme particulière.
Dans la Guitare de Picasso, c’est le
positionnement du cylindre de métal par rapport aux bords arrondis
simulant les éclisses de la guitare qui permet de le lire comme
la rosace; dans la construction de Laurens, c’est le positionnement du
cylindre peint en blanc en relation avec les bords arrondis figurant les
côtés de la bouteille qui permet de le voir comme le reflet
sur le verre. Des configurations très proches de points et de plans
inclinés vers l’extérieur signifient des yeux et des oreilles
dans la « Tête » aplatie de Laurens et le dessus de la
bouteille dans « Bouteille et verre. » Les signes prennent
sens dans un contexte particulier, au sein d’un système de relations.
Ce qui permet cela, à part leur positionnement, c’est leur différenciation
nette d’une forme par rapport à une autre: du point à la
ligne droite, à la ligne courbe. Le constat de la relativité
des signes résulte de leur ouverture, tant pour le spectateur que
pour l’artiste. Cette association des signes employés par Laurens
pour décrire les traits d’un visage ou d'une bouteille ouvre la
lecture de « Bouteille et verre » qui devient tête aussi
bien que nature morte. Picasso, Laurens, Lipchitz et, moins souvent Braque,
s’autorisent parfois à laisser les signes à la lisière
de lectures différentes, accentuant ainsi leur ambiguïté,
leur ouverture. C’est aussi le cas d’Archipenko. Dans sa « Tête
de femme et table » de 1916, il joue malicieusement avec le potentiel
de contradictions de son vocabulaire de signes, entre animé et inanimé,
figure et nature morte.
Collage,
papier collé et construction, en tant que variations sur le thème
du tableau-objet, ont eu de multiples conséquences sur le modernisme
international ainsi que sur l’art postmoderne du XX° siècle.
L’exploitation par les cubistes du signe ouvert en tant qu’ultime manifestation
du conceptualisme cubiste a laissé d’importantes séquelles
dans ces développements qui mélangent le visuel et le verbal
en un unique champ de langage.
Archipenko
Alexandre
Tête
de femme et table
Cubisme
et idéologie
Durant la guerre de 1914-1918, Picasso
et Gris laissent de côté le collage et les papiers collés
alors que leur ami Laurens s’en empare, découvrant aussi les constructions,
sans pour autant abandonner la peinture. A plusieurs reprises, au cours
des années 1920, Picasso revient à ces techniques, y compris
la construction, sans laisser de côté la peinture.
Et à partir de 1914, il retrouve
périodiquement un style avec ou sans points de vue multiples, ou
bien encore, les conventions classiques de la représentation en
même temps que le potentiel de métamorphose ouvert des signes
cubistes. Dans les années vingt, Léger aussi a recours en
parallèle aux styles cubiste et classique. En 1918, il fait suivre
la «peinture pure» de son cubisme des années 1913-1914,
d’un «retour au sujet», un retour qui n’est pour lui, en aucun
sens, un recul. II n’est pas exact non plus de dire que les oeuvres cubistes
les plus innovantes vont de pair avec la pensée la plus avancée,
la plus ambitieuse.
La primauté
donnée au sujet par certains cubistes et la forme plus tempérée
de leurs innovations cubistes permettant cette suprématie du sujet
vont de pair avec le développement de positions intellectuelles
et parfois politiques qui sont évidemment plus «avancées»
que ce qu’on peut trouver dans les quelques déclarations de Braque
et de Picasso datant de cette époque. « Du Cubisme »
de Gleizes et Metzinger est marqué par l’influence profonde de Bergson
ainsi que par une utilisation sophistiquée des nouvelles idées
scientifiques diffusées par Henri Poincaré durant la première
décennie du XX° siècle.
A partir de 1913,
la multiplication, chez Gleizes, de sujets évoquant un passé
médiéval français, un présent rural en même
temps qu’une modernité industrielle n’accompagne pas seulement son
adhésion à l’idée de la «durée»
bergsonienne mais reflète aussi une idéologie républicaine
très particulière, une idéologie qui s’oppose à
la conception latine de la France mise en avant par l’Action française,
et soutient l’idée d’une France celte promue par la toute récente
Ligue celtique. Finalement, ce qui fait aujourd’hui l’importance du cubisme
des deux premières décennies du XX° siècle n’est
pas le degré d’innovation qu’il a pu avoir, ni ses connotations
radicales tant politiques qu’intellectuelles, mais plutôt son degré
d’ouverture.
Source
:
Les
années cubistes
Collections
du Centre Georges Pompidou, Musée national d'art moderne et du Musée
d'art moderne de Lille Métropole, Villeneuve d'Ascq
[Catalogue
de l’exposition - 1999]
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