Quiévrain : Industrielle Boraine

Je me remets quelque peu de mes émotions. Des renseignements me parviennent de l’Industrielle Boraine, usine de gaz liquide située sur la frontière à Quiévrain. Rien de particulièrement intéressant, mais ce qui nous inquiète, c’est qu’on y fabriquerait des pièces de camion et même de char. Chinic monte l’opération. Elle a déjà été tentée auparavant, sans succès cependant. Je décide d’y participer quoiqu’étant encore convalescent. Je ne suis pas tellement en forme, il n’y a qu’une bonne vingtaine de jours que j’ai été blessé sérieusement. Peu importe.

Nous arrivons sur les lieux. Première difficulté : il me faut franchir un mur assez haut. Les copains me hissent ; sans leur aide, j’en suis encore incapable, mon bras gauche me faisant affreusement mal. J’ai cependant accepté de diriger l’action parce que je sais que je leur sers un peu de mascotte. C’est bizarre à dire, mais certains garçons sont convaincus que ma présence force la chance ! J’y ai participé dans ce but-là... Ne faut-il pas mettre les atouts psychologiques dans son jeu !
Nous franchissons donc le mur, Chinic est à mes côtés. Un bruit suspect éveille notre attention ; deux ombres surgissent des ténèbres. Nous nous cachons dans un coin de mur. Il s’agit de deux gardes qui conversent justement des moyens de défense de l’usine ! Nous les maîtrisons en un éclair. Nous les questionnons pour savoir où se trouvent les autres vigiles. Nous devons neutraliser le corps de garde pour réussir notre entreprise. J’imagine que le meilleur moyen est de les faire entrer dans leur local de façon à ce que les autres ne s’étonnent de rien. Je leur intime l’ordre d’avancer et de poursuivre leur conversation le plus normalement du monde. Nous approchons. Tout marche comme prévu. Le signal d’alarme est débranché, les gardes sont facilement ligotés et emmenés par un groupe d’appui à une certaine distance pour éviter tout incident susceptible de donner l’alarme. Nous pénétrons à l’intérieur des bâtiments guidés par Chinic qui connaît parfaitement les lieux.
Nous plaçons les charges aux endroits prévus, certainement une bonne trentaine vu l’importance stratégique du complexe. Nous évitons néanmoins les installations de gaz, la ville aurait été soufflée ! Ce n’est pas là notre intention. Il s’agit uniquement de détruire les machines de production de guerre. Dans l’énervement, un crayon à temps est écrasé par erreur, alors qu’on en a encore certainement pour une heure de travail. Il éclate comme un coup de pistolet ! Alerte ! Nous nous retrouvons à deux ! C’est le vide absolu !  Tous les autres sont partis ! Malgré tout, nous terminons notre besogne et nous nous retirons... Quelque temps plus tard, l’Industrielle Boraine avait vécu de sa belle mort...

Matériel de sabotage

On devait également se fournir en matériel de sabotage. Parfois, ce fut facile, mais souvent on se heurtait à des épreuves indépendantes de notre volonté. Ainsi, cette histoire qui aurait pu nous coûter cher.
Dix kilomètres sous la drache nationale, et à 7 heures précises, je suis au rendez-vous…
Bonjour Nandy. Vigoureuse poignée de mains. Et Marcel ? Pas arrivé ? Pourvu qu’il n’ait fait aucune rencontre avec son chargement d’armes. Cinq minutes d’attente, dix minutes, l’énervement me gagne... Quand je le vois arriver. Marcel nous dit : «Je suis en retard sans doute, mais j’ai dû éviter une patrouille allemande, je ne tenais pas à en découdre avec eux». Il nous tend un revolver, et ajuste la sangle d’une mitraillette qu’il porte montée sous son imperméable prête au tir.
En route. Un quart d’heure plus tard, nous nous retrouvons dans une petite maison. Deux d’entre nous sèchent au feu, pendant que le troisième surveille la route, et vers huit heures, nous le regardons passer. C’est le camion d’un charbonnage qui va prendre livraison d’une cargaison de matériel qui nous sera des plus utile, à nous combattants, pour continuer la lutte contre l’Allemand. Un rapide calcul nous indique que vers 10 heures, il sera probablement de retour...
«Ils n’ont pas l’air de se presser», dis-je en écartant les branchages. La pluie a cessé heureusement, mais nous sommes frileux ; voilà des heures que, tantôt assis, couchés ou debout, nous attendons patiemment au bord d’un champ cachés par les ronces. Notre estomac tiraille... il est deux heures. «Pourvu qu’il ne soit pas en panne», dit Marcel, en me remplaçant au poste d’observation.
Chaque bruit de moteur nous alerte. Le temps passe, passe. Voilà six heures que nous attendons. Je tousse, j’éternue. Marcel bat la semelle, mais le moral est bon, nous attendrons jusqu’à la nuit s’il le faut.
Soudain, quand tout espoir est perdu, j’aperçois le fameux camion vert qui arrive à toute allure. Un hurlement de joie, et je m’élance suivi de Marcel qui court se poster en arrière au cas où le camion passerait au-dessus de nous. Par gestes impératifs, j’ordonne au chauffeur de stopper. Croyant que le chauffeur n’allait pas ralentir, je tire un coup de mitraillette pour l’impressionner. Arrêt immédiat du camion, descente des occupants.

Nous nous apprêtons à les ligoter et à prendre leur place au volant, quand nous remarquons que l’eau du radiateur coule sur la route. Une balle a percé le radiateur. A quoi bon se décourager pour si peu. Attendons le prochain camion... Peu de temps après, arrive un gazogène, que nous arrêtons et faisons ranger à côté du premier. Puis sous l’oeil sombre de la mitraillette, chauffeurs, convoyeurs et passants opèrent le transbordement de la cargaison. Et maintenant en route ! Marcel prend le volant, mais voilà, il n’a jamais piloté un gazogène... On part... Nous roulons à du 25 à l’heure, le moteur tousse, crache, fume, et voilà déjà 15 kilomètres parcourus. A Tourpes, soudain soubresaut, arrêt, mais après quelques minutes, le véhicule repart dans un éternuement superbe. Un boche à vélo roule vers nous, la mitraillette me brûle les doigts, j’ai une envie de le descendre, mais les ordres sont formels : pour éviter des représailles, on ne peut attaquer, mais seulement se défendre. Le camion hahanne de plus en plus, il bondit par soubresauts, nos coeurs sont bien serrés pendant la traversée de Leuze rempli d’ennemis, enfin ouf, nous voilà à nouveau dans la campagne sans dommages.
Lentement, nous approchons du but quand, soudain, nouvel arrêt non prévu : nous poussons à la main et le camion repart, tandis que Marcel sue à grosses gouttes malgré son calme merveilleux. Mais bientôt au milieu d’une côte, un nouvel accès de taux cloue le camion sur place. «Cette fois, c’est bien la fin», me dis-je. En effet, le moteur ne veut plus rien entendre. Il ne s’agit pourtant pas d’abandonner la cargaison à quelques kilomètres du but. Un brave fermier patriote de nos connaissances qui passait avec son cheval, l’attache à notre véhicule. Le cheval tire, nous poussons, des passants poussent avec nous et enfin nous voilà au sommet de la côte.
A la vue de la descente, le camion repart tout seul et profitant de son «chant du cygne», nous parvenons à le garer chez un fermier qui nous avait déjà rendu de grands services. Il ne nous reste plus qu’à quérir un autre camion, à transborder à nouveau le chargement et à foncer à toute allure cette fois à travers des villages particulièrement surveillés par quelque 150 Allemands. 
A sept heures du soir, le chargement était en sécurité. Nous avons passé dix heures sur la route, mitraillette au poing. Un coup de téléphone avertit le propriétaire du camion qu’on l’avait retrouvé abandonné par des bandits.
L’anecdote est terminée, et elle se termine bien. Mais toutes les actions n’avaient pas une issue aussi favorable. Le même jour à vingt heures, deux de nos acteurs repartaient pour une action nocturne, après avoir pris à peine le temps de manger. Le lendemain matin, l’un d’eux grièvement blessé à l’action, était couché sur un lit de clinique...

Ellignies-Sainte-Anne : un rexiste dangereux

Le village d’Ellignies-Sainte-Anne était sinistrement connu dans la Résistance par l’action de son secrétaire communal, également secrétaire de Rex. C’était un personnage relativement important dans la hiérarchie de l’Ordre Nouveau. J’ai pu m’en rendre compte en fin d’opération quand j’ai récolté les dossiers qui se trouvaient chez lui.
Les amis du groupe G me demandent donc de supprimer ce traître. Je ne les nommerai pas parce que plus tard, l’un d’eux eut l’amabilité de me dire que lui, au moins, n’avait pas de sang sur les mains ! Comme je considère que le secrétaire communal constitue un réel danger pour les Patriotes, je suis bien décidé à le faire passer de vie à trépas. Il est décidé initialement de l’abattre en plein jour. Nous ferions le déplacement habillés en gendarme. Nous disposons en effet de deux tenues.
Il se fait que cette affaire s’est mal enclenchée. Prémonition ou pas, j’ai changé d’avis au dernier moment. Je me présente le 4 août 1944 avec un groupe d’une dizaine d’hommes (Tino, Julot, Jules, Jean-Marie, Louis, Eclaireur, Jacques) à Ellignies, mitraillettes à découvert. Nous constatons à notre grande surprise que le café où nous devons normalement rejoindre l’indicateur, est rempli d’Allemands. Nous avons appris par la suite qu’ils recherchaient deux gendarmes ! Gardant notre calme, nous traversons un groupe d’ennemis installés sur le sol avec mitrailleuses, fusils-mitrailleurs, etc... Personne ne nous demande quoi que ce soit. C’est incroyable, et pourtant c’est vrai ! J’ai la nette impression que tout ce qui se passe dans le village à ce moment-là est considéré comme pro-allemand en train d’opérer pour capturer ces deux gendarmes. Toujours est-il que nous poursuivons notre chemin sans le moindre incident !
L’opération «abattage» est reportée et, pour information, la personne qui devait nous désigner le secrétaire était la femme de Raymond Coart. Elle n’était pas au rendez-vous non plus, mais il faut bien souligner qu’il s’est avéré qu’elle était au-dessus de tout soupçon. Je ne sais pas qui avait propagé le bruit. Peut-être était-ce une personne qui, par vanité, a voulu montré qu’elle était au courant des activités de la Résistance et qu’elle a parlé... En tout cas, ceux qui connaissaient l’opération sous cette forme étaient Adelin Dulieu, moi-même et un certain Chevalier du groupe G. Il n’y avait que trois personnes au courant. Qui a parlé, qui a commis une indiscrétion ? Certainement pas l’un de nous trois ! Alors ?

Cette fois…
Opération réussie !

Le docteur Amilia m’ordonne - et le mot n’est pas trop fort - de prendre un repos complet et prolongé. Il m’encourage à le faire, sinon je terminerai tuberculeux ! Je ne me suis accordé aucun répit à part les quelques jours passés chez Madame Senelle, le reste du temps j’étais en action ou en déplacement. Je suis à bout et vidé de toute énergie. Enfin ! L’opération doit tout de même avoir lieu un certain soir sous la direction d’Adelin Dulieu et de Fernand Dutilleul. Il n’est plus question de prendre cet individu au cours de ses déplacements. Nous décidons de conduire l’action comme une opération militaire, c’est-à-dire en utilisant des grenades et en nettoyant les pièces une à une. C’est en même temps un excellent entraînement, en cas d’éventuelles attaques similaires au moment de la Libération que nous sentons approcher. Le médecin me conseille encore le matin de me reposer, de manger et de reconstituer mon capital-santé. J’ai perdu énormément de sang. Je n’ai pas subi de transfusion. J’ai été sous-alimenté. J’en parle à mes adjoints directs. Ils sont d’accord de monter eux-mêmes l’opération. Ce sont d’ailleurs des chefs entreprenants. Ils ont une expérience certaine du combat. Il n’y a aucune raison que l’affaire rate.
Dans la soirée, quelques Partisans arrivent chez Horlent et me disent : «Vous savez, ça va mal. Nous ne sommes pas tentés de faire l’opération aujourd’hui. On va la remettre. Nous ne sommes pas décidés. Les gens du groupe G disent qu’ils ne veulent pas la faire parce que vous n’êtes pas avec nous...» Ils me convainquent si bien que je décide quand même de les accompagner.

L’action est assez simple. Nous encerclons la maison. Comme communiste, je refuse d’utiliser le procédé le plus facile, c’est-à-dire d’incendier la maison. On pouvait communiquer le feu à l’église proche et certains auraient émis certaines considérations malveillantes... Le procédé aurait été plus aisé. L’incendie aurait fait sortir tous les occupants. Il suffisait alors de les cueillir. Nous nous scindons donc en deux groupes : l’un à l’arrière de l’habitation et l’autre à la façade. Je me trouve dans ce dernier avec Dutilleul. L’opération arrière est de tenter une pénétration en enfonçant la porte. Celle-ci tourne rapidement mal, il y a un blessé. La réaction du secrétaire est très vive : il veut sauver sa peau. Il tire avec un fusil de chasse et un des gars du G a reçu une balle dans l’épaule. Dutilleul lui, excellent et puissant lanceur (c’est un ancien joueur de balle pelote) cale parfaitement ses grenades dans les petites fenêtres. Tout ceci dure un certain temps. Le rexiste se défend opiniâtrement...Nous tirons... et finalement, nous investissons la maison. Ne perdons pas de vue aussi que l’endroit est malsain. Nous devons faire vite. Nous ne sommes pas tellement loin du centre d’observation allemand de Quevaucamps qui peut suivre facilement les explosions de grenades, du centre russe de Blicquy et du champ d’aviation de Chièvres. Normalement les Allemands peuvent très rapidement nous surprendre. C’est d’ailleurs pour cette raison qu’on est assez nombreux. Le secrétaire, sa femme et son fils opposent une résistance farouche. Ils font le coup de feu tous les trois... Finalement, ils se rendent. Il nous faut reconnaître qu’ils ont été courageux.
Pour moi, l’opération est terminée. Je ne suis pas de Quevaucamps ni des environs. Je veux bien les tuer s’il le faut, mais je ne désire pas le faire. Chacun son tour. Je dis aux autres : «Voilà, vous les avez, ils sont là. Le jugement va être vite rendu. Vous êtes tous d’accord qu’ils méritent la mort». La femme du secrétaire se livre alors à une démonstration anodine de strip-tease en reconnaissant l’un des nôtres pour tenter de l’infléchir !
Une question se pose alors : qui va tirer ? Personne ne veut le faire ! C’est un comble ! Ils sont venus, ils ont demandé de supprimer ces trois personnes et aucun n’ose le faire ! Je me suis taillé alors la corvée ! Je suis naturellement obligé de le faire... Les trois corps sont à terre. Nous sortons et nous nous replions. Entre-temps, on a rassemblé dans des sacs tous les documents rexistes qu’on a trouvés. Et il y en a des sacs ! Nous parcourons trois à quatre cents mètres. Tout est resté illuminé. Je m’enquiers des sacs, Personne ne les a ! Ils sont restés sur place... Je refais demi-tour avec quelques hommes. Je dispose les autres en défense à droite et à gauche du chemin.
Au moment où j’arrive, je vois, à mon grand étonnement, les trois personnes toutes couvertes de sang et le secrétaire debout qui me crie: «Assassin ! » Ils sont tous trois en vie! C’est à peine croyable! Alors là, ce sont eux ou moi. Je n’ai pas hésité à leur expédier du plomb à volonté. Leur compte est bon. Nous reprenons les sacs, disposant ainsi d’une mine de renseignements précieux.
C’est d’ailleurs de cela que j’ai parlé quand j’ai répondu à la personne qui avait fait allusion à la tragédie de Quevaucamps : tous les gens que nous avons arrêtés par la suite étaient des personnes sur qui reposaient des faits réels, tout était basé sur les dossiers enlevés à Ellignies. Nous savions, preuves à l’appui, que ces gens étaient des inciviques. Nous en connaissions beaucoup d’autres qui ont eu une notoriété inattaquable, qui ont même réoccupé des fonctions de bourgmestre dans la région et qui avaient pourtant noirci des Résistants. On a pu aussi constater que des Péruwelziens très estimés avaient donné des sommes énormes pour le front russe...
Toutes ces notes ont été remises après la Libération à la Police Judiciaire et je crois que ce fut une erreur : elles n’ont jamais servi pour assigner ces individus en justice...
Mon état de santé s’améliore. Je reprends goût à la vie. Une ombre au tableau cependant : je suis seul, je ne tiens plus en place, je veux m’occuper... Et je décide d’attaquer seul la maison communale de Quevaucamps, de prendre les cartes d’identité et tout ce qui est intéressant à enlever.
Je dépose mon vélo à l’arrière du bâtiment et j’entre dans la première pièce. Il y a assez bien de monde... Tiens ! Si je les faisais sortir ! Haut les mains ! En avant !... Local suivant... Il y a encore des gens... Même scénario... et je me retrouve ainsi dans le bureau du bourgmestre avec une quantité de personnes que j’avais rassemblées. Tout le personnel, quoi ! Je prends l’initiative : «Voilà, je viens chercher ça, ça et ça».  Bien gentiment, on me donne tout ce que je désire. Tout marche à merveille... Une femme entre. Elle frappe à la porte, toute timide. «Je vous en prie, Madame, entrez», dis-je. «On n’a jamais été aussi poli avec moi», rétorque-t-elle, étonnée. Je quitte les lieux. Je claque la porte. Je retraverse l’hôtel de ville et je vais rechercher ma bicyclette, ce moyen de locomotion indispensable en ces temps de pénurie. Je contourne l’édifice... Les braves gens accourent sur la façade, puis vers l’arrière. Je repasse en face et je rentre tranquillement chez moi sans accroc. 

Exécution de Croquet

L’exécution de Croquet fut nettement moins amusante ! Fonctionnaire des Postes, il avait déjà été impliqué lors de la première guerre mondiale dans la dénonciation de Belges. Il avait fait déporter des gens, du moins d’après certains ouï-dire et il jouissait d’une très mauvaise réputation. Depuis l’invasion de 1940, il avait recommencé. Il est à la base de l’arrestation d’un parachutiste anglais qui était tombé dans les jardins de la rue de Sondeville et qui avait échappé à une première battue allemande. C’était déjà un motif plus que suffisant pour lui rendre une «visite».
Je décide donc d’investir le bureau des Postes de Quevaucamps et de lui régler son compte. Je pars avec quatre ou cinq hommes. Un obstacle cependant : nous butons sur ce qui est l’habitude du moment : tous les bureaux des Postes et toutes les banques travaillent à guichets fermés, tous les accès sont bloqués. Il faut montrer «patte blanche» pour y accéder. Et là encore, j’ai prévu un stratagème pour me faire ouvrir la porte.

Le traître en question est entré avant nous. Nous sommes arrivés un rien en retard. Nous n’avons pu entrer en même temps que lui. Qu’importe ! Nous nous déployons autour du bureau. Nous faisons les sommations d’usage. Nous insistons pour qu’on nous ouvre : notre but déclaré est de prendre l’argent. En fait, il est de supprimer Croquet et de le faire avec brio. L’affaire traîne en longueur. Surviennent des gendarmes. Pour qu’ils ne nous causent aucun ennui, nous prenons les devants et nous les désarmons. Ils se tiennent tranquilles. Arrive alors une femme bien sympathique. J’ai logé chez elle auparavant. Elle me reconnaît et elle jubile de joie en me voyant. Je suis donc identifié aux yeux de tous les témoins ! Enfin, ce ne sera ni la première ni la dernière fois !
Nous insistons à la porte. On ne veut toujours pas ouvrir ! On me passe de l’argent par la boîte aux lettres. Quelques milliers de francs. Une bagatelle ! Un attelage est en vue. Une idée me traverse la tête : «Bon, très bien, vous refusez d’ouvrir ! Nous allons ouvrir la porte avec les chevaux». C’est rapidement exécuté. La porte s’ouvre enfin ! Nous pénétrons dans le couloir, mais la deuxième porte est fermée. «Alors voilà, dis-je, c’est très simple, je viens pour obtenir quelque chose. Si on ne m’ouvre pas, je lance des grenades dans la pièce. Je regrette pour les gens qui y sont ! »
Il ne faut pas longtemps pour entendre les réactions. Un brouhaha indescriptible émerge. La porte s’ouvre... Je vois alors avec satisfaction mon homme assis derrière son bureau. Je  m’adresse à lui. «Vous savez très bien que c’est pour vous que je viens. Tout ce qui s’est passé, c’est une mise en scène. C’est vous que je viens chercher aujourd’hui. Je sais que vous êtes chrétien, vous allez faire votre prière et je vais ensuite vous tuer. Nous avons à vous reprocher certains faits. Je crois que vous ne discuterez pas». II m’avoue alors : «Effectivement, je les reconnais». Croit-il obtenir une certaine indulgence de ma part ? Je n’en sais rien. De toute façon, je dois remplir ma mission et je veux la terminer sans bavure.
Il fait sa prière et je tire. Nous sortons. Nous roulons encore quelques centaines de mètres. Nous jetons les armes des gendarmes sur les bas-côtés de la route et nous prévenons la brigade de Basècles de récupérer leur précieux bien. C’est tout ce qui compte pour eux !