C'était à la
fin des années 1940. Armés de leur foi marxiste, d'un serpent
pour emblème et d'un acronyme venimeux, Cobra -- les premières
lettres des villes Copenhague, Bruxelles et Amsterdam, desquelles étaient
issus les membres du groupe --, de jeunes artistes sont montés à
l'assaut de la société bourgeoise. Ils ont voulu faire table
rase d'une culture occidentale jugée inhibitrice et repartir de
zéro pour s'exprimer de façon totalement spontanée,
à l'instar des enfants et des artistes primitifs. Puisant librement
dans leur inconscient, ils ont donné vie à des créatures
fabuleuses et mythologiques: oiseaux géants, chevaux de légende,
dieux mystérieux, créatures masquées et petits êtres
étranges barbouillés de couleurs vives et chaleureuses.
Alechinsky
L’aventure Cobra qui dura trois ans
(1948-1951) fit plus de bruit que si elle en avait duré cent. Il
y a un avant Cobra et surtout un après Cobra aussi important, si
pas davantage, que le pendant Cobra.
Les « Cobra » ont maintenu
longtemps la notion de groupe. Non pas jusqu’à l’anonymat, mais
avec l’espoir que la collaboration apporterait une croissance des pouvoirs
créateurs. COBRA : remède souverain contre la mise
en équation de l’art. Et pas seulement de l’art.
Les fondateurs
de COBRA venaient de trois pays : Belgique, Pays-Bas, Danemark. Ils
écrivirent sur une table de café à Paris : «
Nous travaillerons ensemble ».
Travailler ensemble
n’était pas seulement exposer ensemble, c’était vouloir que
des libertés totales fassent l’expérience de s’accorder dans
des oeuvres collectives.
Asger Jorn était
tenace. En 1937, quand Le Corbusier fit appel à lui pour son «
Palais des Temps modernes » à l’exposition universelle de
Paris, le peintre proposa à l’architecte d’agrandir sur 50 m2 le
dessin d’un enfant. En 1958, dans son Essai de méthodologie de l’art
« Pour la forme », il fit écrire les trois mots du titre
par le plus maladroit des scripteurs, un très petit enfant. Sa confiance
dans les capacités créatrices de l’enfance ne supposait pas
une régression mentale. Au contraire, elle conduisait l’artiste
vers un démarrage nouveau à partir de la force originelle
retrouvée.
Les fondements de COBRA étaient
de tout réinventer à l’écart des générations
précédentes et de confronter le commencement de chacun à
celui des autres pour voir si deux isolements réunis produisaient
mieux qu’un maître et son école. II fallait casser les circuits
d’autorité pour que la volonté de recommencement ne risque
en rien le nivellement.
Très tôt dans les annales
de COBRA apparurent des oeuvres faites par plusieurs. La première
oeuvre à plusieurs « Cobra » est répertoriée
en 1948 par Asger Jorn et Christian Dotremont « La chevelure des
choses coiffée avec un doigt d’eau » ou bien « Une main
qui n’existe pas rencontre une main qui va bientôt apparaître
». Ce sont des « peintures-mots ». Dans certains cas,
la peinture a été le vecteur de la poésie. Parfois
la poésie a guidé la peinture.
Ici commença la rupture avec
la tradition qui remettait au peintre le soin d’illustrer le poète.
Le poète n’était plus à sa table, ni le peintre dans
son atelier, séparés. Ils travaillèrent ensemble.
Ils se servirent des même pinceaux, en même temps. Seule contrainte
: laisser sur la toile un espace pour l’autre. Et, vrai bonheur, voir l’autre
y intervenir.
Pour bien marquer que la création
est un partage, dès la fondation de COBRA, il y eut abondance d’oeuvres
collectives. En 1949, la couverture du numéro 1 de la revue Cobra
était une lithographie des trois Danois qui, pendant l’isolement
de la guerre, avaient renoué avec l’art des Vikings, Egill Jacobsen,
Asger Jorn et Carl-Henning Pedersen.
En avril à Bruxelles, Christian
Dotremont et Corneille proposèrent « Quatorze improvisations
». Corneille dit : « Ce sont des taches que j’avais jetées
sur le papier ». Sous une de ses taches, par exemple, Dotremont écrivit
: « Dans la rue sanglante, le réverbère est fermé.
C’est l’allumeur de réverbères qui a été assassiné.
II gît dans un sac brun ». La poésie s’était
faite légende de la peinture.
En août, dans une maison proche
de Copenhague, à Bregnerod, Asger Jorn rassembla les « Cobra
» et leurs proches, en majorité des Nordiques. II s’était
engagé à ce que le " congrès " ornât de peintures
quelques murs de la demeure. Tout le monde prit les pinceaux, aussi bien
les artistes que les enfants, les poètes (comme Edouard Jaguer),
les épouses. II y eut là une volonté de collaboration
totale, la démonstration que l’art pouvait être ceuvre commune.
Par la suite, tout ce décor fut recouvert d’un badigeon blanc. Puis
on détruisit la maison.
En novembre, les trois Hollandais,
Appel, Constant, Corneille investirent une maison de Jutland et la décorèrent
de peintures murales. Ils écrivirent dans l’encadrement d’une porte
: « Entrer ici, c’est vivre ».
Dotremont
Travailler
ensemble
Ainsi les « Cobra », dès
leur apparition, ont-ils manifesté leur volonté de création
commune et montré que l’art avait sa place ailleurs qu’aux cimaises
des galeries : sur les murs éphémères de la vie quotidienne.
Tout au long de l’année 1949,
les travaux à plusieurs se sont multipliés. En novembre encore,
Appel, Constant, Corneille, Hulten, Osterlin, Max-Walter Svanberg (une
alliance des « Cobra » avec les « Imaginistes »
suédois) composèrent ensemble une lithographie. Asger Jorn
convia Appel, Constant, Corneille et Nyholm a faire oeuvre commune sur
un tableau de Richard Mortensen qui aurait pu devenir un « Cobra
», mais qui avait trahi en passant à la peinture abstraite
« froide ». Ce fut une vengeance collective. Dotremont et Corneille
publièrent ensemble un livre : « Les Jambages au cou ».
Les artistes, individualistes par nature,
avaient voulu « travailler ensemble ». Ils l’ont fait. Ils
étaient divers, mais ils cherchaient ensemble à donner plus
de liberté à la création, à faire confiance
à la spontanéité d’invention, et ils pensaient que
la surface qui naît sous la main vaut toutes les doctrines. Les «
Cobra « ne voulaient pas produire en série. Ils ne faisaient
de l’art que pour écarter les barreaux de la prison et inviter chacun
de nous à faire de même.
Les premières oeuvres collectives
sont nées dans un climat de fête. II importait d’être
ensemble, d’improviser ensemble…
En 1950, rencontre entre Christian
Dotremont et Jean-Michel Atlan à Bruxelles. Elle se fait sur un
cahier de douze pages, avec les couleurs d’une boîte d’aquarelle
pour écolier et un crayon lithographique. Les premières pages
font penser à un round d’observation. Le poète écrit
sur la page de gauche et le peintre opère sur la page de droite.
Dotremont trace, en capitales (une concession à la typographie,
ce n’est pas son écriture) : « La danse tord les membres de
l’espace et du temps » en face d’une figure dansante d’Atlan. Ensuite
sur les doubles pages, les deux auteurs s’approchent l’un de l’autre, et
les grands signes noirs d’Atlan déploieront leurs plumes entre lesquelles
le poème « Si je me perds dans les bois, c’est pour gagner
la forêt » s’écrira en bleu, en rouge, en noir. Le poète
a pris les couleurs du peintre. Les traits du dessin et les lettres capitales
se sont croisés. On a assisté à une création
simultanée. Le cahier s’achève sur deux pages où le
peintre et le poète retrouvent les distances qu’ils gardaient au
début. Titre de l’ensemble : « Les transformes ».
Pierre
Alechinsky, le plus jeune des peintres de COBRA (il a 23 ans alors que
Dotremont en a 28 et Jorn 36) enchaîne aussitôt avec Dotremont
qui investit la feuille de papier jusque dans les angles. Cette fois le
poète se soucie moins d’être lisible, il se veut plus naturel,
plus vrai, il abandonne les capitales. Devant l’abondance des mots, le
peintre ne peut que se greffer sur l’écriture. II ajoute une flèche
à la lettre « s », il installe des yeux dans les jambages
d’un « n », iI pointe un bec d’oiseau sur un «
v ». Telle est son intervention sur la phrase : « Ma raison
n’est pas ma maison ».
Dessin
et écriture
La complicité est évidente,
joyeuse. Elle atteint à la vivacité créatrice de l’enfant
alors que, sur la feuille, on ne voit rien qui fasse penser à un
dessin enfantin. C’est bien dans l’optique COBRA, mais on n’en est pas
encore à une oeuvre où deux forces jouent simultanément
ensemble.
Le véritable dialogue entre
le dessin et l’écriture eut lieu une décennie après,
en 1961. Papier et encre de Chine. En haut de la feuille à gauche,
Dotremont commence à écrire : « La nuit venue j’allume
un peu d’écriture pour voir et je ne vois rien alors ». La
phrase reste en suspens. La feuille est envahie par un orage qui vient
de droite, fait de taches et d’éclairs, de chiens hurlant, des têtes
comme des galets avec un trou pour l’oeil. Toute une horde nuageuse déchirée
par les vents s’avance vers le poème qui se maintient dans un phylactère
issu d’une des têtes : « Je rampe sous les lettres et je m’enroule
dans ce que j’ai ».
Cette fois, les deux amis ont avancé
plus loin que dans leur découverte réciproque en 1950. Dessin
et écriture sont parcourus de la même secousse. Le poète
est allé de gauche à droite et le peintre de droite à
gauche. Ils ont marché l’un vers l’autre. Ici deux libertés
sont devenues partenaires.
Les oeuvres de collaboration ont continué
comme une permanence chez les « Cobra ». Bien après
la dissolution du groupe, les amitiés ont été toujours
efficaces, prouvant que les relations furent plus profondes que stratégiques.
Rencontres dans les techniques déjà pratiquées (peinture,
dessin, estampe) et sur des terrains nouveaux. Par exemple, la sculpture.
Serge Vandercam est révélateur
de l’état de disponibilité des « Cobra ». II
est photographe. Pourquoi ne serait-il pas aussi sculpteur ? Le voici qui
presse de la terre entre ses mains. II y creuse des cavernes, des vallées;
il y aménage des surplombs; il alterne les parois lisses et les
parties rugueuses. II fait cuire cette terre et l’offre à Dotremont
dont le pinceau écrira : « Un chant nostalgique s’échappe
des mâchoires de la terre et se bloque ».
On insiste sur le fait que l’oeuvre
bicéphale ne fut pas seulement une pratique des débuts du
groupe. Elle s’est maintenue longtemps…Appel et Dotremont, Mogens Balle
et Dotremont, Corneille et Dotremont, Carl-Otto Hulten et Dotremont et
aussi Joseph Noiret et Serge Vandercam ( des collages-mots en 1985 ), Appel
et Hugo Claus qui passèrent une semaine à Paris à
écrire et dessiner conjointement, un jeu de l’oie, « l’oie
belge » (Alechinsky et Hugo Claus). Récemment encore, en 1997,
une estampe à trois : Hugo Claus, Jan Cox et Pierre Alechinsky…
Dotremont : logogrammes
Dotremont, d’un pinceau trempé
dans l’encre de Chine, créera des signes rapides et sauvages, mimant
un langage mystérieux : une écriture au bout du pinceau en
quelque sorte. A la fois graphiques et poétiques, ces peintures,
dites « logogrammes », sont de véritables tours de force
artistiques. Fidèle à son oeuvre, entre 1962 et 1979, Dotremont
engendrera une quantité impressionnante de logogrammes, tous différents,
mais toujours enfantés selon les mêmes préceptes.
Les
artistes
Pierre ALECHINSKY (Bruxelles, 1927),
Karel APPEL (Amsterdam, 1921), Jean-Michel ATLAN(Constantine, 1913 – Paris,
1969), Mogens BALLE (Copenhague, 1921-1988), Pol BURY (Haine-Saint-Pierre,
1922), Jacques CALONNE (Mons, 1930), Hugo CLAUS (Bruges, 1929), CONSTANT
(Constant Anton NIEUWENHUYS) (Amsterdam, 1920), CORNEILLE (Corneille Guillaume
VAN BEVERLOO) (Liège, 1922), Jan COX (La Haye, 1919 – Anvers, 1980),
Christian DOTREMONT (Tervuren, 1922 – 1979), Asger JORN (Asger JØRGENSEN)
(Vejrum, 1914 – Aarhus, 1973 DK), Joseph NOIRET (Bruxelles, 1927), Michel
OLYFF (Anvers, 1927), Carl-Henning PEDERSEN (Copenhague, 1913 – 1993),
Jean RAINE (Jean GEENEN) (Schaerbeek, 1927 – Rochetaillée-sur-Saône,
1986), REINHOUD (Reinhoud D’HAESE) (Geraardsbergen, 1928), Willem SANDBERG
(Amersfoort, 1897 – Amsterdam, 1984), Raoul Ubac (Malmédy, 1910
– Paris, 1985), Serge VANDERCAM (Copenhague, 1924).